PLUME DE POÉSIES

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 Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*

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MessageSujet: Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:48

XIV Le Barda.*

La grange s’ouvre au bout de la cour de la Ferme des Muets, dans la construction
basse, comme une caverne. Toujours des cavernes pour nous, même dans les
maisons! Quand on a traversé la cour où le fumier cède sous les semelles avec un
bruit spongieux, ou bien qu’on l’a contournée en se tenant difficultueusement en
équilibre sur l’étroite bordure de pavés, et qu’on se présente devant
l’ouverture de la grange, on ne voit rien du tout. . .

Puis, en insistant, on perçoit un enfoncement brumeux où de brumeuses masses
noires sont accroupies, sont étendues ou bien évoluent d’un coin à un autre. Au
fond, à droite et à gauche, deux pâles lueurs de bougies, aux halos ronds comme
de lointaines lunes rousses, permettent enfin de distinguer la forme humaine de
ces masses dont la bouche émet soit de la buée, soit de la fumée épaisse.

Ce soir, notre vague repaire, où je m’engouffre avec précaution, est en proie à
l’agitation. Le départ aux tranchées a lieu demain matin et les nébuleux
locataires de la grange commencent à faire leurs paquets.

Assailli par l’obscurité qui, au sortir du soir pâle, me bouche les yeux,
j’évite néanmoins le piège des bidons, des gamelles et des équipements qui
traînent par terre, mais je bute en plein dans les boules entassées juste au
milieu, tels des pavés dans un chantier. . . J’atteins mon coin. Un être, à
l’énorme dos laineux et sphérique est là, à croupetons, penché sur une série de
petites choses qui miroitent par terre. Je donne une tape sur son épaule
matelassée d’une peau de mouton. Il se retourne et, à la lueur brouillée et
saccadée de la bougie que supporte une baïonnette plantée par terre, je vois la
moitié de la figure, un oeil, un bout de moustache et un coin de la bouche
entrouverte. Il grogne, amicalement, et se remet à regarder son fourbi.

-Qu’est-ce que tu fabriques là?

-Je range. Je m’range.

Le simili-brigand qui semble inventorier son butin est mon camarade Volpatte. Je
vois ce qu’il en est: il a étendu sa toile de tente pliée en quatre par-dessus
son lit -c’est-à-dire la bande de paille à lui réservée -et sur ce tapis, il a
vidé et étalé le contenu de ses poches.

Et c’est tout un magasin qu’il couve des yeux avec une sollicitude de ménagère,
tout en veillant, attentif et agressif, à ce qu’on ne lui marche pas dessus. . .
J’épelle de l’oeil l’abondante exposition.

Autour du mouchoir, de la pipe, de la blague à tabac, laquelle renferme aussi le
cahier de feuilles, du couteau, du porte-monnaie et du briquet (le fonds
nécessaire et indispensable), voici deux bouts de lacets de cuir emmêlés comme
des vers de terre autour d’une montre incluse dans une boîte en celluloïd
transparent qui se ternit et blanchit singulièrement en vieillissant. Puis une
petite glace ronde et une autre carrée; celle-ci est cassée, mais de plus belle
qualité, taillée en biseau. Un flacon d’essence de térébenthine, un flacon
d’essence minérale presque vide, et un troisième flacon, vide. Une plaque de
ceinturon allemand portant cette devise: Gott mit uns, un gland de dragonne de
même provenance; enveloppée à demi dans du papier, une fléchette d’aéro qui a la
forme d’un crayon d’acier et est pointue comme une aiguille; des ciseaux pliants
et une cuiller-fourchette également pliante; un bout de crayon et un bout de
bougie; un tube d’aspirine contenant aussi des comprimés d’opium, plusieurs
boîtes de fer-blanc.

Voyant que j’inspecte en détail sa fortune personnelle, Volpatte m’aide à
identifier certains articles.

-Ça, c’est un vieux gant d’officier en peau. J’coupe les doigts pour boucher
l’canon d’mon arbalète; ça, c’est du fil téléphonique, la seule affaire avec
quoi tu attaches tes boutons d’capote si tu veux qu’ils tiennent. Et ici, là-
dedans, tu t’demandes c’qu’y est? Du fil blanc, solide, et pas d’celui-la
qu’t’es cousu quand on te livre des effets neufs, et qu’on r’tire avec la
fourchette, du macaroni au fromage, et, là, un jeu d’aiguilles sur une carte
postale. Les épingles de nourrice, a sont là, à part. . .

