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 Henri Barbusse. (1873-1935) I LA Vision.*

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Henri Barbusse. (1873-1935) I LA Vision.* Empty
MessageSujet: Henri Barbusse. (1873-1935) I LA Vision.*   Henri Barbusse. (1873-1935) I LA Vision.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:25

I LA Vision.*

La Dent du Midi, l’Aiguille Verte et le Mont Blanc font face aux figures
exsangues émergeant des couvertures alignées sur la galerie du sanatorium.

Au premier étage de l’hôpital-palais, cette terrasse à balcon de bois découpé,
que garantit une véranda, est isolée dans l’espace, et surplombe le monde.

Les couvertures de laine fine -rouges, vertes, havane ou blanches -d’où sortent
des visages affinés aux yeux rayonnants, sont tranquilles. Le silence règne sur
les chaises longues. Quelqu’un a toussé. Puis, on n’entend plus que de loin en
loin le bruit des pages d’un livre, tournées à intervalles réguliers, ou le
murmure d’une demande et d’une réponse discrète, de voisin à voisin, ou parfois,
sur la balustrade, le tumulte d’éventail d’une corneille hardie échappée aux
bandes qui font, dans l’immensité transparente, des chapelets de perles noires.

Le silence est la loi. Au reste, ceux qui, riches, indépendants, sont venus ici
de tous les points de la terre, frappés du même malheur, ont perdu l’habitude de
parler. Ils sont repliés sur eux-mêmes, et pensent à leur vie et à leur mort.

Une servante parait sur la galerie; elle marche doucement et est habillée de
blanc. Elle apporte des journaux, les distribue.

-C’est chose faite, dit celui qui a déployé le premier son journal, la guerre
est déclarée.

Si attendue qu’elle soit, la nouvelle cause une sorte d’éblouissement, car les
assistants en sentent les proportions démesurées.

Ces hommes intelligents et instruits, approfondis par la souffrance et la
réflexion, détachés des choses et presque de la vie, aussi éloignés du reste du
genre humain que s’ils étaient déjà la postérité, regardent au loin, devant eux,
vers le pays incompréhensible des vivants et des fous.

-C’est un crime que commet l’Autriche, dit l’Autrichien.

-Il faut que la France soit victorieuse, dit l’Anglais.

-J’espère que l’Allemagne sera vaincue, dit l’Allemand.


Ils se réinstallent sous les couvertures, sur l’oreiller, en face des sommets et
du ciel. Mais, malgré la pureté de l’espace, le silence est plein de la
révélation qui vient d’être apportée.

-La guerre!

Quelques-uns de ceux qui sont couchés là rompent le silence, et répètent à mi-
voix ces mots, et réfléchissent que c’est le plus grand événement des temps
modernes et peut-être de tous les temps.

Et même cette annonciation crée sur le paysage limpide qu’ils fixent, comme un
confus et ténébreux mirage.

Les étendues calmes du vallon orné de villages roses comme des roses et de
pâturages veloutés, les taches magnifiques des montagnes, la dentelle noire des
sapins et la dentelle blanche des neiges éternelles, se peuplent d’un remuement
humain.

Des multitudes fourmillent par masses distinctes. Sur des champs, des assauts,
vague par vague, se propagent, puis s’immobilisent; des maisons sont éventrées
comme des hommes, et des villes comme des maisons, des villages apparaissent en
blancheurs émiettées, comme s’ils étaient tombés du ciel sur la terre, des
chargements de morts et des blessés épouvantables changent la forme des plaines.

On voit chaque nation dont le bord est rongé de massacres, qui s’arrache sans
cesse du coeur de nouveaux soldats pleins de force et pleins de sang; on suit
des yeux ces affluents vivants d’un fleuve de mort.

Au Nord, au Sud, à l’Ouest, ce sont des batailles, de tous côtés, dans la
distance. On peut se tourner dans un sens ou l’autre de l’étendue: il n’y en a
pas un seul au bout duquel la guerre ne soit pas.

Un des voyants pâles, se soulevant sur son coude, énumère et dénombre les
belligérants actuels et futurs: trente millions de soldats. Un autre balbutie,
les jeux pleins de tueries:

-Deux armées aux prises, c’est une grande armée qui se suicide.

-On n’aurait pas dû, dit la voix profonde et caverneuse du premier de la rangée.

Mais un autre dit:

-C’est la Révolution française qui recommence.

-Gare aux trônes! annonce le murmure d’un autre.

Le troisième ajoute:

-C’est peut-être la guerre suprême.

Il y a un silence, puis quelques fronts, encore blanchis par la fade tragédie de
la nuit où transpire l’insomnie, se secouent.

-Arrêter les guerres! Est-ce possible! Arrêter les guerres! La plaie du monde
est inguérissable.


Quelqu’un tousse. Ensuite, le calme immense au soleil des somptueuses prairies
où luisent doucement les vaches vernissées, et les bois noirs, et les champs
verts et les distances bleues, submergent cette vision, éteignent le reflet du
feu dont s’embrase et se fracasse le vieux monde. Le silence infini efface la
rumeur de haine et de souffrance du noir grouillement universel. Les parleurs
rentrent, un à un, en eux-mêmes, préoccupés du mystère de leurs poumons.

Mais quand le soir se prépare à venir dans la vallée, un orage éclate sur le
massif du Mont-Blanc.

Il est défendu de sortir, par ce soir dangereux où l’on sent parvenir jusque
sous la vaste véranda -jusqu’au port où ils sont réfugiés -les dernières ondes
du vent.

Ces grands blessés à la plaie intérieure embrassent des yeux ce bouleversement
des éléments: ils regardent sur la montagne éclater les coups de tonnerre qui
soulèvent les nuages horizontaux comme une mer, et dont chacun jette à la fois
dans le crépuscule une colonne de feu et une colonne de nuée, et bougent leurs
faces blêmes et creusées poursuivre les aigles qui font des cercles dans le ciel
et qui regardent la terre d’en haut, à travers les cirques de brume. -Arrêter la
guerre! disent-ils. Arrêter les orages!


Mais les contemplateurs placés au seuil du monde, lavés des passions des partis,
délivrés des notions acquises, des aveuglements, de l’emprise des traditions,
éprouvent vaguement la simplicité des choses et les possibilités béantes. . .
Celui qui est au bout de la rangée s’écrie: -On voit, en bas, des choses qui
rampent.
-Oui. . . c’est comme des choses vivantes.
-Des espèces de plantes...
-Des espèces d’hommes.

Voilà que dans les lueurs sinistres de l’orage, au-dessous des nuages noirs
échevelés, étirés et déployés sur la terre comme de mauvais anges, il leur
semble voir s’étendre une grande plaine livide. Dans leur vision, des formes
sortent de la plaine, qui est faite de boue et d’eau, et se cramponnent à la
surface du sol, aveuglées et écrasées de fange, comme des naufragés monstrueux.
Et il leur semble que ce sont des soldats. La plaine, qui ruisselle, striée de
longs canaux parallèles, creusée de trous d’eau, est immense, et ces naufragés
qui cherchent à se déterrer d’elle sont une multitude. . . Mais les trente
millions d’esclaves jetés les uns sur les autres par le crime et l’erreur, dans
la guerre de la boue, lèvent leurs faces humaines où germe enfin une volonté.
L’avenir est dans les mains des esclaves, et on voit bien que le vieux monde
sera changé par l’alliance que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et
la misère sont infinis.


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