PLUME DE POÉSIES
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 Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 2

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MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 2   Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 2 Icon_minitimeSam 8 Oct - 18:23

II
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir;
Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre.
Et rien n'avait de borne et rien n'avait de nombre;
Et tout se. confondait avec tout; l'aquilon
Et la nuit ne faisaient qu'un même tourbillon.
Quelques; formes sans nom, larves exténuées,
Ou souffles noirs, passaient dans les sourdes nuées;
Et tout le reste était immobile et voilé.
Alors, montant, montant, montant, je m'envolai
Vers ce point qui semblait reculer dans la brume;
Car c'est la loi de l'être en qui l'esprit s'allume
D'aller vers ce qui fuit et vers ce qui se tait.
Or ce que j'avais pris pour une mouche était
Un hibou, triste, froid, morne, et de sa prunelle
Il tombait moins de jour que de nuit de son aile.
Et ce hibou parlait devant lui, sans rien voir,
Comme s'il se savait écouté dans le noir.
Inquiet, palpitant, il regardait, avide,
Le fond muet de l'ombre inexprimable et vide,
Et, l'oeil fixe, attentif, sans louer, sans huer,
Disait: -

Quelqu'un est là. J'ai senti remuer.
Puis il reprit, parlant à la nuée épaisse:
-Quelqu'un est là. Mais qui?Doute! angoisse! énigme! Est-ce
Le Juste ou l'Inégal, le Bon ou le Méchant?
Son nom est-il un cri? son nom est-il un chant?
Est-ce un père qui doit plus tard, chassant la crainte,
Resplendir, éclaireur du profond labyrinthe?
Est-ce un hermaphrodite, homme et femme, ange et nuit,
Vers qui tout monte et vole et devant qui tout fuit?
Est-ce un capricieux qui réprouve ou préfère?
Est-ce un contemplateur calme qui laisse faire?
Est-ce un hideux semeur de vrai, de faux, subtil
Et fort, puissant et traître? Il est là; mais qu'est-il?
Alors je m'approchai -de cette silhouette,
Et je lui demandai: que fais-tu là, chouette?
Et le noir chathuant me dit: Je guette Dieu.

Je suis la larve affreuse aspirant au ciel bleu;
Je suis l'oeil flamboyant des ténèbres; j'épie
La grande forme obscure en l'abîme accroupie.
Moi, je ne la vois pas; mais je crois qû'elle est là.

Un jour dans l'étendue une voix m'appela.
-Hibou! me dit Hermès. j'étouffais dans le vide;
Mais Hermès AEgyptus, le grand songeur livide,
M'a pris, tout en rêvant son sacré Poemander,
Et c'est lui qui m'a fait respirer un peu d'air.
Je suis-esprit par l'aile et démon par la griffe.
Dans un long papyrus; informe hiéroglyphe,
Lourd manuscrit de brume humaine submergé,
Hermès avait écrit ce qu'il avait songé.
Un soir Hermès, à l'heure où l'on sent l'être vivre,
Vit passer l'Inconnu qui lisait dans un livre;
Et l'Ombre s'approcha du blanc magicien,
Prit le livre d'Hermès et lui laissa le sien.
C'est ce livre que l'Inde épèle, et qu'en sa crypte
La bête Sphynx traduit tout bas au monstre Égypte,
Car il est défendu de parler haut; on sent,
Au silence du monde effrayé; Dieu présent.


Dieu! J'ai dit Dieu. Pourquoi? Qui le voit? Qui le prouve?
C'est le vivant qu'on cherche et le cercueil qu'on trouve.
Qui donc peut adorer? qui donc peut affirmer?
Dès qu'on croit ouvrir l'être, on le sent se fermer.
Dieu! cri sans but peut-être, et nom vide et terrible!
Souhait que fait l'esprit devant l'inaccessible!
Invocation vaine aventurée au fond
Du précipice aveugle où nos songes s'en vont!
Mot qui te porte, ô monde, et sur lequel tu vogues!
Nom mis en question dans les lourds dialogues
Du spectre avec le rêve, ô nuit, et des. douleurs
Avec l'homme, et de l'astre avec les sombres fleurs
Qu'éveillent sur l'étang les froids rayons lunaires!
Sujet de la querelle énorme des tonnerres!
Solution-que va nuit et jour. poursuivant
La polémique obscure. et. confuse du vent!
Dieu! conception folle ou sublime mystère!
Notion que nul -crâne, au ciel ou sur la -terre,
Fût-il surnaturel, ne saurait contenir!
Quel que soit le passé, quel que soit l'avenir,
Nul ne la saisira, nul ne l'a possédée;
Et, dans l'urne où l'on veut mettre une telle idée,
On sent de toutes parts des fuites d'infini.