» Et ici, c’est les papyrus. Tu parles d’une biothèque. »

Il y a, en effet, dans l’étalage des objets issus des poches de Volpatte, un
étonnant amoncellement de papiers: c’est la pochette violette de papier à
lettres dont la mauvaise enveloppe imprimée est éculée; c’est un livret
militaire dont la couverture, racornie et poussiéreuse comme la peau d’un vieux
routier, s’effrite et diminue de partout; c’est un carnet en moleskine éraillée
bondé de papier et de portraits: au milieu trône l’image de la femme et des
petits.

Hors de la liasse des papiers jaunis et noircis, Volpatte extrait la
photographie et me la montre une fois de plus. Je refais connaissance avec Mme
Volpatte, une femme au buste opulent, aux traits doux et mous, entourée de deux
garçonnets à col blanc, l’aîné mince, le cadet rond comme une balle.

-Moi, dit Biquet, qui a vingt ans, je n’ai que des photos de vieux.

Et il nous fait voir, en la plaçant tout près de la bougie, l’image d’un couple
de vieillards qui nous regardent, l’air bien sage comme les petits enfants de
Volpatte.

-J’ai les miens aussi avec moi, dît un autre. J’quitte jamais la photographie de
la nichée.

-Dame! chacun emporte son monde, ajoute un autre.

-C’est drôle, constate Barque, un portrait, ça s’use à force d’être regardé. Il
ne faut pas le zyeuter trop souvent et être trop longtemps dessus: à la longue,
j’sais pas c’qui s’passe, mais le rapprochement fiche le camp.

-T’as raison, dit Blaire. Moi, j’trouve ça comme ça aussi, exactement.

-J’ai aussi dans mes papelards une carte de la région, continue Volpatte.

Il la déplie devant la lumière. Elimée et transparente aux plis, elle a l’air de
ces stores faits de carrés cousus l’un à l’autre.

-J’ai encore du journal (il déroule un article de journal sur les poilus), et un
livre (un roman à vingt-cinq centimes « Deux fois Vierge »). . . Tiens, un autre
morceau de journal: L’Abeille d’Etampes. J’sais pas pourquoi j’ai gardé ça. I’
doit y avoir une raison d’ssous. J’voirai à tête reposée. Et puis, mon jeu de
cartes, et un jeu d’dames en papier avec des pions en espèce de pain à cacheter.

Barque, qui s’est approché, regarde la scène, et dit:

-Moi, j’ai plus d’choses encore qu’ça dans mes profondes.

Il s’adresse à Volpatte:

-As-tu un soldbuch boche, crâne de pou, des ampoules d’iode, un browning? Moi,
j’ai ça et j’ai deux couteaux.

-Moi, dit Volpatte, j’ai pas d’revolver, ni de livret boche, mais j’aurais pu
avoir deux couteaux ou même dix couteaux; mais j’n’ai besoin que d’un.

-Ça dépend, dit Barque. Et as-tu des boutons mécaniques, face de dos?

-Moi, j’nai dans m’poch’, s’écrie Bécuwe.

-L’troufion, il n’peut pas s’en passer, assure Lamuse. Sans ça pour faire t’nir
les bertelles au froc, c’est pas vrai.

-Moi, dit Blaire, j’ai toujours dans la poche, pour être à portée de ma main, ma
trousse à bagues.

Il la sort, enveloppée dans un sachet à masque, et il la secoue. Le tiers-point
et la lime sonnent, et on entend aussi le cliquetis des anneaux bruts
d’aluminium.
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:49

-Moi j’ai toujours de la ficelle, c’est ça qu’est utile! dit Biquet.

-Pas tant que des clous, dit Pépin, et il en fait voir trois dans sa main: un
gros, un petit et un moyen.

Un à un, les autres viennent participer à la conversation, tout en bricolant. On
s’habitue à la demi-obscurité. Mais le caporal Salavert qui a la juste
réputation de n’être pas bête de ses mains, adapte une bougie dans la suspension
qu’il a fabriquée avec une boite de camembert et du fil de fer. On allume, et
autour de ce lustre chacun raconte avec des partialités et des préférences de
mère ce qu’il a dans ses poches.

-D’abord, combien en a-t-on?

-D’poches? Dix-huit, dit quelqu’un, qui est naturellement Cocon, l’homme-
chiffre.

-Dix-huit poches! Tu charries, nez d’rat, fait le gros Lamuse.

-Parfaitement: dix-huit, réplique Cocon. Compte-les, si t’es si malin qu’ça.

Lamuse veut se faire une raison là-dessus, et, plaçant ses deux mains près du
lumignon pour compter plus juste, il énumère sur ses gros doigts de brique
poussiéreuse: deux poches dans la capote derrière qui pendent, la poche à paquet
à pansement qui sert pour le tabac, deux à l’intérieur de la capote, devant; les
deux poches extérieures de chaque côté avec patte. Trois dans le pantalon et
même trois et demi, parce qu’il y a la pochette de devant.

