PLUME DE POÉSIES
Vous souhaitez réagir à ce message ? Créez un compte en quelques clics ou connectez-vous pour continuer.

PLUME DE POÉSIES

Forum de poésies et de partage. Poèmes et citations par noms,Thèmes et pays. Écrivez vos Poésies et nouvelles ici. Les amoureux de la poésie sont les bienvenus.
 
AccueilPORTAILS'enregistrerConnexionPublications
 

 Victor HUGO (1802-1885) Ténèbres

Aller en bas 
AuteurMessage
Inaya
Plume d'Eau
Inaya

Féminin
Rat
Nombre de messages : 50031
Age : 60
Date d'inscription : 05/11/2010

Victor HUGO (1802-1885) Ténèbres  Empty
MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) Ténèbres    Victor HUGO (1802-1885) Ténèbres  Icon_minitimeJeu 29 Sep - 21:39

TENEBRES

Barabbas stupéfait est libre.
Sous les plis
D'un brouillard monstrueux dont les cieux sont remplis,
La ville est un chaos de maisons et de rues.
Des geôliers tout à l'heure, en paroles bourrues
Racontant l'aventure entre eux confusément,
Ont ouvert son cachot, rompu son ferrement,
Puis ont dit : - Va; le peuple a fait grâce! - De sorte
Qu'il ne sait rien, sinon qu'on a poussé la porte,
Que le ciel est tout noir, que nul ne le poursuit,
Et qu'il peut s'envoler dans l'ombre, oiseau de nuit.
Ce choix qui fait mourir Jésus et le fait vivre,
Tout ce récit, lui semble un vin dont il est ivre;
Il erre dans la ville, il y rampe, il en sort,
Comme parfois on voit marcher quelqu'un qui dort.
Quelle route prend-il; La première venue.
Il avance, il hésite et cherche, et continue,
Et ne sait pas, devant l'obscure immensité;
Il a derrière lui les murs de la cité,
Mais il ne les voit pas; son front troublé s'incline;
Il ne s'aperçoit point qu'il monte une colline;
Monter, descendre, aller, venir, hier, aujourd'hui,
Qu'importe; il rôde, ayant comme un nuage en lui;
Il erre, il passe, avec de la brume éternelle
Et du songe et du gouffre au fond de sa prunelle.
Il se dit par moments : c'est moi qui marche. Oui.
Tout est si ténébreux qu'il est comme ébloui.

Le chemin qu'au hasard il suit, rampe et s'enfonce
Aux flancs d'un mont où croît à peine quelque ronce,
Et Barabbas pensif, gravissant le rocher,
Sans voir où vont ses pas laisse ses pieds marcher;
La vague horreur du lieu plaît à cette âme louve;
Or, tout en cheminant, de la sorte, il se trouve
Sur un espace sombre et qui semble un sommet;
Il s'arrête, puis tend les mains, et se remet
A rôder à travers la profondeur farouche.

Tout en marchant, il heurte un obstacle; il le touche;
- Quel est cet arbre; où donc suis-je; dit Barabbas.
Le long de l'arbre obscur il lève ses deux bras
Si longtemps enchaînés qu'il les dresse avec peine.
- Cet arbre est un poteau, dit-il. Il y promène
Ses doigts par la torture atroce estropiés;
Et tout à coup, hagard, pâle, il tâte des pieds.
Comme un hibou surpris rentre sous la feuillée,
Il retire sa main; elle est toute mouillée;
Ces pieds sont froids, un clou les traverse, et de sang
Et de fange et d'horreur tout le bois est glissant;
Barabbas éperdu recule; son oeil s'ouvre
Epouvanté, dans l'ombre épaisse qui le couvre,
Et, par degrés, un blême et noir linéament
S'ébauche à son regard sous l'obscur firmament;
C'est une croix.

En bas on voit un vase où plonge
Une touffe d'hysope entourant une éponge;
Et, sur l'affreux poteau, nu, sanglant, les yeux morts,
Le front penché, les bras portant le poids du corps,
Ceint de cordes de chanvre autour des reins nouées,
Le flanc percé, les pieds cloués, les mains clouées,
Meurtri, ployé, pendant, rompu, défiguré,
Un cadavre apparaît, blanc, et comme éclairé
De la lividité sépulcrale du rêve;
Et cette croix au fond du silence s'élève.

