PLUME DE POÉSIES
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 Victor HUGO (1802-1885) Autres voix

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Victor HUGO (1802-1885) Autres voix  Empty
MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) Autres voix    Victor HUGO (1802-1885) Autres voix  Icon_minitimeSam 8 Oct - 18:20

[AUTRES VOIX]
[XII]
Remonte aux premiers jours de ton globe; voilà
Une muraille; elle est prodigieuse; elle a
Dix mille pieds de haut, et de largeur dix lieues.
Falaise, alluvion, dans les profondeurs bleues
Ce haut boulevard monte, altier; froid, surprenant,
Et d'une mer à l'autre il barre un continent:
Vaste géométrie, on dirait que l'équerre;
Assise par assise, a fait ce mont calcaire,
Et que, forgeant l'espace, on ne sait quels marteaux
L'un sur l'autre ont cloué ses plans horizontaux.
L'escarpement à pic montre en bandes étroites
Ses couches s'allongeant fermes, égales, droites,
Rides profondes, plis de ce front de la nuit.
Contre ce mur se heurte et flotte et roule, et fuit
Ce que chaque saison pêle-mêle charrie.
Ce massif colossal de la maçonnerie
Terrible, que construit et détruit l'élément,
Semble un coffre de pierre immense renfermant
Les archives d'une âpre et sombre catastrophe,
Et tout un monde mort ployé comme une étoffe,
Avec ses fleurs, ses champs, ses rocs boisés ou nus,
Et ses fourmillements de monstres inconnus.
Dans des millions d'ans, ses pierres ruinées,
Ses moellons croulants seront les Pyrénées.

En attendant, vois: large, auguste, encombrant l'air,
Il est encor tout neuf, comme bâti d'hier;
Rien n'ébrèche sa ligne entière et régulière;
Et son sommet correct semble une seule pierre
Plate comme le toit d'un palais d'orient;
Le matin et le soir, en se contrariant,
Font de cette muraille épouvantable et sombre
Tantôt un banc d'aurore et tantôt un bloc d'ombre.

Et fais attention a présent: -l'air s'émeut;
Voici que sur le haut, du mur géant, il pleut.
La pluie erre et s'en va, par le vent emportée;
Mais une goutte d'eau. sur le faîte est restée.
Le lendemain, la brume, humide et blanc rideau,
Revient; il pleut encore; une autre goutte d'eau
S'ajoute à la première; et; sous cette:rosée,
Une vasque s'ébauche, et la pierre est creusée.
Désormais sur ce point l'eau va s'obstiner. Vois;
Il pleut; et l'on entend comme une triste voix;
Peut-être est-ce un démon sous la roche, qui grince
De sentir l'eau plus forte et la pierre plus mince.
Il pleut, il pleut, il pleut; janvier lugubre et mort
Passe avec l'ombre, il pleut; la goutte tombe, mord,
Et creuse; avril arrive et rapporte la nue,
Il pleut; la goutte d'eau, féroce, continue;
Et la première assise est percée; et déjà
La deuxième, qu'en vain le granit protégea,
Est atteinte; et la goutte, implacable, acharnée,

Qui dépense le siècle aussi bien que. l'année,
Revient, et plonge, et troue et mine, dur foret,
Et le dedans du mont, formidable, apparaît,
Zone à zone, et voilà que, là-haut, l'aube éclaire,
La goutte étant sphérique, un bassin circulaire.
Un étang que le ciel dore, azure, rougit,
Sur le plateau désert s'étale et s'élargit.
La goutte d'eau revient, revient, revient encore,
Et tombe opiniâtre, et se fait dès l'aurore
Rapporter par le vent qui, la nuit, l'enleva,
Et fait ses volontés dans la montagne, et va,
Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes,
Et passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes,
Et démolit et sculpte, infatigable main.
Urne hier, aujourd'hui réservoir, lac demain,
L'oeuvre augmente et s'enfonce, et l'oeil qui veut la suivre
Croit voir un-trou qu'un ver fait aux pages d'un livre.
Penche-toi: devant nous, comme si nous rêvions,
Forant ce monstrueux monceau d'alluvions,
D'une lame percée allant à l'autre lame,.
Obéissant au poids qui d'en bas la réclame,
Hydre outil, vilbrequin; pioche, trompe, suçoir,
Commençant le matin, recommençant le soir,
Descendant l'escalier de l'épaisseur des couches,
Polissant leurs largeurs en murailles farouches,
Élargissant le haut, baissant l'âpre fond noir,
Évasant et fouillant sans cesse l'entonnoir,
Cognant partout, toujours, hiver, printemps, automne,
Son petit marteau sombre, effrayant, monotone,
Usant le mont, coupant le roc, sciant le grès,
Complétant sa ruine et faisant son progrès,
Et profitant d'un creux pour creuser davantage,
Et d'une argile-à l'autre, et d'étage en étage,
Du haut en bas, de bloc en bloc, de banc en banc,
Errant, roulant, brisant, sapant, taillant, courbant,
La goutte d'eau travaille, et, terrible ouvrière,.
Tord en cercles profonds l'énorme fondrière.
Le vaste mont, battu des aquilons sifflants,
Frémit de voir creuser dans ses ténébreux flancs
Ce puits prodigieux par ette vrille infime,
Et de sentir l'atome en lui créer l'abîme.
Sur ce qui s'édifie et ce qui se détruit,
Laissons rouler du temps, du gouffre et. de la nuit.