-J’y mets une boussole, dit Farfadet.

-Moi, mon rabiot d’amadou.

-Moi, dit Tirloir, un tit sifflet qu’ma femme m’a envoyé en m’disant comme ça: «
Si t’es blessé dans la bataille, tu sifîleras pour que les camarades viennent
t’sauver la vie. »

On rit de la phrase naïve.

Tulacque intervient, indulgent, et dit à Tirloir:

-Ça sait pas c’que c’est qu’la guerre, à l’arrière. Si tu voulais parler de
l’arrière, c’est toi qui en dirais des conneries!

-Ne la comptons pas, elle est trop petite, dit Salavert. Ça fait dix.

-Dans la veste, quatre. Ça ne fait toujours que quatorze.

-Y a les deux poches à cartouches: ces deux poches nouvelles qui tiennent avec
des sangles.

-Seize, dit Salavert.

-Tiens, enfant de malheur, tête de pied, rechasse ma veste. Ces deux poches-là,
tu les as pas comptées! Eh bien alors, qu’est-ce qu’i’ t’faut! C’est pourtant
les poches à la place ordinaire. C’est les poches civiles où c’que tu fourres,
dans l’civil, ton tire-jus, ton tabac et l’adresse où tu vas livrer.

-Dix-huit! fait Salavert, grave comme un fonctionnaire. Y en a dix-huit, pas
d’erreur, adjugé.

À ce moment de la conversation, quelqu’un fait sur les pavés du seuil une série
de faux pas sonores, tel un cheval qui piafferait -et blasphémerait.

Puis après un silence, une voix bien timbrée glapit avec autorité:

-Eh, là-dedans, on s’prépare? Il faut que tout soye prêt à c’soîr, et, vous
savez, des paxons bien solides. On va en première ligne, cette fois, et même, ça
va p’t’êt’ chauffer.

-Ça va, ça va, mon adjudant, répondent distraitement des voix.

-Comment ça s’écrit, Arnesse? demande Benech qui, à quatre pattes, travaille par
terre une enveloppe avec un crayon.

Tandis que Cocon lui épelle « Ernest » et que l’adjudant, éclipsé, répète son
boniment qu’on entend plus lointain, à la porte d’à côté, Blaire prend la parole
et dit:

-Faut toujours, mes enfants -écoutez c’que j’vous dis -mett’ vot’ quart dans
vot’ poche. Moi, j’ai essayé de l’coller partout autrement, mais y a qu’la poche
que c’est vraiment pratique, crois-moi. Si t’es en marche, équipé, ou bien si
t’es déséquipé à naviguer dans la tranchée, tu l’as toujours sous la pince des
fois qu’i’ s’produit une occase: un copain qu’a du pinard et qui t’veut du bien
et qui t’dit: « Donne ta quart », ou bien un marchand qui baguenaude. Mes vieux
cerfs, écoutez c’que j’dis, vous vous en trouv’rez toujours bath: mets ton quart
é’d’dans ta poche.

-Plus souvent, dit Lamuse, qui tu m’voiras mett’ mon quart dans m’poche. S’t’une
idée à la graisse d’hérisson et à la mords-moi le doigt, ni plus ni moins,
j’préfère beaucoup mieux l’amurer à ma bretelle de suspension avec un crochet.

-Attaché à un bouton d’la capote, comme le sachet à masque, c’est plus mieux.
Pa’ce que suppose que t’ôtes ton équipement, alors t’es vert si justement i’
passe du vin.

-Moi, j’ai un quart boche, dit Barque. C’est plat, ça s’met dans la poche de
côté, si on veut, et ça entre très bien dans la cartouchière, un coup qu’t’as
foutu tes cartouches en l’air, ou qu’tu les as carrées dans ta musette.

-Un quart boche, c’est ça qu’est pas extra, dit Pépin. Ça tient pas d’bout. Ça
sert juste à encombrer.
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:49

-Attends voir, bec d’asticot, dit Tirette qui ne manque pas de psychologie:
cette fois-ci, si on attaque, comme le juteux a eu l’air de nous l’casser, tu en
trouv’ras p’t’êt’ un, d’quart boche, et alors, c’est ça qui s’ra extra!

-L’juteux a dit ça, observe Eudore, mais i’ sait pas.

-Ça contient plus qu’un quart, l’quart boche, remarque Cocon, vu qu’la
contenance du quart juste, elle est marquée d’un trait aux trois quarts du
quart. Et t’es toujours avantageux d’en avoir un grand, parce que si t’as un
quart qui tient juste un quart, pour qu’tu ayes un quart de jus, de vin, ou
d’eau bénite ou d’n’importe quoi, i’ faut qu’on l’emplisse rasibus et on l’fait
jamais dans les distrib, et, si on l’fait, tu l’renverses.

