PLUME DE POÉSIES

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 Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*

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MessageSujet: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:03

XXI Le Poste De Secours.*

À partir d’ici, on est en vue des observatoires ennemis et il ne faut plus
quitter les boyaux. On suit d’abord celui de la route des Pylônes. La tranchée
est creusée sur le côté de la route, et la route s’est effacée: les arbres en
ont été extirpés; la tranchée l’a, tout au long, à moitié rongée et avalée; et
ce qui restait a été envahi par la terre et par l’herbe, et mêlé aux champs par
la longueur des jours. À certains endroits de la tranchée, là où un sac de terre
a crevé en laissant une alvéole boueuse, on retrouve, à hauteur de ses yeux,
l’empierrage de l’ex-route rogné à vif, ou bien les racines des arbres de
bordure qui ont été abattus et incorporés à la substance du talus. Celui-ci est
découpé et inégal comme une vague de terre, de débris et d’écume sombre, crachée
et poussée par l’immense plaine jusqu’au bord du fossé.

On parvient à un noeud de boyaux; au sommet du tertre bousculé qui se profile
sur la nuée grise, un lugubre écriteau est piqué obliquement dans le vent. Le
réseau des boyaux devient de plus en plus étroit; et les hommes qui, de tous les
points du secteur, s’écoulent vers le Poste de Secours, se multiplient et
s’accumulent dans les chemins profonds.

Les mornes ruelles sont jalonnées de cadavres. Le mur est interrompu à
intervalles irréguliers, jusqu’en bas, par des trous tout neufs, des entonnoirs
de terre fraîche, qui tranchent sur le terrain malade d’alentour, et là, des
corps terreux sont accroupis, les genoux aux dents, ou appuyés sur la paroi,
muets et debout comme leurs fusils qui attendent à côté d’eux. Quelques-uns de
ces morts restés sur pied tournent vers les survivants leurs faces éclaboussées
de sang, ou, orientés ailleurs, échangent leur regard avec le vide du ciel.

Joseph s’arrête pour souffler. Je lui dis comme à un enfant:

-Nous approchons, nous approchons.

La voie de désolation, aux remparts sinistres, se rétrécit encore. On a une
sensation d’étouffement, un cauchemar de descente qui se resserre, s’étrangle,
et dans ces bas-fonds dont les murailles semblent aller se rapprochant, se
refermant, on est obligé de s’arrêter, de se faufiler, de peiner et de déranger
les morts et d’être bousculés par la file désordonnée de ceux qui, sans fin,
inondent l’arrière: des messagers, des estropiés, des gémisseurs, des crieurs,
frénétiquement hâtés, empourprés par la fièvre, ou blêmes et secoués visiblement
par la douleur.

Toute cette foule vient enfin déferler, s’amonceler et geindre dans le carrefour
où s’ouvrent les trous du Poste de Secours.

Un médecin gesticule et vocifère pour défendre un peu de place libre contre
cette marée montante qui bat le seuil de l’abri. Il pratique, en plein air, à
l’entrée, des pansements sommaires, et on dit qu’il ne s’est pas arrêté, non
plus que ses aides, de toute la nuit et de toute la journée, et qu’il fait une
besogne surhumaine.

En sortant de ses mains, une partie des blessés est absorbée par le puits du
Poste, une autre est évacuée à l’arrière sur le Poste de Secours plus vaste
aménagé dans la tranchée de la route de Béthune.

Dans ce creux étroit que dessine le croisement des fossés, comme au fond d’une
espèce de cour des miracles, nous avons attendu deux heures, ballottés, serrés,
étouffés, aveuglés, nous montant les uns sur les autres comme du bétail, dans
une odeur de sang et de viande de boucherie. Des faces s’altèrent, se creusent,
de minute en minute. Un des patients ne peut plus retenir ses larmes, les lâche
à flots, et, secouant la tête, en arrose ses voisins. Un autre, qui saigne comme
une fontaine, crie: « Eh là! attention à moi! ». Un jeune, les yeux allumés,
lève les bras et hurle d’un air de damné: « J’brûle! » et il gronde et souffle
comme un bûcher.

Joseph est pansé. Il se fraye un passage jusqu’à moi et me tend la main.

-Ce n’est pas grave, paraît-il; adieu, me dit-il.

Nous sommes tout de suite séparés par la cohue. Le dernier regard que je lui
jette me le montre, la figure défaite, mais absorbé par son mal, distrait, se
laissant conduire par un brancardier divisionnaire qui a posé sa main sur son
épaule. Soudain, je ne le vois plus.

À la guerre, la vie, comme la mort, vous sépare sans même qu’on ait le temps d’y
penser.

On me dit de ne pas rester là, de descendre dans le Poste de Secours pour me
reposer avant de repartir.

Il y a deux entrées, très basses, très étroites, à ras du sol. À celle-ci
affleure la bouche d’une galerie en pente, étroite comme une conduite d’égout.
Pour pénétrer dans le poste, il faut d’abord se retourner et s’engager à
reculons en pliant le corps dans ce tube rétréci où le pied sent se dessiner des
marches: tous les trois pas, une marche haute.

Quand on est entré là-dedans, on est comme pris, et on a d’abord l’impression
qu’on n’aura pas la place, ni de descendre, ni de remonter. En s’enfonçant dans
ce gouffre, on continue le cauchemar d’étouffement qu’on a subi graduellement à
mesure qu’on avançait dans les entrailles des tranchées avant de sombrer
jusqu’ici. De tous côtés, on se cogne, on frotte, on est empoigné par
l’étroitesse du passage, on est arrêté, coincé. Il faut changer de place ses
cartouchières en les faisant glisser sur son ceinturon, et prendre ses musettes
dans ses bras, contre sa poitrine. À la quatrième marche, l’étranglement
augmente encore et on a un moment d’angoisse: si peu qu’on lève le genou pour
avancer en arrière, le dos porte contre la voûte. À cet endroit-là, il faut se
traîner à quatre pattes, toujours à reculons. À mesure qu’on descend dans la
profondeur, une atmosphère empestée et lourde comme de la terre, vous ensevelit.
La main éprouve le contact, froid, gluant, sépulcral, de la paroi d’argile.
Cette terre vous pèse de tous côtés, vous enlinceule dans une lugubre solitude,
et vous touche la figure de son souffle aveugle et moisi. Aux dernières marches,
qu’on met longtemps à gagner -on est assailli par la rumeur ensorcelée qui monte
du trou, chaude, comme d’une espèce de cuisine.

Quand on arrive enfin en bas de ce boyau à échelons, qui vous coudoie et vous
étreint à chaque pas, le mauvais rêve n’est pas terminé: on se trouve dans une
cave où règne l’obscurité, très longue, mais étroite, qui n’est qu’un couloir,
et qui n’a pas plus d’un mètre cinquante de hauteur. Si on cesse de se plier et
de marcher les genoux fléchis, on se heurte violemment la tête aux madriers qui
plafonnent l’abri et, invariablement, on entend les arrivants grogner plus ou
moins fort, selon leur humeur, et leur état: « Ben, heureusement que j’ai mon
casque! »

Dans une encoignure, on distingue le geste d’un être accroupi. C’est un
infirmier de garde qui, monotone, dit à chaque arrivant: « Ôtez la boue de vos
souliers avant d’entrer. » C’est ainsi qu’un tas de boue s’accumule, dans lequel
on bute et on s’empêtre, au bas des marches, au seuil de cet enfer.

Dans le brouhaha des lamentations et des grondements, dans l’odeur forte qu’un
foyer innombrable de plaies entretient là, dans ce décor papillotant de caverne,
peuplé d’une vie confuse et inintelligible, je cherche d’abord à m’orienter. De
faibles flammes de chandelles luisent le long de l’abri, n’effaçant l’obscurité
qu’aux places où elles la piquent. Au fond, au loin, comme au bout des
oubliettes d’un souterrain, apparaît une vague lumière de jour; ce trouble
soupirail permet d’apercevoir de grands objets rangés le long du couloir: des
brancards bas comme des cercueils. Puis on entrevoit se déplacer, autour et par-
dessus, des ombres penchées et cassées et, contre les murs, grouiller des files
et des grappes de spectres.

Je me retourne. Du côté opposé à celui où filtre la lointaine lumière, une cohue
est massée devant une toile de tente tendue de la voûte jusqu’au sol. Cette
toile de tente forme, de la sorte, un réduit dont on voit l’éclairement
transparaître à travers le tissu d’ocre, d’aspect huilé. Dans ce réduit, à la
clarté d’une lampe à acétylène, on pique contre le tétanos. Quand la toile se
soulève pour faire sortir puis pour laisser entrer quelqu’un, on voit
s’éclabousser brutalement de lumière les mises débraillées et haillonneuses des
blessés qui stationnent devant, attendant la piqûre, et qui, courbés par le
plafond bas, assis, agenouillés ou rampants, se poussent pour ne pas perdre leur
tour ou prendre celui d’un autre, en criant: « Moi! », « Moi! », « Moi! », comme
des abois. Dans ce coin où remue cette lutte contenue, les puanteurs tièdes de
l’acétylène et des hommes sanglants sont terribles à avaler.
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:03

Je m’en écarte. Je cherche ailleurs où me caser, où m’asseoir. J’avance un peu,
tâtonnant, toujours penché, recroquevillé, et les mains en avant.

À la faveur d’une pipe qu’un fumeur incendie, je vois devant moi un banc chargé
d’êtres.

Mes yeux s’habituent à la pénombre qui stagne dans la cave, et je discerne à peu
près cette rangée de personnages dont des bandages et des emmaillotements
tachent pâlement les têtes et les membres.

Éclopés, balafrés, difformes -immobiles ou agités -cramponnés sur cette espèce
de barque, ils figurent, clouée là, une collection disparate de souffrances et
de misères.

L’un d’eux, tout d’un coup, crie, se lève à demi, et se rassoit. Son voisin,
dont la capote est déchirée et la tête nue, le regarde et lui dit:

-Quand tu te désoleras!

Et il redit cette phrase plusieurs fois, au hasard, les yeux fixés devant lui,
les mains sur les genoux.

Un jeune homme assis au milieu du banc parle tout seul. Il dit qu’il est
aviateur. Il a des brûlures sur un côté du corps et à la figure. Il continue à
brûler dans la fièvre, et il lui semble qu’il est encore mordu par les flammes
aiguës qui jaillissaient du moteur. Il marmotte: « Gott mit uns! » puis: « Dieu
est avec nous! »

Un zouave, au bras en écharpe, et qui, incliné de côté, porte son épaule comme
un fardeau déchirant, s’adresse à lui:

-T’es l’aviateur qu’est tombé, s’pas?

-J’en ai vu des choses. . . répond l’aviateur, péniblement.

-Moi aussi, j’en ai vu! interrompit le soldat. Y en a qui battraient des ailes,
s’ils avaient vu ce que j’ai vu.

-Viens t’asseoir ici, me dit un des hommes du banc en me faisant une place. T’es
blessé?

-Non, j’ai conduit ici un blessé et je vais repartir.

-T’es pire que blessé, alors. Viens t’asseoir.

-Moi, je suis maire dans mon pays, explique un des assis, mais quand je
rentrerai, personne ne me reconnaîtra, tellement longtemps j’ai été triste.

-Voilà quatre heures que j’suis attaché sur ce banc, gémit une sorte de mendiant
dont la main trépide, qui a la tête baissée, le dos rond, et tient son casque
sur ses genoux comme une sébile palpitante.

-On attend d’être évacué, tu sais, m’apprend un gros blessé qui halète,
transpire, a l’air de bouillir de toute sa masse; sa moustache pend comme à
moitié décollée par l’humidité de sa face.
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:03

Il présente deux larges yeux opaques, et on ne voit pas sa blessure.

-C’est ça même, dit un autre. Tous les blessés de la brigade viennent se tasser
ici l’un après l’autre, sans compter ceux d’ailleurs. Oui, regarde-moi ça: c’est
ici, c’trou, la boîte aux ordures de toute la brigade.

-J’suis gangrené, j’suis écrasé, j’suis en morceaux à l’intérieur, psalmodiait
un blessé qui, la tête dans ses mains, parlait entre ses doigts. Pourtant,
jusqu’à la semaine dernière, j’étais jeune et j’étais propre. On m’a changé:
maintenant j’n’ai plus qu’un vieux sale corps tout défait à traîner.

-Moi, dit un autre, hier j’avais vingt-six ans. Et maintenant, quel âge j’ai?

Il essaye de lever pour qu’on la voie sa figure branlante et flétrie, usée en
une nuit, vidée de chair, avec les trous des joues et des orbites, et une flamme
de veilleuse qui s’éteint dans l’oeil huileux.

-Ça m’fait mal! dit, humblement, un être invisible.

-Quand tu t’désoleras! répète l’autre, machinalement.

Il y eut un silence. L’aviateur s’écria:

-Les officiants essayaient, des deux côtés, de se couvrir la voix.

-Qu’est-ce que c’est que ça? fit le zouave étonné.

-C’est-i’ qu’tu déménages, mon pauv’ vieux? demanda un chasseur blessé à la
main, un bras lié au corps, en quittant un instant des yeux sa main momifiée
pour considérer l’aviateur.

Celui-ci avait les regards perdus, et essayait de traduire un mystérieux tableau
que partout il portait devant ses yeux.

-D’en haut, du ciel, on ne voit pas grand-chose, vous savez. Dans les carrés des
champs et les petits tas de villages, les chemins font comme du fil blanc. On
découvre aussi certains filaments creux qui ont l’air d’avoir été tracés par la
pointe d’une épingle qui écorcherait du sable fin. Ces réseaux qui festonnent la
plaine d’un trait régulièrement tremblé, c’est les tranchées. Dimanche matin, je
survolais la ligne de feu. Entre nos premières lignes, et leurs premières
lignes, entre les bords extrêmes, entre les franges des deux armées immenses qui
sont là, l’une contre l’autre, à se regarder et à ne pas se voir en attendant -
il n’y a pas beaucoup de distance: des fois quarante mètres, des fois soixante.
À moi, il me paraissait qu’il n’y avait qu’un pas, à cause de la hauteur géante
où je planais. Et voici que je distingue, chez les Boches et chez nous, dans ces
lignes parallèles qui semblaient se toucher, deux remuements pareils: une masse,
un noyau animé et, autour, comme des grains de sable noirs éparpillés sur du
sable gris. Ça ne bougeait guère; ça n’avait pas l’air d’une alerte! Je suis
descendu quelques tours pour comprendre.

» J’ai compris: c’était dimanche et c’étaient deux messes qui se célébraient
sous mes yeux: l’autel, le prêtre et le troupeau des types. Plus je descendais,
plus je voyais que ces deux agitations étaient pareilles, si exactement
pareilles que ça avait l’air idiot. Une des cérémonies -au choix -était le
reflet de l’autre. Il me semblait que je voyais double. Je suis descendu encore;
on ne me tirait pas dessus. Pourquoi? Je n’en sais rien. Alors, j’ai entendu.
J’ai entendu un murmure -un seul. Je ne recueillais qu’une prière qui s’élevait
en bloc, qu’un seul bruit de cantique qui montait au ciel en passant par moi.
J’allais et venais dans l’espace pour écouter ce vague mélange de chants qui
étaient l’un contre l’autre, mais qui se mêlaient tout de même -et plus ils
essayaient de se surmonter l’un l’autre, plus ils s’unissaient dans les hauteurs
du ciel où je me trouvais suspendu.

» J’ai reçu des shrapnells au moment ou, très bas, je distinguais les deux cris
terrestres dont était fait leur cri: « Gott mit uns! » et « Dieu est avec nous!
» et je me suis renvolé. »

Le jeune homme hocha sa tête couverte de linges. Il était comme affolé par ce
souvenir.

-Je me suis dit, à ce moment: « Je suis fou! »

-C’est la vérité des choses qu’est folle, dit le zouave.

Les yeux luisants de délire, le narrateur tâchait de rendre la grande impression
émouvante qui l’assiégeait et contre laquelle il se débattait.

-Non! mais quoi! fit-il. Figurez-vous ces deux masses identiques qui hurlent des
choses identiques et pourtant contraires, ces cris ennemis qui ont la même
forme. Qu’est-ce que le bon Dieu doit dire, en somme? Je sais bien qu’il sait
tout; mais, même sachant tout, il ne doit pas savoir quoi faire.

-Quelle histoire! cria le zouave.

-I’ s’fout bien de nous, va, t’en fais pas.

-Et pis, qu’est-ce que ça a de rigolo, tout ça? Les coups de fusil parlent bien
la même langue, pas, et ça n’empêche pas les peuples de s’engueuler avec, et
comment!

-Oui, dit l’aviateur, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Ce n’est pas le départ des
prières que je ne comprends pas, c’est leur arrivée.

La conversation tomba.

-Y a un tas de blessés étendus, là-dedans, me montra l’homme aux yeux dépolis.
Je me demande, oui, je m’demande comment on a fait pour les descendre là. Ça a
dû être terrible, leur dégringolade jusqu’ici.

Deux coloniaux, durs et maigres, qui se soutenaient comme deux ivrognes,
arrivèrent, butèrent contre nous, et reculèrent, cherchant par terre une place
où tomber.

-Ma vieille, achevait de raconter l’un, d’un organe enroué, dans c’boyau que
j’te dis, on est resté trois jours sans ravitaillement, trois jours pleins sans
rien, rien. Que veux-tu, on buvait son urine, mais c’était pas ça.

L’autre, en réponse, expliqua qu’autrefois il avait eu le choléra:

-Ah! c’est une sale affaire, ça: de la fièvre, des vomissements, des coliques:
mon vieux, j’en étais malade!
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:04

-Mais aussi, gronda tout d’un coup l’aviateur qui s’acharnait à poursuivre le
mot de la gigantesque énigme, à quoi pense-t-il, ce Dieu, de laisser croire
comme ça qu’il est avec tout le monde? Pourquoi nous laisse-t-il tous, tous,
crier côte à côte comme des dératés et des brutes: « Dieu est avec nous! » «
Non, pas du tout, vous faites erreur, Dieu est avec nous! »

Un gémissement s’éleva d’un brancard, et pendant un instant voleta tout seul
dans le silence, comme si c’était une réponse.

-Moi, dit alors une voix de douleur, je ne crois pas en Dieu. Je sais qu’il
n’existe pas -à cause de la souffrance. On pourra nous raconter les boniments
qu’on voudra, et ajuster là-dessus tous les mots qu’on trouvera, et qu’on
inventera: toute cette souffrance innocente qui sortirait d’un Dieu parfait,
c’est un sacré bourrage de crâne.

-Moi, reprend un autre des hommes du banc, je ne crois pas en Dieu, à cause du
froid. J’ai vu des hommes dev’nir des cadavres p’tit à p’tit, simplement par le
froid. S’il y avait un Dieu de bonté, il y aurait pas le froid. Y a pas à sortir
de là.

-Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait rien de c’qu’y a. Alors, pas, on
est loin de compte!

Plusieurs mutilés, en même temps, sans se voir, communient dans un hochement de
tête de négation.

-Vous avez raison, dit un autre, vous avez raison.

Ces hommes en débris, ces vaincus isolés et épars dans la victoire, ont un
commencement de révélation. Il y a, dans la tragédie des événements, des minutes
où les hommes sont non seulement sincères, mais véridiques, et où on voit la
vérité sur eux, face à face.

-Moi, fit un nouvel interlocuteur, si je n’y crois pas, c’est. . .

Une quinte de toux terrible continua affreusement la phrase. Quand il s’arrêta
de tousser, les joues violettes, mouillé de larmes, oppressé, on lui demanda:

-Par où c’que t’es blessé, toi?

-J’suis pas blessé, j’suis malade.

-Oh alors! dit-on, d’un accent qui signifiait: tu n’es pas intéressant.

Il le comprit et fit valoir sa maladie:

-J’suis foutu. J’crache le sang. J’ai pas d’forces; et, tu sais, ça r’vient pas
quand ça s’en va par là.

-Ah, ah, murmurèrent les camarades, indécis, mais convaincus malgré tout de
l’infériorité des maladies civiles sur les blessures.

Résigné, il baissa la tête et répéta tout bas, pour lui-même:

-J’peux pus marcher, où veux-tu que j’aille?

Dans le gouffre horizontal qui, de brancard en brancard, s’allonge en se
rapetissant, à perte de vue, jusqu’au blême orifice de jour, dans ce vestibule
désordonné où çà et là clignotent de pauvres flammes de chandelles qui
rougeoient et paraissent fiévreuses, et où se jettent de temps en temps des
ailes d’ombres, un remous s’élève on ne sait pourquoi. On voit s’agiter le bric-
à-brac des membres et des têtes, on entend des appels et des plaintes se
réveiller l’un l’autre, et se propager, tels des spectres invisibles. Les corps
étendus ondulent, se replient, se retournent.

Je distingue, dans cette espèce de bouge, au sein de cette houle de captifs,
dégradés et punis par la douleur, la masse épaisse d’un infirmier dont les
lourdes épaules tanguent comme un sac porté transversalement, et dont la voix de
stentor se répercute au galop dans la cave:

-T’as encore touché à ton bandage, enfant d’veau, verminard! tonitrue-t-il.
J’vas te l’refaire parce que c’est toi, mon coco, mais, si tu y r’touches, tu
verras ce que je te ferai!

Le voici dans la grisaille, qui tourne une bande de toile autour du crâne d’un
bonhomme tout petit, presque debout, porteur de cheveux hérissés et d’une barbe
soufflée en avant, et qui, les bras ballants, se laisse faire en silence.

Mais l’infirmier l’abandonne, regarde à terre et s’exclame avec retentissement:

-Qu’est-ce que c’est que d’ça? Eh, dis donc, l’ami, t’es pas des fois maboule?
En voilà des manières, de s’coucher sur un blessé!

Et sa main volumineuse secoue un corps, et il dégage, non sans souffler et
sacrer, un second corps flasque sur lequel le premier s’était étendu comme sur
un matelas -tandis que le nabot au bandage, aussitôt laissé libre, sans mot
dire, porte les mains à sa tête et essaie à nouveau d’ôter le pansement qui lui
enserre le crâne.

. . .Une bousculade, des cris: des ombres, perceptibles sur un fond lumineux,
paraissent extravaguer dans l’ombre de la crypte. Ils sont plusieurs, éclairés
par une bougie autour d’un blessé, et, secoués, le maintiennent à grand-peine
sur son brancard. C’est un homme qui n’a plus de pieds. Il porte aux jambes des
pansements terribles, avec des garrots pour réfréner l’hémorragie. Ses moignons
ont saigné dans les bandelettes de toile et il semble avoir des culottes rouges.
Il a une figure de diable, luisante et sombre, et il délire. On pèse sur ses
épaules et ses genoux: cet homme qui a les pieds coupés veut sauter hors du
brancard pour s’en aller.

-Laissez-moi partir! râle-t-il d’une voix que la colère et l’essoufflement font
chevroter -basse avec de soudaines sonorités comme une trompette dont on
voudrait sonner trop doucement. Bon Dieu, laissez-moi m’barrer, que j’vous dis.
Han!. . . Non, mais vous n’pensez pas que j’vas rester ici! Allons, dégagez, ou
je vous saute sur les pattes!
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MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:04

Il se contracte et se détend si violemment qu’il fait aller et venir ceux qui
tentent de l’immobiliser par leur poids cramponné, et on voit zigzaguer la
bougie tenue par un homme à genoux qui, de l’autre bras, ceinture le fou
tronqué; et celui-ci crie si fort qu’il réveille ceux qui dorment, secoue
l’assoupissement des autres. De toutes parts, on se tourne de son côté, on se
soulève à moitié, on prête l’oreille à ces incohérentes lamentations qui
finissent cependant par s’éteindre dans le noir. Au même moment, dans un autre
coin, deux blessés couchés, crucifiés par terre, s’invectivent, et on est obligé
d’en emporter un pour rompre ce colloque forcené.

Je m’éloigne, vers le point où la lumière du dehors pénètre parmi les poutres
enchevêtrées comme à travers une grille abîmée. J’enjambe l’interminable série
de brancards qui occupent toute la largeur de cette allée souterraine, basse et
étranglée, où j’étouffe. Les formes humaines qui y sont abattues sur les
brancards, ne bougent plus guère à présent, sous les feux follets des
chandelles, et stagnent dans leurs geignements sourds et leurs râles.

Sur le bord d’un brancard un homme s’est assis, appuyé contre le mur; et, au
milieu de l’ombre de ses vêtements entrouverts, arrachés, apparaît une blanche
poitrine émaciée de martyr. Sa tête, toute penchée en arrière, est voilée par
l’ombre; mais on aperçoit le battement de son coeur.

Le jour qui, goutte à goutte, filtre au bout, provient d’un éboulement:
plusieurs obus, tombés à la même place, ont fini par crever l’épais toit de
terre du Poste de Secours.

Ici, quelques reflets blancs plaquent le bleu des capotes, aux épaules et le
long des plis. On voit se presser vers ce débouché, pour goûter un peu d’air
pale, se détacher de la nécropole, comme des morts à demi réveillés, un troupeau
d’hommes paralysés par les ténèbres en même temps que par la faiblesse. Au bout
du noir, ce coin se présente comme une échappée, une oasis où l’on peut se tenir
debout, et où on est effleuré angéliquement par la lumière du ciel.

-Y avait là des bonshommes qu’ont été étripés quand les obus ont radiné, me dit
quelqu’un qui attendait, la bouche entrouverte dans le pauvre rayon enterré là.
Tu parles d’un rata. Tiens, v’là l’curé qui décroche tout ce qui, d’eux, a sauté
en l’air.

Le vaste sergent infirmier, en gilet de chasse marron, ce qui lui donne un torse
de gorille, ôte des boyaux et des viscères qui pendent, entortillés autour des
poutres de la charpente défoncée. Il se sert pour cela d’un fusil muni de sa
baïonnette, car on n’a pu trouver de bâton assez long, et ce gros géant, chauve,
barbu et poussif, manie l’arme gauchement. Il a une physionomie douce,
débonnaire et malheureuse, et tout en tâchant d’attraper dans les coins des
débris d’intestins, marmotte d’un air consterné un chapelet de « Oh! »
semblables à des soupirs. Ses yeux sont masqués par des lunettes bleues; son
souffle est bruyant; il a un crâne de faibles dimensions et l’énorme grosseur de
son cou a une forme conique.

À le voir ainsi piquer et dépendre en l’air des bandes d’entrailles et des
loques de chair, les pieds dans les décombres hérissés, à l’extrémité du long
cul-de-sac gémissant, on dirait un boucher occupé à quelque besogne diabolique.

Mais je me suis laissé choir dans un coin, les yeux à demi fermés, ne voyant
presque plus le spectacle qui gît, palpite et tombe autour de moi.

Je perçois confusément des fragments de phrases. Toujours l’affreuse monotonie
des histoires de blessures:

-Nom de Dieu! À c’t’endroit-là, je crois bien que les balles elles se touchaient
toutes. . .

-Il avait la tête traversée d’une tempe à l’autre. On aurait pu y passer une
ficelle.

-Il a fallu une heure pour que ces charognes-là allongent leur tir et finissent
de nous canarder. . .

Plus près de moi, on bredouille à la fin d’un récit:

-Quand j’dors, j’rêve, et il me semble que je le retue!
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Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Empty
MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:04

D’autres évocations bourdonnent parmi les blessés inhumés là, et c’est le ronron
des innombrables rouages d’une machine qui tourne, tourne. . .

Et j’entends celui qui, là-bas, de son banc, répète: « Quand tu te désoleras! »,
sur tous les tons, impérieux ou piteux, tantôt comme un prophète, tantôt comme
un naufragé, et scande de son cri cet ensemble de voix étouffées et plaintives
qui essayent de chanter effroyablement leur douleur.

Quelqu’un s’avance en tâtant le mur, avec un bâton, aveugle, et arrive à moi.
C’est Farfadet! Je l’appelle. Il se tourne à peu près vers moi, et me dit qu’il
a un oeil abîmé. L’autre oeil aussi est bandé. Je lui donne ma place, et je le
fais asseoir en le tenant par les épaules. Il se laisse faire et, assis à la
base du mur, attend patiemment avec sa résignation d’employé, comme dans une
salle d’attente.

Je m’échoue un peu plus loin, dans un vide. Là, deux hommes étendus se parlent
bas; ils sont si près de moi que je les entends sans les écouter. Ce sont deux
soldats de la légion étrangère, au casque et à la capote jaune sombre.

-C’est pas la peine de bonimenter, gouaille l’un d’eux. J’vas y rester, à cette
fois-ci. C’est couru: j’ai l’intestin traversé. Si j’étais dans un hôpitau, dans
une ville, on m’opérerait à temps et ça pourrait coller. Mais ici! C’est hier
que j’ai été attigé. On est à deux ou trois heures de la route de Béthune, pas,
et d’la route, y a combien d’heures, dis voir, pour une ambulance où on peut
opérer? Et pis, quand nous ramassera-t-on? C’est d’la faute à personne, tu
m’entends, mais faut voir c’qui est. Oh! de ce moment-ci, j’sais bien, ça ne va
pas plus mal que ça. Seul’ment, voilà, c’est forcé de n’pas durer, pisque j’ai
un trou tout du long dans l’paquet de mes boyaux. Toi, ta patte se r’mettra, ou
on t’en r’mettra une autre. Moi, j’vais mourir.

-Ah! dit l’autre, convaincu par la logique de son interlocuteur.

Celui-ci reprend alors:

-Écoute, Dominique, t’as eu une mauvaise vie. Tu picolais et t’avais l’vin
mauvais. T’as un sale casier judiciaire.

-J’peux pas dire que c’est pas vrai puisque c’est vrai, dit l’autre. Mais
qu’est-ce que ça peut t’faire?

-T’auras encore une mauvaise vie après la guerre, forcément, et pis t’auras des
ennuis pour l’affaire du tonnelier.

L’autre, sauvage, devient agressif:

-La ferme! Qu’est-ce que ça peut t’foutre?

-Moi, j’ai pas plus d’famille que toi. Personne, que Louise qui n’est pas d’ma
famille vu qu’on n’est pas mariés. Moi, j’ai pas d’condamnations en dehors de
quéqu’ bricoles militaires. Y a rien sur mon nom.

-Et pis après? j’m’en fous.

-J’vas te dire: prends mon nom. Prends-le, j’te l’donne: pisqu’on n’a pas
d’famille ni l’un ni l’autre.

-Ton nom?

-Tu t’appelleras Léonard Carlotti, voilà tout. C’est pas une affaire. Qu’est-ce
que ça peut t’fiche? Du coup, tu n’auras pus d’condamnation. Tu ne s’ras pas
traqué, et tu pourras être heureux comme je l’aurais été si c’te balle ne
m’avait pas traversé le magasin.

-Ah! merde alors, dit l’autre, tu f’raîs ça? Ça, ben, mon vieux, ça m’dépasse!

-Prends-le. Il est là dans mon livret, dans ma capote. Allons, prends, et Passe-
moi l’tien, d’livret -que j’emporte tout ça avec moi! Tu pourras vivre où tu
voudras, sauf chez moi où on m’connaît un peu, à Longueville, en Tunisie. Tu
t’rappelleras et pis, c’est écrit. Faudra le lire, c’livret. Moi, je l’dirai à
personne: pour que ça réussisse, ces coups-là, il faut motus absolu.

Il se recueille, puis il dit avec un frémissement:

-Je l’dîrai peut-êt’ tout de même à Louise, pour qu’elle trouve que j’ai bien
fait et qu’elle pense mieux à moi -quand je lui écrirai pour lui dire adieu.

Mais il se ravise et secoue la tête dans un effort sublime:

-Non, j’y dirai pas, même à elle. J’sais bien que c’est elle, mais les femmes
sont si bavardes!

L’autre le regarde et répète:

-Ah! nom de Dieu!

Sans être remarqué par les deux hommes, j’ai quitté le drame qui se déchaîne à
l’étroit dans ce lamentable coin tout bousculé par le passage et le vacarme.

J’effleure la conversation calmée, convalescente, de deux pauvres hères:

-Ah! mon vieux, c’goût qu’il a pour sa vigne! Tu trouv’rais pas rien entre
chaque pied. . .

-C’petiot, c’tout petiot, quand j’sortais avec lui et que j’y tenais sa p’tite
pogne, je m’faisais l’effet de tenir le p’tit cou tiède d’une hirondelle, tu
sais?

Et à côté de cette sentimentalité qui s’avoue, voici, en passant, toute une
mentalité qui se révèle:

-Le 547e, si je l’ connais! Plutôt. Écoute: c’est un drôle de régiment. Là
d’dans, t’as un poilu qui s’appelle Petitjean, et un autre Petitpierre, et un
autre Petitlouis. . . Mon vieux, c’est tel que j’te dis. V’là c’que c’est qu’ce
régiment-là.

Tandis que je commence à me frayer un passage pour sortir du bas-fond, il se
produit là-bas un grand bruit de chute et un concert d’exclamations.

C’est le sergent infirmier qui est tombé. Par la brèche qu’il déblayait de ses
débris mous et sanglants, une balle lui est arrivée dans la gorge. Il s’est
étalé par terre, de tout son long. Il roule de gros yeux abasourdis et il
souffle de l’écume.

Sa bouche et le bas de sa figure sont entourés bientôt d’un nuage de bulles
roses. On lui place la tête sur un sac à pansements. Ce sac est aussitôt imbibé
de sang. Un infirmier crie que ça va gâter les paquets de pansements, dont on a
besoin. On cherche sur quoi mettre cette tête qui produit sans arrêt de l’écume
légère et teintée. On ne trouve qu’un pain, qu’on glisse sous les cheveux
spongieux.

Tandis qu’on prend la main du sergent, qu’on l’interroge, lui ne fait que baver
de nouvelles bulles qui s’amoncellent et on voit sa grosse tête, noire de barbe,
à travers ce nuage rose. Horizontal, il semble un monstre marin qui souffle, et
la transparente mousse s’amasse et couvre jusqu’à ses gros yeux troubles, nus de
leurs lunettes.

Puis il râle. Il a un râle d’enfant, et il meurt en remuant la tête de droite et
de gauche, comme s’il essayait très doucement de dire non.

Je regarde cette énorme masse immobilisée, et je songe que cet homme était bon.
Il avait un coeur pur et sensible. Et combien je me reproche de l’avoir
quelquefois malmené à propos de l’étroitesse naïve de ses idées et d’une
certaine indiscrétion ecclésiastique qu’il apportait en tout! Et comme je suis
heureux parmi cette détresse -oui, heureux à en frissonner de joie de m’être
retenu, un jour qu’il lisait de côté une lettre que j’écrivais, de lui adresser
des paroles irritées qui l’auraient injustement blessé! Je me rappelle la fois
où il m’a tant exaspéré avec son explication sur la Sainte-Vierge et la France.
Il me paraissait impossible qu’il émit sincèrement ces idées-là. Pourquoi
n’aurait-il pas été sincère? Est-ce qu’il n’était pas bien réellement tué
aujourd’hui? Je me rappelle aussi certains traits de dévouement, de patience
obligeante de ce gros homme dépaysé dans la guerre comme dans la vie -et le
reste n’est que détails. Ses idées elles-mêmes ne sont que des détails à côté de
son coeur, qui est là, par terre, en ruines, dans ce coin de géhenne. Cet homme
dont tout me séparait, avec quelle force je l’ai regretté!

. . . C’est alors que le tonnerre est entré: nous avons été lancés violemment
les uns sur les autres par le secouement effroyable du sol et des murs. Ce fut
comme si la terre qui nous surplombait s’était effondrée et jetée sur nous. Un
pan de l’armature de poutres s’écroula, élargissant le trou qui crevait le
souterrain. Un autre choc: un autre pan, pulvérisé, s’anéantit en rugissant. Le
cadavre du gros sergent infirmier roula comme un tronc d’arbre contre le mur.
Toute la charpente en longueur du caveau, ces épaisses vertèbres noires,
craquèrent à nous casser les oreilles, et tous les prisonniers de ce cachot
firent entendre en même temps une exclamation d’horreur.
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Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Empty
MessageSujet: Re: Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.*   Henri Barbusse. (1873-1935) XXI Le Poste De Secours.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 21:04

D’autres explosions résonnent coup sur coup et nous poussent dans tous les sens.
Le bombardement déchiquette et dévore l’asile de secours, le transperce et le
rapetisse. Tandis que cette tombée sifflante d’obus martèle et écrase à coups de
foudre l’extrémité béante du poste, la lumière du jour y fait irruption par les
déchirures. On voit apparaître plus précises et plus surnaturelles -les figures
enflammées ou empreintes d’une pâleur mortelle, les yeux qui s’éteignent dans
l’agonie ou s’allument dans la fièvre, les corps empaquetés de blanc, rapiécés,
les monstrueux bandages. Tout cela, qui se cachait, remonte au jour. Hagards,
clignotants, tordus, en face de cette inondation de mitraille et de charbon
qu’accompagnent des ouragans de clarté, les blessés se lèvent, s’éparpillent,
cherchent à fuir. Toute cette population effarée roule par paquets compacts, à
travers la galerie basse, comme dans la cale tanguante d’un grand bateau qui se
brise.

L’aviateur, dressé le plus qu’il peut, la nuque à la voûte, agite ses bras,
appelle Dieu et lui demande comment il s’appelle, quel est son vrai nom. On voit
se jeter sur les autres, renversé par le vent, celui qui, débraillé, les
vêtements ouverts ainsi qu’une large plaie, montre son coeur comme le Christ. La
capote du crieur monotone qui répète: « Quand tu te désoleras! », se révèle
toute verte, d’un vert vif, à cause de l’acide picrique dégagé, sans doute, par
l’explosion qui a ébranlé son cerveau. D’autres -le reste -impotents, estropiés,
remuent, se coulent, rampent, se faufilent dans les coins, prenant des formes de
taupes, de pauvres bêtes vulnérables que pourchasse la meute épouvantable des
obus.

Le bombardement se ralentit, s’arrête, dans un nuage de fumée retentissante
encore des fracas, dans un grisou palpitant et brûlant. Je sors par la brèche:
j’arrive, tout enveloppé, tout ligoté encore de rumeur désespérée, sous le ciel
libre, dans la terre molle où sont noyés des madriers parmi lesquels les jambes
s’enchevêtrent. Je m’accroche à des épaves; voici le talus du boyau. Au moment
où je plonge dans les boyaux, je les vois, au loin, toujours mouvants et
sombres, toujours emplis par la foule qui, débordant des tranchées, s’écoule
sans fin vers les postes de secours. Pendant des jours, pendant des nuits, on y
verra rouler et confluer les longs ruisseaux d’hommes arrachés des champs de
bataille, de la plaine qui a des entrailles, et qui saigne et pourrit là-bas, à
l’infini.
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