Et maintenant regarde: Un cirque! un hippodrome,
Un théâtre où Stamboul, Tyr, Memphis, Londres, Rome,
Avec leurs millions d'hommes pourraient s'asseoir,
Où Paris flotterait comme un essaim du soir!
Gavarnie! un miracle! un rêve! Architectures
Sans constructeurs connus, sans noms, sans signatures,
Qui dans l'obscurité gardez votre secret,
Arches, temples qu'Aaron ou Moïse sacrait,
O champ clos de Tarquin où trois-cent milles têtes
Fourmillaient, où l'Atlas hideux vidait ses bêtes,
Casbahs, At-meïdans, tours, Kremlins, Rhamséions,
Où nous, spectres, venons, où nous nous asseyons,
Panthéons, parthénons, cathédrales qu'ont faites
De puissants charpentiers aux âmes de prophètes,
Monts creusés en pagode où vivent des airains,
Aux plafonds monstrueux, sombres ciels souterrains,
Cirques, stades, Elis, Thèbe, arènes de Nîmes;
Noirs monuments, géants, témoins, grands anonymes,
Vous n'êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux,
Devant ce colysée inouï du chaos!
Vois: l'homme fait ici le bruit de l'éphémère:
C'est l'apparition, l'énigme, la chimère
Taillée à pans coupés et tirée au cordeau.
L'aube est sur le fronton comme un sacré bandeau,
Et cette énormité songe, auguste et tranquille.
Morceau d'Olympe; reste étrange d'une ville
De l'infini, qu'un être inconnu démembra;
Cour des lions d'un vague et sinistre Alhambra;
Gageure de Dédale et de Titan; démence
Du compas ivre et roi dans la montagne immense;
Stupeur du voyageur qui suspend son chemin;
Exagération du monument humain. .
Jusqu'à la vision, jusqu'à l'apothéose;
Monde qui n'est pas l'homme et qui n'est plus la chose;
Entrée inexprimable et sombre du granit
Dans le rêve, où la pierre en prodige finit
Problème; précipice édifice; sculpture
Du mystère; oeuvre d'art de la fauve nature;
Construction que nie et que voit la raison,
Et qu'achève, au delà du terrestre horizon;
Sur le mur de la nuit, la fresque de L'abîme;
C'est Vignole à la base et l'éclair sur la cime.
C'est le spectre de tout ce que. l'homme bâtit,
Terrible, raillant l'homme, et;le faisant petit.

La grande pyramide ici serait la borne.
Où le taureau courbé vient aiguiser sa corne,
Et tu demanderais: quel est donc ce. caillou?
Plante dans le pavé du cirque d'Arle un clou,

Et ce clou jettera dans l'herbe qui se fane
La même ombre qu'ici la colonne trajane.
Quel joueur gigantesque a laissé là ce dé?
Un mont dort dans un angle, un autre est accoudé
Et la brume à son cou s'enfle et pend comme un goître.
Vois croître vers la cime et vers le bas décroître,
Écaillant de lichens leurs lourds granits vermeils,
Ces grands cercles de bancs superposés, pareils
A des boas roulés l'un au-dessus de l'autre.
Avec on ne sait quelle attitude d'apôtre,
Un rocher rêve au seuil, et, le long des degrés,
D'autres blocs stupéfaits, voilés, désespérés,
Semblent des Niobés, des Rachels, des Hécubes.
Vois ces pavés; le moindre a dix mille pieds cubes.

La forme est simple, c'est le cirque; mais le mur,
A force de grandeur et de vie, est obscur; .
Qu'est-ce que c'est qu'un mur vertical, rouillé, fruste,
Où, comme un bas-relief, le glacier blanc s'incruste?
Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs
Mêlent à ses créneaux des arches d'aqueducs,
Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe
Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe;
Ces tours sont les piliers angulaires; de quoi-?.
Du vide, de l'éther, du souffle, de l'effroi.
L'impossible est ici debout; l'aigle seul brave
Cette incommensurable et farouche architrave.
Comme, lorsque la terre a tremblé, sont confus
Dans l'herbe, les claveaux, les chapiteaux, les fûts,
Tout se mêle, l'art grec avec l'art syriaque.
Sous les portes croupit l'ombre hypocondriaque.
Vois: tours où l'on dirait que chante Beethoven,
Pilône, imposte, cippe, obélisque, peulven,
Tout en foule apparaît; soubassements, balustres
Où l'eau nacrée étale au jour ses vagues lustres;
Crevasses où pourraient tenir des bataillons;
Sur les parois des creux pareils à ces sillons
Qu'aux temps diluviens faisaient aux seuils des antres
Et dans les grands roseaux des passages de ventres;
Là, des courbes, des arcs, des dômes; par endroits
Des murs carrés, des plans égaux, des angles droits;
Partout la symétrie inconcevable et sûre;
Des gradins dont on semble avoir pris la mesure
Aux angles des genoux des archanges assis!
Des pinacles géants portent des oasis;
Ordre et gouffre; les pins semblent sous les arcades
L'herbe; et les arcs-en-ciel s'envolent des cascades.
Tout est cyclopéen, vaste, stupéfiant;
Le bord fait reculer le chamois défiant;
L'édifice, étageant ses marches que l'oeil compte;
Blanchit de -plus en plus à mesure qu'il monte,
Et, de tous les reflets de l'heure s'empourprant,
Passe du roc calcaire au marbre pur, et prend,
Comme pour consacrer sa forme solennelle,
Sa dernière corniche à la neige éternelle
Combien a-t-il de haut? demande au ciel profond,
Au vent, à l'avalanche, aux vols: d'oiseaux qui vont,
Aux douze chutes d'eau que l'ombre entend se plaindre
Dans cet épouvantable et tournoyant cylindre,
Aux gaves, épuisés, d'écume et de combats,
Qui s'écroulent; torrent en haut, fumée en bas!

Piranèse effaré, maçon d'apocalypses,
Seul comprendrait ce noeud d'angles, d'orbes, d'ellipses;
Pourtant l'oeil peut encore en mesurer, le jour,
La forme inexprimable et l'effrayant contour,
Mais sitôt qu'effaçant le bord, le fond, le centre,
Le soir dans l'édifice ainsi qu'un brouillard entre,
La forme disparaît; c'est sous le firmament.
Une espèce d'étrange et morne entassement
De brèches, dé. frontons, de cavernes, de porches
Où les astres:hagards tremblent comme des torches,
Et, dans on ne sait quel cintre démesuré,
De l'étoilé qui flotte avec de l'azuré.
Entre encor plus avant dans la chose géante:

Ce cirque, ce bassin, embouchure béante,
Imprime un mouvement de roue à l'aquilon,
Et fait de tout le vent qui passe un tourbillon;
La bise habite:là, traître et battant de l'aile,
Et la trombe y tournoie en spirale éternelle.
Embûche formidable à prendre l'ouragan!
Le précipice s'ouvre en. gueule de volcan,
Et malheur au nuage errant qui se hasarde
A venir regarder par quelque âpre lézarde!
Sitôt qu'il y pénètre, il ne-peut-plus sortir;
Il a beau reculer, trembler, se repentir,
Le tourbillon tient: C'est fini. Le nuage
Lutte, bat le courant comme un homme qui nage;
Il roule. Il est saisi! Vois, entends-le gronder.
Il fait de vains efforts, il cherche à s'évader;
On dirait que le gouffre implacable le raille.;
Il monte, il redescend; le long de la muraille,
Fauve, il quête une issue, un soupirail, un trou;
Étreint par la rafale, égaré, fuyant, fou,
Il vomit ses grêlons, crache sa pluie, et crible
D'aveugles coups d'éclair l'escarpement terrible;

Et le vieux mont s'émeut, car les rocs convulsifs
Tremblent quand, s'accrochant aux pitons, aux récifs,
Du haut de l'azur calme où toujours elle rôde,
Libre et sans soupçonner l'immensité de fraude,
A ce sombre entonnoir trébuchant brusquement,
Et de son épouvante et de son hurlement
ébranlant la paroi, les tours, la plate-forme,
La tempête, ce loup, tombe en ce piège énorme!
Voisinage effrayant pour les arbres, tordus
Par le vent ou roulés dans l'abîme, éperdus!
Du brin d'herbe au rocher, du chêne à la broussaille,
Tout l'horizon autour du cirque noir tressaille,
Le gave a peur, le pic, par l'orage mouillé,
A le frisson dans l'ombre, et le pâtre éveillé,
Pâle, écoute, et, parmi les sapins centenaires,
Entend rugir la nuit cette fosse aux tonnerres!

Et ce cirque qui met, au lieu de loups et d'ours,
Les ouragans aux fers. dans ses cabanons sourds,
Ce large amphithéâtre au mur inaccessible,
Cet édifice fou, redoutable, impossible,
Fait a l'esprit, et même au delà des titans,
Rêver de tels combats et de tels combattants
Qu'on le croirait bâti, qui sait?. pour la mêlée
Des hydres que d'en bas la terre humble et troublée
Entrevoit dans l'horreur. du taillis sidéral;
Qu'il semble en ce champ clos étrange et sépulcral,
Que, sous cette splendide et sublime falaise,
Les constellations pourraient se tordre à l'aise;
Et que, dans cette arène inouïe, on a peur
Parfois d'y voir descendre à travers la vapeur,
Pour s'entre-dévorer, les bêtes des étoiles;
Et d'entendre lutter, là, sous de sombres voiles,
Et hurler et rugir le taureau, monstre ailé,
L'effrayant capricorne aux nuages mêlé,
Le lion flamboyant, tout semé d'yeux funèbres,
Bâillant de la lumière et mâchant des ténèbres,
Le scorpion tenant dans ses pattes le soir,
Et, se ruant sur tous, le sagittaire noir,
Ce chasseur au carquois rempli de météores,
Dont par moments on voit, ainsi que des aurores
Qui passent et s'en vont et qu'un sillon d'or suit,
Les flèches d'astres luire et tomber dans la nuit!

Immensité! l'esprit frissonne. Quel Vitruve
A bâti ce vertige et creusé cette cuve?
Quel Scopas, quel Sostrate ou quel Eutinopus
A construit cet attique avec des monts rompus?

Quel Phidias du ciel a fait à sa stature'
L'âpre sérénité de cette architecture?
Qui forgea les crampons? qui broya les ciments?
O nature, qui donc à ces escarpements
A lié les torrents, ces chevaux dont les queues
Pendent en crins d'argent dans les cascades bleues?
Du haut de. quel zénith tomba le fil à plomb?
Qui mesura, toisa; régla; tailla? le long
De quel mur idéal a-t-on tracé l'épure?
De quelle région de la vision pure
Est sorti le rêveur de ce rêve inouï?
Quel cyclope savant de l'âge évanoui,
Quel être monstrueux, plus grand que les idées;
A pris un compas haut de cent mille coudées,
Et, le tournant d'un doigt prodigieux et sûr,
A tracé ce grand cercle au niveau de l'azur,
Rondeur sinistre ayant le gouffre pour fenêtre,
Puits qui, lorsque le soir le noircit, pourrait être
La coupe d'ombre énorme où vient boire la-nuit?
Aux temps où, rien n'étant complètement construit,
Du chaos encor proche on sentait le mélange,
Quand la montagne était encore un tas de-fange;
Quelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel,
A-t-il pris brusquement et retourné Babel,
Et l'a-t-il appuyée à ce mont, comme on scelle.
Un cachet sur la cire ardente qui ruisselle,
De sorte que, léguant, dans le mont affaissé;
Sa forme renversée au trou qu'elle a laissé,
La tour s'est dans le roc imprimée en citerne,
Avec sa rampe où l'ombre après le jour alterne,
Et ses escaliers noirs et ses étages ronds;
Et ses portails: s'ouvrant en bouches. de clairons
Si bien que maintenant l'oeil voit ce moule horrible,
Et le creux dont Babel fut le relief terrible!

L'auteur, je te l'ai dit; c'est l'atome; l'auteur,
C'est ce fil brun rayant l'azur sur la hauteur,
C'est un peu de brouillard d'où tombe un peu de pluie,
C'est le grain de cristal qu'un souffle tiède essuie,
C'est, au jour ou dans l'ombre, au matin comme au soir,
La molécule d'eau qui coule du ciel noir, -
C'est la larme échappée aux cils de la nuée;
C'est ce qui tremble au bout de l'herbe remuée,
Ce qui n'a pas de nom, ce qui ressemble aux pleurs;
C'est ce que la lumière, en traversant, les fleurs,
Prend et roule en son vol sans en être chargée,
Ce qu'un petit oiseau boit dans une gorgée!
Oui; ce cirque et ses tours, édifice sacré'
Où le drapeau d'azur du gouffre est arboré,

Ce théâtre où le vent combat la trombe enfuie,
Voilà ce qu'a construit un atome de pluie.
Quel besoin as-tu donc d'un Vishnou, d'un Allah,
D'un Bouddha, d'un Ammon cornu, pour tout cela?
Pourquoi sortir du cercle où le réel t'enferme?
A quoi bon détrôner l'élément et le germe?
Pourquoi donc à la chose ôter sa mission?
Pourquoi forcer l'atome a l'abdication?
Pourquoi destituer, homme, le grain de sable?
Quelqu'un qui dise moi t'est-il indispensable?
Tu mets en haut de tout un pronom personnel!
Quelle rage as-tu donc d'un faiseur éternel?
Ne peux-tu faire un pas sans un Très-Haut quelconque?
L'océan se va-t-il ruer hors de sa conque,
Tout mordre et tout ronger si ton Zéus n'est là
Pour le saisir aux crins et mettre le holà?
Tout n'est-il qu'une grotte à loger ce druide?
Crois-tu que le solide étreindra le fluide,
Que la mer manquera d'onde et de gonflement,
Que le soleil fuira, s'éteignant et fumant,
Que le germe oubliera le secret de la vie,
Que la terre prendra la route qui dévie,
Ou que la lune va perdre un de ses quartiers,
Si tu n'as dans un coin, pilant dans les mortiers,
Forgeant, créant, sculptant les os, broyant les poudres,
Un fantôme forgé d'étoiles et de foudres?
Dis, sans cet arrangeur, vivant, perpétuel,
Soulignant ce qu'il faut changer au rituel,
Dont tu doutes, songeur,. pendant que tu l'implores,
Les lys pâliront-ils sur les robes des flores,
Les violettes, dis, perdront-elles la clé
De la boîte aux parfums dans l'herbe et dans le blé?
Entre l'ombre passée et la flamme future,
Dis, l'homme sera-t-il, en sa sombre aventure,
Englouti par hier ou détruit par demain,
Si tu n'as, pour sauver le triste germe humain,
Quelque Janus bifront, faisant face aux deux hydres?
La minute va donc figer dans les clepsydres,
Le temps, cet ouvrier mystérieux qui court,
Au cabestan du ciel va donc s'arrêter court,
La lumière, l'aimant, la sève, l'atmosphère,
Vont se déconcerter et ne savoir que faire,
Tout le mouvement va s'interrompre transi
Si ton Brahma ne vient leur crier par ici!
Avril a-t-il besoin d'un mot d'ordre? Un tonnerre
Est-il un frissonnant et noir fonctionnaire
Attendant que quelqu'un lui fixe son emploi?
Faut-il donc un veilleur toujours présent, sans quoi
Les astres manqueraient les heures des aurores?

Le monde est une tour pleine de bruits sonores;
Faut-il un horloger derrière le cadran,
Réglant les poids dans l'ombre et tant de fois par-an,
Mettant de l'ordre au ciel, versant l'huile aux rouages
Des globes, des saisons, des vents et des nuages;
Disant: Vesper, Vénus, rentrez! sors, Jupiter!
Donnant à chaque sphère à son tour dans l'éther
Ou la note qui chante, ou la note qui prie,
Et remontant la vaste et sombre sonnerie?
Prends-tu pour des pantins et pour des jacquemards
Orion, Sirius, Vesta, Saturne et Mars?
Et la création est-elle une fontaine
A mécanique ainsi que la Samaritaine ?
As-tu donc peur de voir le monde aller tout seul?
Faut-il que la forêt dise: -Père, un tilleul!
Un chêne! des sapins! donnez-moi de la mousse
Pour que. le bruit du vent dans mes antres s'émousse!
Quoi! cet échange vaste et saint d'attraction,
Ce flux et ce reflux de la création
Qui jette dehors l'être et sans fin le résorbe,
L'univers, ne peut-il rouler, cercle, flamme, orbe,
Sans que ta terreur crie:nous fait des étais!
Sans que l'homme, appelant à l'aide Teutatès,
Irmensul, Bhagavan, Chronos, Théos, échine
Un travailleur divin à tourner la machine?
Fais ce rêve, homme! et marche où L'erreur te conduit.
Quant à moi; qui suis l'ombre et qui vais dans la nuit,
Je n'accepterais pas, pour faire des prodiges,
Pour creuser un puits sombre et l'emplir de vertiges,
Pour soulever un monde, effroyable fardeau,
L'échange de ton Dieu contre ma goutte d'eau.

-Oui, mais la goutte d'eau, criai-je, qui l'a faite?
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