Barabbas, comme un homme en sursaut réveillé,
Tressaillit. C'était bien un gibet, froid, souillé,
Effroyable, fixé par des coins dans le sable.
Il regarda. L'horreur était inexprimable;
Le ciel était dissous dans une âcre vapeur
Où l'on ne sentait rien sinon qu'on avait peur;
Partout la cécité, la stupeur, une fuite
De la vie, éclipsée, effrayée, ou détruite;
Linceul sur Josaphat, suaire sur Sion;
L'ombre immense avait l'air d'une accusation;
Le monde était couvert d'une nuit infamante;
C'était l'accablement plus noir que la tourmente;
Pas une flamme, pas un souffle, pas un bruit.
Pour l'oeil de l'âme, avec ces lettres de la nuit
Qui rendent la pensée insondable lisible,
Une main écrivait au fond de l'invisible :
Responsabilité de l'homme devant Dieu.
Le silence, l'espace obscur, l'heure, le lieu,
Le roc, le sang, la croix, les clous, semblaient des juges;
Et Barabbas, devant cette ombre sans refuges
Frémit comme devant la face de la loi,
Et, regardant le ciel, lui dit : ce n'est pas moi;

Puis, fantôme lui-même en cette nuit stagnante,
Larve tout effarée et toute frissonnante,
Pâle, il se rapprocha lentement du gibet;
Et, tout en y marchant, craintif, il se courbait,
Plus chancelant qu'un mât sur la vague mouvante,
Fauve, et comme attiré, malgré son épouvante,
Par l'espèce de jour qui sortait de ce mort.
Spectre, il montait, avec une sorte d'effort,
Vers l'autre spectre, vague ainsi qu'un crépuscule;
Et cet homme avançait de l'air dont on recule,
Inquiet, hérissé, comme agité du vent,
Et prêt à fuir après chaque pas en avant.
Jésus mort répandait un rayonnement blême :
La mort comme n'osant s'achever elle-même,
Laissait flotter, au trou morne et sanglant des yeux,
Le reste d'un regard tendre et mystérieux;
Son front triste semblait s'éclairer à mesure
Que cet homme approchait d'une marche mal sûre;
Quand Barabbas fut près, la prunelle brilla.
Si quelque ange, venu des cieux, eût été là,
Il eût cru voir ramper dans l'horreur d'une tombe
Un serpent fasciné par l'oeil d'une colombe.

Et le bandit, courbé sous l'épaississement
De la brume croissant de moment en moment,
Contemplait, et la terre avait l'air orpheline;
L'ombre songeait.

Alors, sur cette âpre colline,
Et sous les vastes cieux désolés et ternis,
Comme si le frisson des pensers infinis
Tombait de cette croix ouvrant ses bras funèbres,
On ne sait quel esprit entra dans les ténèbres
De cet homme, et le fit devenir effrayant.
Un feu profond jaillit de son oeil foudroyant;
L'âme immense d'Adam, couché sous le Calvaire,
Sembla soudain monter dans ce voleur sévère,
Il éleva la voix tout à coup, du côté
Où les monts s'enfonçaient dans plus d'obscurité,
Cachant Jérusalem sous le brouillard perdue,
Et pendant qu'il parlait, jetant dans l'étendue,
L'anathème, les cris, les plaintes, les affronts,
Quelque chose qu'on vit plus tard sur d'autres fronts,
Une langue de flamme, au-dessus de sa tête
Brillait et volait, comme en un vent de tempête;
Et Barabbas debout, transfiguré, tremblant,
Terrible, cria :