-J’te crois qu’on l’fait plutôt pas, dit Paradis, outré quand il évoquait ces
procédés. L’fourier i’ sert en foutant l’doigt dans l’quart, et il a collé deux
gnons sur l’cul du quart. Total, t’es fabriqué du tiers, et tu t’accroches trois
belles ceintures l’une sur l’autre.

-Oui, dit Barque, c’est vrai. Mais faut pas non plus un quart trop grand, parc’
qu’alors celui qui t’sert, i’ s’méfie; i’ t’en fout une goutte avec la
tremblote, et pour ne pas t’en donner plus que la m’sure, i’ t’en donne moins,
et tu t’mets la tringle, avec la soupière dans les pattes.

Cependant, Volpatte remettait un à un dans ses poches les objets dont il avait
composé un étalage. Arrivé au porte-monnaie, il le considéra d’un air plein de
pitié.

-Il est salement plat, le frère.

Il compta:

-Trois francs! Mon vieux, faudrait voir à m’remplumer, sans ça, en r’descendant,
j’suis verdure.

-T’es pas l’seul à avoir pas lourd dans son morlingue.

-L’soldat dépense plus qu’n’gagne. Y a pas d’erreur. Je m’demande c’que
d’viendrait celui qui n’aurait que son prêt.

Paradis répondit avec une simplicité cornélienne:

-I’ crèv’rait.

-Et tenez, moi, voilà ce que j’ai dans ma poche, qui ne me quitte pas.

Et Pépin, l’oeil émerillonné, montra un couvert en argent. -Il appartenait, dit-
il, à la guenon où on a logé à Grand-Rozoy.

-Il lui appartient peut-être bien encore?

Pépin eut un geste vague où l’orgueil se mêlait à la modestie, puis il
s’enhardit, sourit et dit:

-J’la connais, la vieille fouineuse. Sûr qu’elle va passer le restant de sa vie
à le chercher partout, dans chaque coin, son couvert d’argent.

-Moi, dit Volpatte, je n’ai jamais pu faucher qu’une paire de ciseaux. Y en a
qui ont la veine. Pas moi. Aussi, nature si j’les garde précieusement, ces
ciseaux, et pourtant j’peux dire qu’i’ s n’me serv’nt pas de rien.

-Moi, j’ai bien chapardé quéqu’ petits machins par-ci par-là, mais qu’est-ce que
c’est qu’ça? Les sapeurs, i’s m’ont toujours grillé pour la chose du fauchage,
alors quoi?

-On a beau faire c’qu’on veut, on est toujours grillé par quelqu’un, pas, vieux
frère! T’en fais pas.

-Eh là-d’dans, qui qui veut d’la teinturiotte? cria l’infirmier Sacron.

-Moi, j’garde les lettres de ma femme, dit Blaire.

-Moi, j’les lui renvoie.

-Moi, j’les garde. Les v’là.

Eudore exhibe un paquet de papiers usés, luisants, dont la pénombre voile
pudiquement la noirceur.

-J’les garde. Quelquefois, j’les relis. Quand on a froid et qu’on a mal, j’les
r’lis. Ça vous réchauffe pas, mais ça fait semblant.

Cette drôle de phrase doit avoir un sens profond, car plusieurs ont relevé la
tête et disent: « Oui, c’est ça. »

La conversation continue à bâtons rompus au sein de cette grange fantastique,
traversée de grandes ombres mouvantes, avec des entassements de nuit aux coins
et les points souffreteux de quelques chandelles disséminées.

Je les vois aller et venir, se profiler étrangement, puis s’abaisser, s’affaler
sur le sol, ces déménageurs affairés et encombrés, qui soliloquent ou
s’interpellent, les pieds empêtrés dans les choses. Ils se montrent l’un à
l’autre leurs richesses.
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:49

-Tiens, r’garde!

-Tu parles! répond-on avec envie.

On voudrait avoir tout ce qu’on n’a pas. Et il y a dans l’escouade des trésors
légendairement enviés par tous: par exemple, le bidon de deux litres détenu par
Barque et qu’un talentueux coup de fusil à blanc a dilaté jusqu’à la contenance
de deux litres et demi; le célèbre grand couteau à manche de corne de Bertrand.

Dans le fourmillement tumultueux, des regards de côté effleurent ces objets de
musée, puis chacun se remet à regarder devant soi, chacun se consacre à sa «
camelote » et s’acharne à la mettre en ordre.

Triste camelote, en effet. Tout ce qui est fabriqué pour le soldat est commun,
laid, et de mauvaise qualité, depuis leurs souliers en carton découpé, aux
pièces attachées ensemble par des grillages de méchant fil, jusqu’à leurs
vêtements mal taillés, mal bâtis, mal cousus, mal teints, en drap cassant et
transparent du papier buvard qu’un jour de soleil fait passer, qu’une heure de
pluie transperce, jusqu’à leurs cuirs amincis à l’extrême, friables comme des
copeaux et que déchirent les tenons, leur linge de flanelle plus maigre que du
coton, leur tabac qui ressemble à de la paille.

Marthereau est à côté de moi. Il me désigne les camarades:

-R’garde-les, ces pauv’ vieux qui ar’rgardent leur capharnion. Tu croirais une
flopée d’mères zyeutant leurs p’tits. Coute-les. I’s appellent leurs trucs.
Tiens, çui-là, dès lors qu’i’ dit: « Mon couteau! » C’est kif comme s’i’ disait:
« Léon, ou Charles, ou Dolphe. » Et, tu sais, impossible pour eux de diminuer
son chargement. C’est pas vrai. C’est pas qu’i’ veul’tent pas -vu que l’métier
c’est pas ça qui vous renfortifie, pas? -C’est qu’i’s peuv’tent pas. Ils ont
trop d’amour pour.

Le chargement! Il est formidable, et on sait bien, parbleu, que chaque objet le
rend un peu plus méchant, que chaque petite chose est une meurtrissure de plus.

Car il n’y a pas que ce qu’on fourre dans ses poches et dans ses musettes. Il y
a, pour compléter le barda, ce qu’on porte sur son dos.

Le sac, c’est la malle et même c’est l’armoire. Et le vieux soldat connaît l’art
de l’agrandir quasi miraculeusement par le placement judicieux de ses objets et
provisions de ménage. En plus du bagage réglementaire et obligatoire -les deux
boîtes de singe, les douze biscuits, les deux tablettes de café et les deux
paquets de potage condensé, le sachet de sucre, le linge d’ordonnance et les
brodequins de rechange -nous trouvons bien moyen d’y mettre quelques boîtes de
conserves, du tabac, du chocolat, des bougies et des espadrilles, voire du
savon, une lampe à alcool, et de l’alcool solidifié et des lainages. Avec la
couverture, le couvre-pied, la toile de tente, l’outil portatif, la gamelle et
l’ustensile de campement, il grossit, grandit et s’élargit, et devient
monumental et écrasant. Et mon voisin dit vrai: chaque fois, quand il arrive à
son poste après des kilomètres de route et des kilomètres de boyaux, le poilu se
jure bien que, la prochaine fois, il se débarrassera d’un tas de choses et se
délivrera un peu les épaules du joug du sac. Mais, chaque fois qu’il se prépare
à repartir, il reprend cette même charge épuisante et presque surhurnaine; et il
ne la quitte jamais, bien qu’il l’injurie toujours.

-Y a des malins gars qu’on l’filon, dit Lamuse, et qui trouv’nt l’joint pour
coller quéqu’chose dans la voiture de compagnie ou la voiture médicale. J’en
connais un qu’a deux liquettes neuves et un can’çon dans la cantine d’un
adjupette -mais, tu comprends, t’es tout d’suite deux cent cinquante bonhommes à
la compagnie, et l’truc est connu et y en pas besef qui peuv’nt le profiter:
surtout des gradés! tant plus i’ sont sous-offs, tant pus i’ sont sucrés pour
carrer leur fourbi. Sans compter que l’commandant, i’ visite les voitures, des
fois, sans t’avertir et l’ t’fout tes frusques au beau milieu de la route s’il
les trouve dans une bagnole où c’est pas vrai: allez partez! sans compter
l’engueulade et la tôle.

-Dans les premiers temps, c’était franc, mon vieux. Y en avait, j’l’ai vu, qui
collaient leurs musettes et même leur armoire dans une voiture de gosse qu’i’s
poussaient sur la route.

-Ah! tu parles! c’était l’bon temps d’la guerre! Mais on a changé tout ça.

Sourd à tous les discours, Volpatte, affublé de sa couverture comme d’un châle,
ce qui lui donne l’air d’une vieille sorcière, tourne autour d’un objet qui gît
par terre.

-J’m’demande, dit-il, en ne s’adressant à personne, si j’vas emporter ce sale
bouteillon-là. C’est l’seul de l’escouade et j’l’ai toujours porté. Oui, mais i’
fuit comme un panier à salade.

Il ne peut pas prendre une décision, et c’est une vraie scène de séparation.

Barque le considère de côté et se moque de lui. On l’entend qui dit: « Gaga,
maladif. » Mais il s’arrête dans son persiflage:

-Après tout, on s’rait à sa place, qu’on s’rait aussi con qu’lui.

Volpatte remet sa décision à plus tard:

-J’verrai ça demain au matin, quand j’mont’rai Phîlibert.

Après l’inspection et le remplissage des poches, c’est au tour des musettes,
puis des cartouchières, et Barque disserte sur le moyen de faire entrer les deux
cents cartouches réglementaires dans les trois cartouchières. En paquets, c’est
impossible. Il faut les dépaqueter, et les placer l’une à côté de l’autre
debout, tête-bêche. On arrive ainsi à bonder chaque cartouchière sans laisser de
vide et à se faire une ceinture qui pèse dans les six kilos. Le fusil est
nettoyé déjà. . . On vérifie l’emmaillotage de la culasse et le bouchage -
précautions indispensables à cause de la terre des tranchées.
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:50

Il s’agit de reconnaître facilement chaque fusil.

-Moi, j’ai fait des entailles dans la bretelle. Tu vois, j’ai découpé l’bord.

-Moi, j’y ai enroulé, en haut, à la bretelle, un cordon de soulier et comme ça,
je l’reconnais à la main comme avec l’oeil.

-Moi, un bouton mécanique. Pas d’erreur. Dans l’noir je l’sens tout de suite et
j’dis: « C’est ma carabine. » Pa’ce que, tu comprends, y a des gars qui s’en
font pas, i’s s’les roulent pendant que l’copain nettèye, pis i’ s’foulent
l’poignet en douce sur la clarinette de la poire qu’a nettéyé; pis même i’s
n’ont pas la trouille ed’ dire, après: « Mon capitaine, j’ai un fusil qu’est
olrède. » Moi, j’marche pas dans la combine. C’est l’système D, et l’système D,
mon vieux phénomène, y a des fois où c’que j’en ai pus que marre.

Et les fusils, tout en se ressemblant, diffèrent comme les écritures.

-C’est curieux et bizarre, me dit Marthereau, on monte demain aux tranchées, et
il n’y a pas encore de viande saoule ni d’futur bois, ce soir et -coute! -pas de
disputes encore. Tant qu’à moi. . .

» Ah! j’dis pas, concède-t-il tout de suite, que ces deux-là n’soient pas un peu
garnis, ni un peu vaseux. . . Sans être tout à fait mûrs, ils ont l’nez sale,
quoi. . . »

-C’est Poitron et Poilpot, de l’escouade à Broyer.

Ils sont couchés et parlent bas. On distingue le nez rond de l’un qui brille
comme sa bouche, juste à côté d’une bougie, et sa main qui fait, un doigt levé,
de petits gestes explicatifs suivis fidèlement par une ombre portée.

-J’sais allumer le feu, mais j’sais pas l’rallumer quand il est éteint, déclare
Poitron.

-Ballot! dit Poilpot, si tu sais l’allumer, tu sais l’rallumer, vu qu’si tu
l’allumes, c’est qu’il a été éteint, et tu peux dire que tu l’rallumes quand tu
l’allumes.

-Tout ça c’est du bourre-mou. J’sais pas calculer et je m’fous des boniments que
tu m’balances. J’te dis et j’te répète que, pour allumer un feu, j’suis là, mais
pour l’rallumer quand i’ s’a éteint, ça n’a rien à faire. J’peux pas mieux dire.
Je n’entends pas l’insistance de Poilpot.

-Mais bougre de nom de Dieu d’entêté, râle Poitron, pis que j’te dis trente fois
que j’sais pas. Faut-i’ qu’i’ soye tête de cochon, tout de même!

-C’est marrant, c’t’écoutation-là, me confie Marthereau.

En vérité, tout à l’heure, il a parlé trop vite.

Une certaine fièvre, provoquée par les libations des adieux, règne dans le
taudis plein de paille nuageuse où la tribu -les uns debout et hésitants, les
autres à genoux et tapant comme des mineurs -répare, empile, assujettit ses
provisions, ses hardes et ses outils. Un grondement de paroles, un désordre de
gestes. On voit saillir dans les lueurs enfumées, des reliefs de trognes, et des
mains sombres remuer au-dessus de l’ombre, comme des marionnettes.

De plus, dans la grange attenante à la nôtre, et qui n’en est séparée que par un
mur à hauteur d’homme, s’élèvent des cris avinés. Deux hommes, là, se prennent à
partie avec une violence et une rage désespérées. L’air vibre des plus grossiers
accents qui soient ici-bas. Mais l’un d’eux, un étranger d’une autre escouade,
est expulsé par les locataires, et le jet d’injures de l’autre s’affaiblit et
s’éteint.

-Tant qu’à nous, on s’tient! remarque Marthereau avec une certaine fierté.

C’est vrai. Grâce à Bertrand, obsédé par la haine de l’alcoolisme, de cette
fatalité empoisonnée qui joue avec les multitudes, notre escouade est une de
celles qui sont le moins viciées par le vin et la gniole.

. . . Ils crient, ils chantent, ils extravaguent tout autour. Et ils rient sans
fin; dans l’organisme humain, le rire fait un bruit de rouage et de chose.

On essaye d’approfondir certaines physionomies qui se présentent avec un relief
de touche émouvant dans cette ménagerie d’ombres, cette volière de reflets. Mais
on ne peut pas. On les voit, mais on ne voit rien au fond d’elles.

-Déjà dix heures, les amis, dit Bertrand. On finira de monter Azor demain. Il
est temps de mettre la viande en torchon.

Chacun, alors, se couche, lentement. Le bavardage ne cesse guère. Le soldat
prend toutes ses aises chaque fois qu’il n’est pas absolument obligé de se
dépêcher. Chacun va, vient, un objet à la main et je vois glisser sur le mur
l’ombre démesurée d’Eudore qui passe devant une chandelle, en balançant au bout
de ses doigts deux sachets de camphre.

Lamuse s’agite à la recherche d’une position. Il semble mal à l’aise: quelle que
soit sa capacité, aujourd’hui, manifestement, il a trop mangé.

-Y en a qui veulent dormir! Vos gueules, bande de vaches! crie Mesnil Joseph, de
sa couche.

Cette exhortation calme un moment, mais n’arrête pas le brouhaha des voix ni les
allées et venues.

-C’est vrai qu’on monte demain, dit Paradis, et que, le soir, on file en
première ligne. Mais personne n’y pense. On le sait, voilà tout.

Petit à petit chacun a rejoint sa place. Je me suis étendu sur la paille,
Marthereau s’emmaillote à côté de moi.

Une masse colossale entre en prenant des précautions pour ne point faire de
bruit. C’est le sergent infirmier, un frère mariste, énorme bonhomme à barbe et
à lunettes, qu’on sent, lorsqu’il a ôté sa capote et qu’il est en veste, gêné de
montrer ses jambes. On voit se hâter discrètement cette silhouette d’hippopotame
barbu. Il souffle, soupire, marmotte.

Marthereau me le désigne de la tête, et me dit tout bas:

-Regarde-le. C’gens-là, il faut toujours qu’i’s disent des blagues. Quand on lui
d’mande ce qu’i’ fait dans l’civil, i’ n’dit pas: « J’suis frère des écoles »;
i’ dit, en vous r’luquant par en dessous ses lunettes avec la moitié d’ses yeux:
« J’suis professeur. » Quand i’ s’lève très tôt pour aller à la messe, et qu’il
voit qu’il vous réveille, il n’dit pas: « J’vais à la messe », i’ dit: « J’ai
mal au ventre. Faut que j’aille faire un tour aux feuillées, y a pas d’erreur. »

Un peu plus loin, le père Ramure parle du pays.

-Chez nous, c’est un petit patelin qu’est pas grand. Tout l’jour il y a mon
vieux qui culotte des pipes; qu’i’ travaille ou qu’i’ s’r’pose, i’ pousse sa
fumée dans l’grand air ou dans la fumée d’la marmite. . .

J’écoute cette évocation champêtre, qui prend soudain un caractère spécialisé et
technique:

-Pour ça, i’ prépare un paillon. Tu sais c’que c’est qu’un paillon? Tu prends la
tige du blé vert, t’ôtes la peau. Tu fends en deux, pis encore en deux, et tu as
des grandeurs différentes, comme qui dirait des numéros différents. Pis avec un
fil et les quatre brins de paille, il entoure la verge de la pipe.

Cette leçon s’interrompt, aucun auditeur ne s’étant manifesté.

Il n’y a plus que deux bougies allumées. Une grande aile d’ombre couvre l’amas
gisant des hommes.

Des conversations particulières voltigent encore dans le primitif dortoir. Il
m’en arrive des bribes aux oreilles.

Le père Ramure, à présent, déblatère contre le commandant:

-L’commandant, mon vieux, avec ses quat’ ficelles, j’ai remarqué qu’i n’savait
pas fumer. I’ tire à tour de bras sur ses pipes, et il les brûle. C’est pas une
bouche qu’il a dans la tête, c’est une gueule. Le bois se fend, se grille et, au
lieu d’être du bois, c’est du charbon. Les pipes en terre, elles résistent
mieux, mais tout de même, il les rissole. Tu parles d’une gueule. Aussi, mon
vieux, écoute-moi bien c’que j’te dis: il arrivera ce qui n’est souvent arrivé
jamais: à force d’être poussée à blanc et cuite jusqu’aux moelles, sa pipe lui
pétera dans le bec, devant tout l’monde. Tu voiras.

Peu à peu, le calme, le silence et l’obscurité s’établissent dans la grange et
ensevelissent les soucis et les espoirs de ses habitants. L’alignement de
paquets pareils que forment ces êtres enroulés côte à côte dans leurs
couvertures semble une espèce d’orgue gigantesque d’où s’élèvent des ronflements
divers.

Déjà le nez dans la couverture, j’entends Marthereau qui me parle de lui-même.

-J’suis marchand de chiffons, tu sais, dit-il, chiffonnier, pour mieux dire,
mais tant qu’à moi, je l’suis en gros; j’achète aux petits chiffonniers d’la
rue, et j’ai un magasin, un grenier, quoi! qui m’sert de dépôt. J’fais tout
l’chiffon, à dater du linge jusqu’à la boîte de conserves, mais principalement
le manche de brosse, le sac et la savate; et, naturellement, j’ai la spécialité
des peaux d’lapin.

Et, je l’entends, encore, un peu plus tard, qui me dit:

-Tant qu’à moi, tout petit et mal foutu que je suis, je porte encore un curond
de cent kilos au grenier, à l’échelle, et avec des sabots aux pieds. . . Une
fois, j’ai eu affaire à une espèce d’individu interloque, vu qu’i s’occupait,
qu’on disait, à traire les blanches, eh bien. . .

-Milédi, c’que j’peux pas blairer, hé, s’écrie tout d’un coup Fouillade, c’est
c’t’exercice et ces marches qu’on nous esquinte pendant le repos, j’en ai l’rein
hachuré, et j’peux pas roupiller, courbaturé comme je le suis.

Bruit de ferraille du côté de Volpatte. Il s’est décidé à monter son bouteillon,
tout en le gourmandant d’avoir ce funeste défaut d’être troué.

-Oh là là, quand ce s’ra-t-i’ fini, toute c’te guerre! gémit un demi-dormeur.

Un cri de révolte entêté et incompréhensif jaillit:

-I’s veul’nt not’ peau!
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XIV Le Barda.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:50

Puis c’est un: « T’en fais pas! » aussi obscur que le cri de révolte.

. . . Je me réveille longtemps après, tandis que deux heures sonnent et je vois
dans une blafarde clarté, sans doute lunaire, la silhouette agitée de Pinégal.
Un coq, au loin, a chanté. Pinégal se soulève à moitié sur son séant. J’entends
sa voix éraillée:

-Ben quoi, c’est la pleine nuit, et v’là un coq qui pousse son gueulement. Il
est mûr, c’coq.

Et il rit, en répétant: « Il est mûr, c’coq », et il se rentortille dans la
laine et se rendort avec un gargouillis où le rire se mêle de ronflements.

Cocon a été réveillé par Pinégal. Alors, l’homme-chiffre pense tout haut et dit:

-L’escouade avait dix-sept hommes quand elle est partie pour la guerre. Elle en
a, à présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de trous. Chaque homme a déjà
usé quatre capotes, une du premier bleu, trois bleu fumée de cigare, deux
pantalons, six paires de brodequins. Il faut compter par bonhomme deux fusils:
mais on ne peut pas compter les salopettes. On a renouvelé vingt-trois fois nos
vivres de réserve. À nous dix-sept, nous avons eu quatorze citations, dont deux
à la brigade, quatre à la division et une à l’armée. On est resté une fois seize
jours dans les tranchées sans arrêt. On a été cantonné et logé dans quarante-
sept villages différents jusqu’ici. Depuis le commencement de la campagne, douze
mille hommes sont passés par le régiment, qui en a deux mille.

Un étrange zézaiement l’interrompt. C’est Blaire que son râtelier neuf empêche
de parler, comme il l’empêche aussi de manger. Mais il le met chaque soir, et il
le garde toute la nuit avec un courage acharné, car on lui a promis qu’il
finirait par s’habituer à cet objet qu’on lui a inséré dans la tête.

Je me soulève à demi comme sur un champ de bataille. Je contemple encore une
fois ces créatures qui ont roulé ici l’une sur l’autre parmi les régions et les
événements. Je les regarde tous, enfoncés dans le gouffre d’inertie et d’oubli,
au bord duquel quelques-uns semblent se cramponner encore, avec leurs
préoccupations pitoyables, avec leurs instincts d’enfants et leur ignorance
d’esclaves.

L’ivresse du sommeil me gagne. Mais je me rappelle ce qu’ils ont fait et ce
qu’ils feront. Et devant cette profonde vision de pauvre nuit humaine qui
remplit cette caverne sous son linceul de ténèbres, je rêve à je ne sais quelle
grande lumière.
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