Le ciel à force d'ombre était comme aplani.
Et l'oiseau, dont l'oeil rond jette un reflet de soufre,
Me dit:

Viens, je vais tout t'apprendre. Il est un gouffre.
Comme s'il eût tout dit dans ce mot, le hibou
S'arrêta; puis reprit:
*
Quand? pourquoi? comment? où?
Tout se tait, tout est clos, tout est sourd; tout recule.
Tout vit dans l'insondable et fatal crépuscule.
L'être mortel médite et songe avec effroi
En attendant qu'un jour quelqu'un dise: c'est moi.
La taciturnité de l'ombre est formidable.
Il semble qu'au delà du nimbe inabordable,
Une sorte de front vaste et mystérieux
Se meuve vaguement au plus obscur des cieux;
Et Dieu, s'il est un Dieu, fit à sa ressemblance
L'universelle nuit et l'éternel silence.

Moi, j'attends. Qui va naître? Est-ce l'aube, ou le soir?

Un de mes yeux est foi; mais l'autre est désespoir.
J'examine et je plane. O brumes éternelles!
La nuit rit du regard, l'infini rit des ailes.
Tout devant moi se perd, se mêle et se confond.
Je tâche de saisir, là-bas, dans le profond,
Un moment de clarté, d'oubli, de transparence,
Ou d'entrevoir du moins le cadavre Espérance,
Afin de pouvoir dire au monde épouvanté:
C'est un tombeau! Le fond, le fait, la vérité,
Le réel, quel qu'il soit, vide ou source féconde,
Voilà ce qu'il me faut, voilà ce que je sonde.
Je suis le regardeur formidable du puits;
Je suis celui qui veut savoir pourquoi; je suis.
L'oeil que le torturé dans la torture entr'ouvre;
Je suis, si par hasard dans le deuil qui le couvre,
Ce monde est le jouet de quelque infâme esprit,
La curiosité de ceux dont on se rit;
Devant l'âme de tout, hélas, peut-être absente,
Je suis l'Anxiété lugubre et grandissante;
Et je serais géant, si je n'étais hibou.
L'abîme, c'est le monde, et le monde est mon trou.
Triste, je rêve au creux de l'univers; et l'ombre
Agite sur mon front son grand branchage sombre.

Je regarde le vide et l'éther fixement,
Et l'ouragan, et l'air, et le sourd firmament,
Et les contorsions sinistres des nuées.
Mes paupières se sont au gouffre habituées.
Toute l'obscurité du ciel vertigineux
Entre en mon crâne, et tient dans mon oeil lumineux.
Je sens frémir sur moi le bord vague du cercle;
L'urne Peut-être ayant l'infini pour couvercle!
J'ai pour spectacle, au fond de ces limbes hagards,
Pour but à mon esprit, pour but à mes regards,
Pour méditation, pour raison, pour démence,
Le cratère inouï de la noirceur immense;
Et je suis devenu, n'ayant ni jour ni bruit,
Une espèce de vase horrible de la nuit,
Qu'emplissent lentement la chimère, le rêve,
Les aspects ténébreux, la profondeur sans grève,
Et, sur le seuil du vide aux vagues entonnoirs,
L'âpre frémissement des escarpements noirs.
Homme, il se fait parfois dans cette léthargie,
Dans cette épaisseur triste à jamais élargie,
Comme une déchirure au vent de l'infini.
Alors, moi, le veilleur solitaire et banni,
Je tressaille; un rayon sort de la plénitude,
Et la création, difforme multitude,
M'apparaît; et j'entends des bruits, des pas, des voix
Et, dans une clarté de vision, je vois
Ce livide univers, vaste danse macabre,
Où l'astre tourbillonne, où la vague se cabre,
Où tout s'enfuit! Je vois les. sépulcres, les nids,
Le hallier, la montagne, et les rudes granits,
Du vieux squelette monde informes ankyloses,
La plaine vague ouvrant ses pâles fleurs écloses,
Les flots démesurés poussant. de longs abois,
Et les gestes hideux des arbres dans les bois.
Et d'en bas il m'arrive une musique, obscure,
L'hymne qu'après Hermès entendit Épicure;
Tout vibre, et tout devient instrument; le désert
Chante, et la forêt donne au farouche concert
Son branchage sonore et triste, et le navire
Son gréement, dont le vent fait une sombre lyre.
Tout se transforme et court dans le brouillard trompèur;
Les morts et les vivants qui sont une vapeur,
Se mêlent; le volcan, crête et bouche enflammée,
Vomit un long siphon de cendre et de fumée;
L'air se tord, sans qu'on sache où l'aquilon conduit
Les miasmes pervers et traîtres de la nuit;

La marée, immuable et hurlante bascule,
Balance l'océan dans l'affreux crépuscule;
Et la création n'est qu'un noir tremblement.
On ne sait quelle vie émeut lugubrement
L'homme, l'esquif, le mât, l'onde, l'écueil, le havre;
Et la lune répand sa lueur de cadavre.

Je cherche, un soupirail. Quel sens peut donc avoir
Ce monde aveugle et sourd, cet édifice noir,
Cette création ténébreuse et cloîtrée,
Sans fenêtre, sans toit, sans porte, sans entrée,
Sans issue, ô terreur! par moment des blancheurs
Passent; on aperçoit vaguement des chercheurs,
Sans savoir si ce sont réellément des êtres,
Et si tous ces sondeurs du gouffre, mages, prêtres,
Eux-mêmes ne sont pas de l'ombre à qui les vents
Donnent dans le brouillard des formes de vivants;
On voit les grands fronts blancs d'Égypte et de Chaldée;
Et, comme les forçats immenses de l'idée,
On voit passer au loin les esprits hasardeux
Traînant la pesanteur des problèmes hideux,
Savants, prophètes, djinns, démons, devins, poètes;
Et l'abîme leur dit: qu'êtes-vous, si vous êtes?

Quel est cet univers? et quel en est l'aïeul?
Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul.
Qui peut dire où l'on vogue et qui sait où l'on erré?
Oh! l'eau terrible ayant des rumeurs de tonnerre!
Les sourds chuchotements du vent sous l'horizon!
Entre le jour et nous quelle épaisse cloison!
Ténèbres. Pourquoi tout parle-t-il à voix basse?
Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace,
Derrière lui pour ombre une tête de mort.
Naître! mourir! On entre, entrez. -Sortez, on sort! -
Et je songe à jamais! à jamais mon oeil sombre
Voit aller et venir l'onde énorme de l'ombre!
A quoi bon? et vous tous, à quoi bon? vous vivez;
Vivez-vous? et d'ailleurs, pourquoi? pensez, rêvez,
Mourez! heurtez vos fronts à la sourde clôture!
Qu'est-ce que le destin? qu'est-ce que la nature?
N'est-ce qu'un même texte en deux langues traduit?
N'est-ce qu'un rameau double ayant le même fruit?
Le lierre qui verdit à travers le décombre,
La mer par le couchant chauffée au rouge sombre,
Les nuages ayant les cimes pour récifs,
Les tourmentes volant en groupes convulsifs,
La foudre, les Etnas jetant des pierres ponces,
Les crimes s'envoyant les fléaux pour réponses,

L'antre surnaturel, l'étang plein de typhus,
Les prodiges hurlant sous les. chênes touffus,
La matière, chaos, profondeur où s'étale
L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale;
La nuit, cette prison, ce noir cachot mouvant
Où l'on entend la sombre évasion du vent,
Tout est morne. On a peur quand l'aube qui s'éveille
Fait une plaie au bas des cieux, rouge et vermeille;
On a peur quand la bise épand son long frisson;
On a peur quand on voit, vague, à fleur d'horizon,
Montrant, dans l'étendue au crépuscule ouverte,
Son dos mystérieux d'or et de nacre verte,
Ramper le scarabée effroyable du soir.
On a peur quand minuit sur les monts vient s'asseoir.
Pourtant, dans cette masse informe. et frémissante,
Il semble par moments qu'on saisisse et qu'on sente
Comme un besoin d'hymen et de'. paix émouvant,
Toutes ces profondeurs de nuée et de vent;
Tout cherche à se parler et tout cherche à s'entendre;
La terre, à l'océan jetant un regard tendre,
Attire à son flanc vert ce sombre apprivoisé
Mais l'eau quitte e bord après l'avoir baisé,
Et retombe, et s'enfonce, et redevient, tourmente;
Il n'est. rien qui n'hésite et qui ne se démente;
Le bien prête son voile au mal qui vient s'offrir;
Hélas! l'autre côté de savoir, C'est souffrir;
Aube et soir, vie et deuil ont les mêmes racines;
Le sort fait la recherche et l`angoisse voisines;
D'où jaillit le regard on voit sortir le pleur;
Et, si l'oeil dit Lumière, il dit aussi Douleur.
Tout est morne. Il n est pas d'objet qui ne paraisse
Faire dans l'infini des signes de détresse
Et pendant que, lugubre et vague, autour de, lui,
Dans la blême fumée et dans le vaste `ennui,
-Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre,
Ce spectre de la vie appelé l'homme,. souffre,
Ces deux tragiques voix, Nature, Humanité,
Se font écho, chacune en son extrémité
La tristesse de l'un sur-l'autre se replie;
La pâle angoisse humaine a-la mélancolie
Du plaintif univers pour explication;
Et les gémissements de là création
Sont pleins de la misère insondable de l'homme.

Pourtant vous n'êtes rien que des larves en somme!
Vous marchez l'un sur l'autre; obscurs, troubles, dormants,
Fuyants, et tous vos pas sont des effacements.
Il ne reste de vous, s'il reste quelque chose,
Que l'embryon, peut-être effet, peut-être. cause,
Que les rudiments sourds, muets, primordiaux.
L'être éternel est fait d'atomes idiots.

Lui-même est-il? voilà le sinistre problème.
O semeur, montre-nous du moins la main qui sème!

Hermès, mais qui peut voir ce qu'a vu l'oeil d'Hermès?
M'a dit qu'il avait vu, du haut des grands sommets,
Au delà du réel, au delà du possible,
Une clarté, reflet du visage invisible;
Elle éclairait la brume où nous nus abîmons;
Tout le bloc frissonnant des êtres; arbres, monts,
Ailes, regards, rameaux, était penché sur elle;
Et, jetant des éclairs soudains, surnaturelle,
Cette lueur sans fond, qu'on n'osait approcher,
Epouvantait parfois le chêne et le rocher
Même le plus terrible et le plus intrépide.
Comme c'est-immobile, -et comme c'est rapide!
Comme cela s'échappe à de certains moments!
Comme l'abîme fait d'étranges mouvements!
Oh! j'ai beau vouloir fuir, et. fuir, et fuir encore!
La contemplation du gouffre me dévore.
Oui, je te l'ai dit, oui, sur la sombre hauteur,
Je vois le monde!

Aimants, fluides, pesanteur,
Axes, pôles, chaleur, gaz, rayons, feu sublime,
Toutes les forces sont les chevaux de l'abîme;
Chevaux prodigieux dont le pied toujours fuit,
Et qui tirent le monde à travers l'âpre nuit;
Et jamais de sommeil à -leur fauve prunelle,
Et jamais d'écurie à leur course éternelle!
Ils vont, ils vont, ils vont, fatals alérions,
Franchissant les zéniths et les septentrions;
Traînant-tous les soleils dans toutes, les ténèbres,
L'homme sent la terreur lui glacer les vertèbres
Quand d'en bas il entend leur pas mystérieux.
Il dit.: -Comme l'orage est profond dans les cieux!
Comme les vents d'ouest soufflent là-bas au large!
Comme les bâtiments doivent jeter leur charge,
Et comme-l'océan doit être affreux a voir!
Comme il pleut cette nuit! comme il tonne ce soir!
O vivants, fils du temps, de l'espace-et du nombre,
Ce sont les noirs chevaux du chariot de l'ombre.

Écoutez-les passer. L'ouragan tortueux,
La foudre, tout ce bruit difforme et monstrueux
Des souffles dans les monts, des vagues sur la plage,
Sont les hennissements du farouche attelage.
*
Cette création est toujours en travail;
L'astre refait son or, et l'aube son émail,
La nuit détruit le jour, l'onde détruit la digue,
Incessamment, sans fin, sans repos, sans fatigue.
Sans cesse les noirceurs, les germes, les clartés,
Les croisements d'éclairs dans les immensités,
Les effluves, les feux, les métaux, les mercures,
Les déluges profonds, ablutions obscures,
Font des enfantements dans la destruction;
La matière est pensée et l'idée action;
On naît, on se féconde, on vit, on meurt, sans trêve;
Et parfois j'aperçois, même au delà du rêve,
Dans des fonds ou mes yeux n'étaient jamais venus,
Des levers effrayants de mondes inconnus.

Oh! pourquoi ces chaos, si tout vient d'un génie?
Oh! si c'est le néant, pourquoi cette harmonie?
Est-il, Lui? L'univers m'apparaît tour à tour
Convulsion, puis ordre; obscurité, puis jour.
S'Il est, pourquoi sent-on le froid de la couleuvre?
S'Il est, d'où vient qu'un ver ronge toute son oeuvre,
La mère dans l'enfant, la fleur dans son pistil?
Et pourquoi souffre-t-on? Et pourquoi permet-il
La Douleur, cette immense et sombre calomnie?
Qu'est-ce que fait le mal dans l'univers? il nie.
Il dit: -vous rêvez Dieu quand c'est moi qui vous suis.
La preuve qu'il n'est pas, vivants, c'est que je suis.

Est-ce mauvais ou bon?. est-ce splendide ou triste?
Tout cela suffit-il pour prouver qu'Il existe?
Et qu'il est quelque part un Auteur, un Voyant,
Un être épouvantable ou secourable, ayant
La distance du mal au bien pour envergure?
Esprit fait monde avec l'abîme pour figure!
Grand inconnu tenant la pensée en. arrêt!
Mais qui nous dit que l'ombre est ce qu'elle paraît?
Est-elle unité sombre? est-elle foule horrible?
Ne voit-on de clarté que par les trous d'un crible?
Cela roule; sur qui? Cela tourne; sur quoi?
D'où vient-on? où va-t-on? Je ne sais rien. Et toi?.

Et l'oiseau regarda de ses deux Yeux mon âme;
Et je vis de la nuit tout au fond de leur flamme.
Et, comme je restais pensif, il poursuivit:
Ombre sur ce qui meurt! ombre sur ce" qui vit!

J'ai lu ceci, qu'Hermès écrivit sur sa table:
-« Pyrrhon d'Élée était un mage redoutable.
« L'abîme en le voyant se mettait à _hennir.
« Il vint un jour au ciel; Dieu le laissa venir.;
« Il vit la vérité, Dieu la lui laissa prendre.
« Comme il redescendait -car il faut redescendre;
« L'Idéal met dehors les sages enivrés; -
« Comme il redescendait de degrés en degrés,
« De parvis en parvis, de pilastre en, pilastre,
« De la terre aperçu, tenant dans sa main l'astre,
« Soudain, sombre, il tourna vers les grands cieux brûlants
« Son poing terrible et. plein de rayons aveuglants,
« Et laissant de ses doigts jaillir l'astre, le sage
« Dit: je te lâche, ô Dieu, ton étoile au visage!
« Et la clarté plongea jusqu'au fond de la nuit;
« On vit un instant Dieu, puis tout s'évanouit. »

Hermès contait encore avoir vu dans un songe.
Un esprit qui lui dit: -Homme, un doute me ronge.
Je ne me souviens point d'avoir été créé.
J'étais, je. flottais, seul, pensif, pas effrayé;
Forme au vent agrandie, au vent diminuée,
J'étais dans la nuée. et j'étais la nuée;
Je nageais dans le rêve et dans la profondeur.
Tout a coup l'univers naquit; cette rondeur
Entra dans l'horizon qui devint formidable;
Je ne supposais pas le vide fécondable;
J'eus un moment d'effroi; depuis, avec stupeur,
J'examine ce monde inquiétant; j'ai peur
D'être dans l'ombre avec quelqu'un de redoutable.
Hermès s'en est allé les deux mains étendues.
Il cherchait, il sondait les profondeurs perdues;
Et comme lui je cherche; et dans ce que je fais
J'étouffe, comme avant de chercher, j'étouffais.
Car la nuit me punit de vouloir la connaître.
C'est une obscénité de lever, fût-on. prêtre,
Le grand voile pudique et sacré de l'horreur.
D'ailleurs, que trouve-t-on? faux sens, fumée, erreur.
L'illusion, riant de son rire sinistre,
Sort de l'ombre, écrit: FIN, et ferme le registre.

On se perd à descendre, on s'égare à monter.
Chercher, c'est offenser; tenter, c'est attenter;
Savoir, c'est ignorer. Isis au bandeau triple
A la surdité morne et froide pour disciple.
Ne pas vouloir est bien, ne pas pouvoir est mieux.
Porte envie à l'aveugle, et n'ouvre pas les yeux.
Tais-toi! tais-toi! S'il est quelques bouches frivoles
Qui parlent, ô vivant, sache que les paroles
Troublent l'énormité menaçante des cieux.
Le muet est plus saint que le silencieux.

Oui, se murer l'oreille avec, le mur silence;
Ne jeter aucun poids dans aucune balance;
Ne pas toucher aux plis lugubres du rideau;

Oui, garder le bâillon, oui, garder le bandeau;
Végéter sans vouloir, sans tenter, sans atteindre;
Laisser les yeux se clore et les soleils s'éteindre;
Telle est la loi.

Pourtant je veux; mais je ne puis.
-Cherche, m'a dit Hermès. Je n'ai rien vu depuis.

Nuée en bas, nuée en haut, nuée au centre;
Nuit et nuit; rien devant, rien derrière; rien entre.
Par moments, des essaims d'atomes vains et fous
Qui flottent; ce-qu'on voit de plus réel, c'est vous,
Mort, tombe, obscurité des blêmes sépultures,
Cimetières, de Dieu ténébreuses cultures.
Mais pourquoi donc ce mot me revient-il toujours?
Est-ce qu'il est l'écho de ces grands porches sourds?
Oh! n'est-il pas plutôt le vide où tout s'achève;
L'éclat de rire vague et sinistre du rêve?
Cependant il faut bien un axe à ce qu'on. voit;
Et, quelque chose étant; il faut que quelqu'un soit.
Haine ou sagesse, joie ou deuil, paix ou colère,
Il faut la. clef de voûte et la pierre, angulaire;
Il faut le point. d'appui, le pivot, le milieu.
A la roue univers il faut bien un essieu.
Croyons! croyons! Sans voir la source, on peut conclure
De l'oeuvre à l'ouvrier, et de la chevelure
A la tête, et. du ercle au centre d'où: tout part,
Et du parfum partout à la fleur quelque part.
Homme, l'Etre doit être. Homme, il n'est pas possible
Que la flèche esprit vole et n'ait pas une cible.
Il ne se peut, si vain et si croulant que soit

Ce monde où l'on voit fuir tout ce qu'on aperçoit;
Il ne se peut, ô tombe! ô nuit! que la nature
Ne soit qu'une inutile et creuse couverture,
Que le fond soit de l'ombre aveugle, que le bout
Soit le vide, et que Rien ait pour écorce Tout.
Il ne se peut qu'avec l'amas crépusculaire
De ses grands bas-reliefs qu'un jour lugubre éclaire,
Avec son bloc de nuit, de brume et de clarté,
La création soit, devant l'immensité,
Un piédestal ayant le néant pour statue.
Croyons. En disant non, l'esprit se prostitue.
L'Être a beau se cacher, tout nous dit: le voilà!
Croyons.

Je me répète, ô songeur, tout cela;
Mais c'est au-doute affreux que toujours je retombe;
Tant la fleur et la foudre, et l'étoile et la trombe,
Et l'homme et le sépulcre, et la terre et le ciel,
Font trembler et fléchir le rayon. visuel!
Tant ce qu on aperçoit trouble ce qu'on suppose!
Tant l'effet noir voit peu directement la cause!
Tant, même aux meilleurs yeux, la brume et le rayon,
Les éléments toujours en-contradiction,
Les souffles. déchaînés et les ailes captives,
Ouvrent sur l'inconnu de louches perspectives!
Tant il est malaisé de crier: Vérité!
Et tant, la certitude a d'obliquité!

Je regarde et je cherche et j'attends et je songe,
Et le silence froid devant. moi se prolonge.
Par moments, dans l'espace où son fantôme a l'air
D'errer avec le vent, la nuée et l'éclair,
Je vois passer Hermès, mon prodigieux maître.
Abordant ou fuyant l'inconnu qu'il pénètre,
Il rêve, il pense, il tend ses deux bras pour prier;
J'entends alors sa voix formidable crier:
-Oh! l'être! l'être! l'être effrayant! il m'accable
Sous son nom inouï,. sombre, incommunicable!
Je ne le dirai pas! Sois tranquille, infini!
Puis il passe terrible, après m'avoir béni.

Et moi je reste là, tressaillant, dans la nue.
Et l'oscillation des gouffres continue.

Oh! toujours revenir au point d'où l'on partit!
Et derrière le grand toujours voir le petit P.
J'ai beau creuser la vie et creuser la nature;
J'ai des lueurs de-tout dans ma science obscure,

Mais j'y respire. un air de sépulcre; et j'ai froid.
Oh! que cet univers, s'il est vide, est étroit!
Oh! toujours se heurter aux mêmes apparences!
Oh! toujours se briser aux mêmes ignorances!
S'il existe, d'où vient qu'il se cache et qu'il fuit?
Est-il dans l'univers comme un grain dans le fruit,
Comme le sel dans l'eau, comme le vin dans l'outre?
Oh! percer la matière horrible d'outre en outre!
Faire, à travers le bien, le mal; l'onde et le feu,
L'homme, l'astre et la bête; une trouée a Dieu!
Qui le pourra? personne. Oh! tout n'est qu'ironie.
Sage celui qui doute et fort celui. qui nie!

Tu cherches aussi l'Être, ô passant! je te plains.
Les firmaments d'abîme et d'abîme sont pleins.
La route est longue, va! l'éternel, parallèle
A l'infini, t'aura bien vite brisé l'aile.
Cours, vole, essaie, et cherche, et plane, et sois puni!
Moi, -l'oeil fixe suffit tant qu'il n'est pas terni,
Je reste où je suis. Va, monte! Et prends garde en route
Aux visions qui font qu'on s'égare et qu'on doute.
Tu trouveras peut-être à quelque seuil d'enfers
Des fantômes de feu, de pâles Lucifers,
Punis pour s'être mis au front un peu d'aurore,
Larrons de feu céleste ou d'infernal phosphore,
Noirs dénicheurs de nids d'astres dans les rameaux
D'où tombent les terreurs, les songes et les maux.
Passe, et va devant toi, sois méfiant, et rôde,
Sans croire à la clarté, dans la nuit, cette fraude;
Ne suis pas ce qu'on voit, ne suis pas ce qui luit.
A force de vouloir aveugler tout, la nuit
Finit par faire éclore une lueur athée;
Et les flamboiements sont de l'ombre révoltée.
J'en suis moi-même.

Alors le hibou frémissant
Se tourna vers la. nuit, cherchant l'énorme absent.
On eût dit que sa tête et ses deux ailes grises
Dans un pesant filet invisible étaient prises;
Il tremblait, puis restait rêveur comme un vieillard.

Tout à coup il cria dans l'immense brouillard:

Profondeurs! Profondeurs! Profondeurs formidables!
Embryons éternels, atomes imperdables,
D'où sortez-vous? Substance, air, flamme, moule humain,
Terre! avez-vous été pétris par une main?
O parturition ténébreuse de l'Être!
Je veux trouver, je, veux savoir, je veux connaître!

Le vide est. impossible, et tout est plein; tout vit.
Qui le. sait? Le ciel croule aussitôt qu'on gravit.
Si l'univers nous dit de douter; ou nous somme
De croire, je l'ignore: Oh! que dit l'aube à l'homme?
Que dit le froid mistral et le semoun ardent?
Vision! la mer triste entrechoque en grondant,
Sous les nuages lourds que les souffles assemblent,
Ses monstrueux airains en fusion, qui tremblent!
Les flots font un fracas de boucliers affreux
Se heurtant et l'éclair sépulcral est sur eux!
Quelle est la foi, le dogme et la philosphie
Que toute cette horreur sombre nous signifie?
L'étendue, où, vaincu; mon vol s'est arrêté,
Est si lugubrement faite d'obscurité,
L'obstacle est si fatal, l'ombre est si dérisoire,
Que j'arrive à ne plus comprendre, à ne rien croire;
Et je dis à la nuit: pas un être n'est sûr
Même d'un peu de Dieu,. nuit, dans un peu d'azur!
Oh! la création est-elle volontaire?
Un maître y dit-il moi? Ciel! Ciel! de quel cratère
Du vieux volcan chaos; sous l'énigme englouti,
Ce monde, éruption sinistre, est-il sorti?
Quelqu'un a-t-il soufflé sur ses torrents funèbres":
Pour en faire la pierre énorme des ténèbres?
Quelqu'un l'a-t-il vu lave avant qu'il fût granit?,
Qui donc, sur le versant monstrueux du zénith,
Figea cette coulée effrayante d'étoiles?
Est-il'? S'il est, qu'il parle! Oh! dis-moi qui tu voiles;
Ciel morne! L'être est-il parce que la vue est?
Je sens sous l'infini ce fantôme muet:
Je le sens; mais est-il? Et j'ai beau le poursuivre;
L'ombre incommensurable et fuyante m'enivre.
Toute. ma découverte est, cendre et chute. O deuil!
Le strabisme effrayant du doute est dans mon oeil!
Le fil de l'infini devant moi se dévide.
Que la création soit une chose vide,
Cela ne se peut pas. Où serait la raison?
-
Mais d'un autre côté, dans le vaste horizon
Tout souffre; et tout répond aux questions: je pleure!
L'esprit comme la chair, le siècle comme l'heure,
Le colosse et l'atome infinitésimal.
O nuit! pourquoi le vide? Oui, mais pourquoi le mal?
Oh! si je trouvais Dieu! Si je pouvais, à force
D'user ma griffe obscure à saisir cette écorce,
Déchirer l'ombre! voir ce front, et le voir nu!
Ôter enfin la nuit du visage inconnu!
Mais rien! Le ciel est faux, l'astre ment, l'aube est traître!
Je n'ai qu'un seul effort, je me cramponne à l'être;

Je me cramponne à Dieu dans l'ombre sans parois;
Si Dieu n'existait pas! Oh! par moments je crois
Voir pleurer la paupière horrible de l'abîme.
Si Dieu n'existait pas? si rien n'avait de cime?
Si les gouffres n'avaient qu'une ombre au milieu d'eux?
Oh! serais-je tout seul dans l'infini hideux?
O vous, les quatre vents soufflant dans le prodige,
Est-il? est-il? est-il? est-il? Moi-même suis-je?
Ne verrai-je jamais blanchir les bleus sommets?
Et devons-nous rester face à face à jamais,
Sous l'énigme, idiote et monstrueuse voûte,
Lui qui s'appelle Nuit, moi qui m'appelle Doute!
Et rien ne répondit; et l'oiseau curieux
Et funèbre, crispant son ongle furieux,
Frémit; et, se ruant sur l'espèce de face
Qui toujours dans la brume apparaît et s'efface,
Poursuivant l'éternel évanouissement,
Tâchant de retenir le vide, le moment,
L'éclair, le phénomène informe, le problème,
Et tout ce rien fuyant qu'il ne voyait pas même,
Cherchant un pli, cherchant un noeud, faisant effort
Pour prendre l'impalpable et l'obscur par le bord,
Et pour saisir, dans l'ombre où tout essor avorte,
La nuit par le trou noir de quelque étoile morte,
Las, rauque, haletant dans l'insondable exil:
-Mais, spectre, arrache donc ce masque! cria-t-il.
Et je ne le vis plus; l'ombre avait saisi l'être
Qui voulait saisir l'ombre; et tout doit disparaître,
Et tout doit s'effacer, et tout, Rhodope, Ossa,
Athos, tout doit passer, et cet oiseau passa.

Seulement, comme un souffle a peine saisissable,
Comme un bruit de fourmi roulant un grain de sable,
Dans le gouffre où venait d'entrer l'oiseau d'Hermès,
J'entendis murmurer tout bas ce mot: jamais!
Toute l'ombre exhalait un brouillard léthifère

Et je demeurai là, ne sachant plus que faire
De mes ailes, n'osant ni chercher, ni vouloir.
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Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 2
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