- Peuple, affreux peuple sanglant,
Qu'as-tu fait; Ô Caïn, Dathan, Nemrod, vous autres,
Quel est ce crime-ci qui passe tous les nôtres;
Voilà donc ce qu'on fait des justes ici-bas;
Populace! à ses pieds jadis tu te courbas,
Tu courais l'adorer sur les places publiques,
Tu voyais sur son dos deux ailes angéliques,
Il était ton berger, ton guide, ton soutien.
Dès qu'un homme paraît pour te faire du bien,
Peuple, et pour t'apporter quelque divin message,
Pour te faire meilleur, plus fort, plus doux, plus sage,
Pour t'ouvrir le ciel sombre, espérance des morts,
Tu le suis d'abord, puis, tout à coup, tu le mords,
Tu le railles, le hais, l'insultes, le dénigres;
O troupeau de moutons d'où sort un tas de tigres;
Quel prix pour tant de saints et sublimes combats;
Celui-ci, c'est Jésus; ceci, c'est Barabbas.
L'archange est mort, et moi, l'assassin, je suis libre;
Ils ont mis l'astre avec la fange en équilibre,
Et du côté hideux leur balance a penché.
Quoi; d'une part le ciel, de l'autre le péché;
Ici, l'amour, la paix, le pardon, la prière,
La foudre évanouie et dissoute en lumière,
Les malades guéris, les morts ressuscités,
Un être tout couvert de vie et de clartés;
Là, le tueur, sous qui l'épouvante se creuse,
Tous les vices, le vol, l'ombre, une âme lépreuse,
Un brigand, d'attentats sans nombre hérissé... -
Oh; si c'était à moi qu'on se fût adressé,
Si, quand j'avais le cou scellé dans la muraille,
Pilate était venu me trouver sur ma paille,
S'il m'avait dit : « Voyons, on te laisse le choix,
C'est une fête, il faut mettre quelqu'un en croix,
Ou Christ de Galilée, ou toi la bête fauve;
Réponds, bandit, lequel des deux veux-tu qu'on sauve; »
J'aurais tendu mes poings et j'aurais dit : clouez;
Cieux; les rois sont bénis, les prêtres sont loués,
Le vêtement de gloire est sur l'âme de cendre;
Un gouffre était béant, l'homme vient d'y descendre;
Un crime restait vierge, il vient de l'épouser;
Oh; Caïn maintenant tue avec un baiser;
C'est fini; le dragon règne, le mal se fonde,
On ne chantera plus dans la forêt profonde,
Les hommes n'auront plus d'aurore dans leur coeur,
L'amour est mort, le deuil lamentable est vainqueur,
La dernière lueur s'éteint dans la nature;
Eux-mêmes ont de leur main fait cette fermeture
De la pierre effroyable et sourde du tombeau;
Puisque le vrai, le pur, le saint, le bon, le beau,
Est là sur ce poteau, tout est dit, rien n'existe.
L'homme est dorénavant abominable et triste,
Cette croix va couvrir d'échafauds les sommets;
Ce monde est de la proie; il aura désormais
L'obscurité pour loi, pour juge l'ignorance;
Vaincre sera pour lui la seule différence;
La mise en liberté des monstres lui convient;
Cette bête, la Nuit scélérate, le tient.
Le mal ne serait pas s'il n'avait pas une âme;
Cette chaîne d'horreur qui, dans ce monde infâme,
Commencée à César, s'achève à Barabbas,
Dépasse l'homme et va dans l'ombre encor plus bas;
Et, comme le serpent s'enfle sous la broussaille,
Je sens un être affreux qui sous terre tressaille.
Sois content, toi, là-bas, sous nos pieds; J'aperçois
Au fond de cette brume et devant cette croix
Ton grincement de dents, ce rire des ténèbres.
Et toi, vil monde, à race humaine, qui célèbres
Les rites de l'enfer sur des autels d'effroi,
Tremble en tes profondeurs; j'entends autour de toi
La réclamation des gueules de l'abîme.
Je demande à genoux pardon à ta victime;
Genre humain, ta noirceur en est là maintenant
Que le gibet saisit l'apôtre rayonnant,
Que sous le poids de l'ombre abjecte, l'aube expire,
Et que lui, le meilleur, périt sous moi, le pire;
Oh; je baise sa croix et ses pieds refroidis,
Et, monstrueusement sauvé par toi, je dis :
Malheur sur toi!

Malheur, monde impur, lâche et rude;
Monde où je n'ai de bon que mon ingratitude,
Sois maudit par celui que tu viens d'épargner;
Puisse à jamais ce Christ sur ta tête saigner;
Qu'un déluge d'opprobre et de deuil t'engloutisse,
Homme, plus prompt à choir du haut de la justice
Que l'éclair à tomber du haut du firmament;
Sois maudit dans ces clous, dans ce gibet fumant,
Dans ce fiel! sois maudit dans ma chaîne brisée;
Sois damné, monde à qui le sang sert de rosée,
Pour m'avoir délivré, pour l'avoir rejeté,
Monde affreux qui fais grâce avec férocité,
Toi dont l'aveuglement crucifie et lapide,
Toi qui n'hésites pas sur l'abîme, et, stupide,
N'as pas même senti frissonner un cheveu
Dans ce choix formidable entre Satan et Dieu;
Revenir en haut Aller en bas
 
Victor HUGO (1802-1885) Ténèbres
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
PLUME DE POÉSIES :: POÈTES & POÉSIES INTERNATIONALES :: POÈMES FRANCAIS-
Sauter vers: