PLUME DE POÉSIES
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 Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 4

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Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 4 Empty
MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 4   Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 4 Icon_minitimeSam 8 Oct - 18:25

Et je vis au-dessus de ma tête un point noir,
Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre.

J'y volai. L'eau des mers, sous son flot le plus sombre,
A des monstres obscurs qui vont, seuls ou nombreux,
Et l'éther cache aussi des êtres ténébreux;

Sous "les ombres on vit comme on vit sous les ondes.
Je franchis ces hauteurs lugubres et profondes,
Et cette mouche tait un vautour.

Il planait
Dans le: vide, que nul ne sonde et ne connaît,
Criant
-Hé! le géant! Hé! l'homme de l'abîme!
Est-ce que tu n'es pas fatigué? de ma cime,
J'entends le craquement éternel de tes os.
Ta livide sueur pleut dans l'affreux chaos.
Es-tu bien las? Réponds. Sur ton immense épaule
Pèse l'énormité monstrueuse du pôle;
Le globe, avec les cieux, et les monts chevelus,
Avec les mers roulant les flux et les reflux,
Avec ses dieux ayant des gouffres pour ancêtres,
Avec sa fourmilière épouvantable d'êtres,
Avec ses millions-de chocs,. de bruits; de pas,
Ses vivants et ses morts... -c'est très lourd, n'est-ce pas?
Nulle voix ne sortit du vide pour répondre;
Et tout continua d'être horrible, et de fondre
La cécité muette avec l'obscurité.'
Et le vautour me vit, et, s'étant arrêté,
Grave et hideux, me dit:
Passant, sache les choses.
Il est des dieux. Ils sont les dieux, mais non les causes.
*
Il poursuivit :

Je suis le grand vautour béant.
J'étais sur la montagne et j'avais un géant.
Pas l'être à qui je viens de parler, mais un autre.
Vous, hommes, votre loi, c'est d'apprendre; la nôtre,
A nous, les becs d'acier, craints même des tombeaux,
C'est d'arracher la vie et la chair par lambeaux
Il faut au dur vautour la proie ensanglantée.
La mienne me plaisait; je mangeais Prométhée;
Quand Orphée apparut, et-me dit: Viens. J'allai,
Rauque et tout frémissant, vers cet homme étoilé.
Il chantait, et son hymne était une prière,
Et, lui, marchait devant, et je volais derrière;
Et tout ce que je sais, ténèbres, c'est l'esprit,

C'est Orphée au front calme et doux, qui me l'apprit;
Stupide, j'ai suivi cette voix enchantée;
Et c'est ainsi que fut délivré Prométhée.

Écoute. En écoutant l'esprit se forme et naît.
Prométhée, à travers les, tourments, m'enseignait;
Orphée a complété l'oeuvre de Prométhée;
Sache à ton tour.

Le monde est de l'ombre agitée;
L'ombre en heurtant ses flots produit le chaos noir,
D'où sort la masse informe et brute, laissant voir
Dans ses plis ces noirceurs, ces larves, ces chimères
Que la nuit sombre appelle à voix basse les Mères;
Et le père de tout, c'est le vague étoilé.

L'univers a sur lui, globe d'ombre mêlé,
Trois déesses qui sont trois aveugles terribles.
Maîtresses du réseau des forces invisibles,
Elles ouvrent sans bruit leurs bras insidieux,
Et prennent les titans, les hommes et les dieux;
L'oeil partout voit surgir une sombre inconnue;
Sur la terre Vénus, la grande nymphe nue,
En bas, dans l'âpre lieu des mânes redouté,
Le spectre Hécate, en haut l'ombre Fatalité;
Vénus étreint la vie et rien ne lui résiste,
Hécate tient l'enfer, et, comme un geôlier triste,
L'ombre Destin s'adosse au grand ciel constellé.
On voit sur l'azur noir ce fantôme voilé.
Ainsi le monde, enfer, terre et cieux, plein de haines,
Est triple pour souffrir et frémit sous trois chaînes.
Tout par une noirceur vers un gouffre est conduit.
Hécate, c'est la nuit, le Destin, c'est la nuit,
Et Vénus, c'est la nuit; Vénus, fauve et fatale,
. A deux filles, la mort et la volupté pâle;
Et Mort et Volupté sont deux ombres qui font
Chacune sous la vie un abîme sans fond.

Ô déités, tenant, les noires et la blonde,
Les entrailles, le coeur et le cerveau du monde,
Et toute la. nature attachée à trois fils!
Les astres sont leurs yeux, les nuits sont leurs profils.
Rien ne peut les fléchir; c'est en vain qu'on réclame;
Le sort est tigre, Hécate est sphynx, Vénus est femme.

Une cariatide immense porte tout
Tellus en deuil, Neptune amer, Pluton qui bout,
Arbres, moissons, déserts, flots confus, rocs inertes,

Fleuves laissant traîner leurs longues barbes vertes,
Hommes et champs d'où sort un bruit sourd, tournoiements
Des nuages, de jour ou d'orage écumants,
Et Pan, qui, dérangeant les branchages des ormes,
Apparaît vaguement au fond des bois énormes.

Tout est un groupe obscur d'aspects fallacieux;
Les astres font un bruit de lyres dans les cieux;
Le porche sidéral, antre du sort, gouverne
Ce monde triple, ciel, terre en fleurs, rouge Averne.
Une grâce lugubre est mêlée à l'effroi.
Partout quelque chaos, dont quelque monstre est roi,
Obéit, dans l'écume ou la flamme ou. l'épine,
Aux yeux d'une Amphitrite ou d'une Proserpine
Ou de quelque Cybèle au front blond et serein.
Partout se croisent l'eau, le feu, l'autan sans frein,
Les satyres dansants, les nymphes chasseresses,
Et dans le sombre azur des essors de déesses.
Et, tour à tour, et l'un après l'autre, au plus noir
De l'antre, que blanchit l'aube et qu'ombre le soir,
On voit passer, forgeant la lumière ou la brume
Sur l'Heure, étincelante et ténébreuse enclume,
Le Jour, la Nuit, géants, cyclopes à l'oeil rond,
Ayant, l'un le soleil, l'autre la lune, au front.

La Matière est au centre, au fond des sombres voûtes,
Hydre, divinité, la plus noire de toutes!
Tout cherche tout, sans but; sans trêve, sans repos.
Ces femmes qu'un dieu pousse et dont les blanches peaux
En touchant l'arbre ému,. font frémir les écorces,
Ces démons composés d'ivresses et de forces,
Les Ménades aux seins de Sirène, aux yeux fous,
Passent levant leur robe au-dessus des genoux,
Mêlant les voix, le luth, la timbale et le cistre.
O monde ténébreux, éblouissant, sinistre!
La fange se soulève et veut lécher les cieux.
Les cieux n'abhorrent pas cet hymen monstrueux.
Omphale aux blonds cheveux étreint le vaste Hercule.
Tout frémit. Dans le vague et trouble crépuscule
Les temples entrevus dressent leurs noirs piliers;
Les flamboiements des yeux errent dans les halliers:
Le pâtre attend Phoebé; l'ombre qui se déchire
Laisse voir le dragon, l'elfe, l'hécatonchyre,
Tâchant de s'enlacer, de s'unir, de sentir;
La blanche vision des nymphes fait sortir
Sylvain des bois, Triton des eaux, Vulcain des forges;

Pan contemple effaré la nudité des gorges;
L'arbre est un faune ardent qu'on ne peut assoupir,
Et les antres sont pleins d'un immense soupir,
Dans l'orageux banquet des thyrses et des lyres,
Et de toutes les soifs buvant tous les délires, -
Bacchus, environné de tigres, chante et rit;
Et, dégorgeant au fond des cerveaux qu'il flétrit,
Sa fumée âcre où vont et viennent des fantômes,
Spectres bleus de l'éther, larves des noirs royaumes,
Les cris, les coups, la. rage et le baiser lascif,
Le vin cynique emplit les coupes d'or massif.
On fait un nid de l'ombre, un lit de la matière.
Se ruant les seins nus sur la nature entière,
Étonnés, hérissés, debout, couchés, assis,
Les mages de Cybèle et les mages d'Isis,
L'éphèbe au front charmant, les vierges, les prêtresses;
Les bacchantes livrant aux vents leurs folles tresses,
Naïades, chèvre-pieds, kabyres, aegipans,
Et les hommes chevaux et les femmes serpents,
Les prêtres qu'en passant, bouc rêveur, tu salues,
Les troglodytes roux aux poitrines velues,
Polyphème, Astarté, Cerbère, Hylas, Atys,
Toutes les passions et tous les, appétits,
S'accouplent, Évohé! rugissent, balbutient,
Et sous l'oeil du destin calme et froid, associent
Le râle et le baiser, la morsure et le chant,
La cruauté joyeuse et le bonheur méchant,
Et toutes les fureurs que la démence invente;
Et célèbrent, devant l'esprit qui s'epouvante,
Devant l'aube, devant l'astre, devant l'éclair,
Le mystère splendide et hideux de la chair;
Et cherchant les lieux sourds, les rocs inabordables,
Échevelés, pâmés, amoureux, formidables,
Ivres, l'un qui s'échappe et l'autre qui poursuit,
Dansent dans l'impudeur farouche de:la nuit!

Au faîte -de l'orgie et dans le bruit des coupes,
La géante qui plonge aux flots ses larges croupes,
Dont chaque mouvement pour l'homme est un fléau,
Le monstre aux millions de visages, Géo,
Sur des Alpes couchée et montagne comme elles,
Prodigue ses amours, ses lèvres, ses mamelles,
Et, s'ouvrant sans relâche aux longs embrassements,
Engouffre en ses flancs noirs tout un monde d'amants,
Le devin, le rôdeur, des monts, l'homme de l'antre,
Epicure, l'esprit, et Silène, le ventre,
Le rayon, le fumier, et tout l'impur troupeau
Des êtres vils ayant des toisons sur la peau,
L'ours, l'hyène et le tigre et la louve échauffée,
Et derrière ce groupe affreux, le pâle Orphée!
Elle se donne à tous ensemble, et, tour à tour,
Les fait rugir de haine et se tordre d'amour,
Les étreint, les ravit, les baise et les dévore.
A ses cils ténébreux elle mêle l'aurore.
L'homme la voit qui guette au milieu. des roseaux.
Laissant ses cheveux d'herbe ondoyer dans les eaux.
Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée
Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée:
-Viens! je suis la Nature! -Et, charmés, palpitants,
Vaincus, de tous les points du monde en même temps,
Les bergers, les songeurs, les voyants, les colosses,
Les mornes dieux de l'Inde aux têtes de molosses,
Les lourds typhons d'en bas, le peuple hydre et géant,
Pullulant, fécondant, multipliant, créant,
Frémissant d'approcher peut-être de leur mère,
Fixent leurs fauves yeux sur l'obscène chimère!
Et l'écume embrassant le roc sauvage et brut,
Les baisers de l'orage et des vagues en rut,
L'entourent; et son souffle émeut la bête immonde;
Et, sans cesse, à jamais, dans l'air, la flamme et l'onde,
A travers l'éternelle et livide vapeur,
La prunelle des nuits regarde avec stupeur,
Et l'ouragan flagelle, et l'océan caresse
La prostitution de la sombre déesse!
C'est ainsi que tout vit et tout meurt, haletant.
L'astre est une étincelle et le siècle un instant.
Le souffle de la mort couvre à chaque rafale
D'ombres le fleuve Styx, d'oiseaux le lac Stymphale,
Et la guerre aux longs cris plane, et les pestes vont
S'accoupler pêle-mêle au bas du ciel profond,
Elles se dressent, soeurs du meurtre et de l'envie,
Et leurs regards de larve épouvantent la vie.
Et l'on entend, au fond des brouillards soucieux, -
Hurler la bête fauve effrayante des cieux,
Le Tonnerre, et, troublés, et prêts à se dissoudre,
Les mers, les bois, les monts, sous les pas de la foudre,
Tremblent, et le vent jette à travers ses éclats
Les imprécations du portefaix-Atlas.

Car tout pèse sur lui. Je te l'ai dit, le monde,
Avec l'air bleu, le feu vermeil, l'eau verte et. ronde,
Avec l'éther, l'espace, et les ascensions
Splendides et sans fin, des constellations,
Oscille, soutenu sur ce vivant pilastre.
Au sommet resplendit l'Olympe, caverne astre.
L'Olympe. est couronné de spectres radieux
Qui seraient des brigands s'ils, n'étaient pas des dieux;

L'Olympe a pour. fleurons les douze dieux sublimes.
Leur rayonnement calme aveugle les abîmes.
Au-dessous, les Titans, les mammons, les géants,
L'hydre Glaucus gonflant-sa croupe d'océans,
Rampent, et les sylvains, les trichines, les dives,
Dans les eaux, sous les plis des algues maladives,
Serpentent avec l'orphe horrible, et l'anthia,
Et l'impur Géryon qu'Alcide châtia;
Et l'on distingue en bas la race lapidaire,
Gorgone, que la lune en tremblant considère,
Les trois parques branlant la tête sur le bruit
Du rouet où le jour est filé par la nuit,
Chronos, face à quatre yeux, Derceto pisciforme;
Et, comme lé brin d'herbe entre le cèdre. et l'orme,
L'homme entre le titan et le dieu disparaît,
Les monstres sur son front faisant une forêt. -
Les douze dieux, ayant triomphé, sont tranquilles
Et féroces; ils ont les temples: dans les villes,
Les forêts dans la plaine et les rocs sur_ les monts;
Vulcain, par les Brontès et par les Pyracmons,
Leur fait forger la foudre et le vent en armures;
Dodone les salue avec de sourds murmures;
Ils sont grands et sereins, et chacun de leurs pas
Mesure un tiers du ciel dans son vaste compas.
Toute pudeur sur tiers à leur -souffle se fane;
Jupiter est tyran, Cypris est courtisane;
Phoebus est assassin; Pallas tue; et Junon
A le meurtre au regard fixe pour compagnon;
Éole fou vomit la pluie échevelée;
Neptune est la tempête et Mars est la mêlée;
Saturne abat la vie avec sa large faulx;
Parmi les dieux méchants Mercure est le dieu faux;
Le serpent le soupçonne et le renard le flaire;
.En haut, l'horrible Amour; pire que la colère,
Règne, et perçant les coeurs de flèches, diaprant
La terre de rosiers et de tombeaux, il prend
L'univers par les dieux et les dieux par la femme;
Telle est l'orgie; et l'oeil va, dans ce monde infâme,
De la substance énorme à l'esprit odieux.
Les fléaux sont titans et les vices sont dieux.

On entend les dieux rire; on voit leurs vagues trônes
Resplendir-au-dessus des monts Acrocéraunes,
La vie est autour d'eux un sourd frémissement;
La prière à leurs pieds boîte; l'oracle ment;

La moitié de la-terre est un marais qui trempe
Dans le chaos, cloaque où l'être informe rampe;
Et le ciel est trop bas pour qu'Othryx le géant
Se puisse à son réveil mettre sur son, séant.

Et Tout, c'est toi, Substance!

Oui, l'ombre où Pythagore
Voit passer. le triton, la nymphe et l'égrégore ;
La Syrène, la nuit,. quand brille le halo,
Ouvrant son chant dans l'air, ses nageoires dans l'eau,
C'est toi; c'est toi, Téthys, la femme aux mains palmées;
Ces dieux, c'est toi; c'est toi, ces monstres; ces pygmées
Et ces géants, c'est toi; tous ces masques béants,
Corybantes hurlant les cyniques paeans,
Stryges, psylles, c'est toi; c'est toi, ces myriades
De méduses, d'éons, de faunes, de. dryades;
C'est toi, cette stupeur, c'est toi,. ce mouvement,
Matière! bloc inerte et noir fourmillement!

Et, devant ce chaos, toute philosophie
Pousse un cri, puis se tait, rêve et se pétrifie.
Quant à l'homme, qu'est-il? Rien. Et je te l'ai dit.
Fait d'un peu de limon que Jupiter perdit,
N'ayant, sous l'affreux ciel d'où tombe la sentence,
Ni loi, ni liberté, ni droit, ni résistance,
Il n'est que le hochet des monstres.

Nu, fatal,
L'homme commet le crime et les dieux font le mal,
L'homme, face au vil souffle et bouche aux plaintes vaines,
Sent en lui, dans ses os, dans ses nerfs, dans ses veines,
Germer l'arborescence horrible du destin.
Tout-banquet est suspect; les dieux sont du festin;
Atrée offre la coupe aux lèvres de Thyeste;
Oreste est parricide et Jocaste est inceste;
Phèdre a peur, Myrrha tremble, et Pasiphaè fuit;
Hélas!.elles ont bu les philtres de la nuit!
Le sort est un bandit; la vie est une folle.
.Le glaive naît du glaive. Agamemnon immole
Sa fille, et Clytemnestre, immole Agamemnon.
-Justice; crie Ajax, es-tu? -La Mort dit: Non.
Médée est ivre et rit. Oh! comme vous pleurâtes,
Cassandre, dans l'horreur des ombres scélérates!
Quoique innocents, il vont comme des criminels.
Autour d'eux à jamais se dressent éternels

Le remords, le bois triste où l'on entend des râles,
Le meurtre; et l'entourage, affreux des spectres pâles.
Apollon forcené se jette, sombre amant,'
Sur Daphné; c'est Daphné qu'atteint le châtiment.
Thémis aveugle tient la balance incertaine.
Tout est dragon, serpent, hydre, polype, antenne,
Griffe, ongle, serre; et l'homme est pris dans les anneaux
'De Géo, de Typhon, d'Éole et d'Ouranos.
Tous les arbres de l'ombre ont de fatales pommes.
Il suffit de passer dans le taillis des hommes
Pour secouer la branche exécrable des maux.
Le crime et l'équité sont deux néants jumeaux
Que dans le même abîme emporte la même aile.
Sans voir, sans regarder, sans choisir, pêle-mêle,
Le dieu d'en bas, l'inepte et ténébreux Hadès
Jette vieillards, enfants, guerriers, rois sous le dais,
A l'égout Styx, où pleut l'éternelle immondice;
Sourd; même pour Orphée, il lui prend Eurydice.
Tout est dérision. Vénus étreint Psyché.
Achille meurt par où sa mère l'a touché.
Oh! les mères! Cherchez les fils, cherchez la joie!
Niobé devient pierre et nuit; Hécube aboie.

Être chaste. À quoi bon? Vivre austère. Pourquoi?
Plus de vertu contient plus d'ombre et plus d'effroi.
Les assassins, creuseurs de fosses à la hâte,
Le voleur, écoutant à la, porte qu'il tâte,
Ne sont pas plus troublés qu'Oedipe au front pieux.
Comme le sanglier s'abat sous les épieux.
L'homme tombe percé par les. carquois célestes.
Les grands sont les maudits, les bons sont les funestes.
Le ciel sombre est croulant sur les hommes; l'autel,
Calme et froid, à celui qui l'embrasse est. mortel,
Une Eurydice dort sur les marches du temple;
Le meilleur, si le sort veut -en faire un exemple,
N'a plus de coeur; n'a plus d'entrailles, n'a plus d'yeux,
Ploie et meurt sous le poids formidable des dieux.
Les générations s'envolent dissipées.
Les jours passent ainsi que. des lueurs d'épées.
Au-dessus des vivants le sort lève le doigt.
Nul ne fait ce. qu'il fait; nul ne voit ce qu'il; voit.
Nais: la main du sort s'ouvre. Expire: elle se ferme.
Nul ne sait-rien de plus-Guerres sans but, sans terme,
Sans conscience, écume aux dents,. et glaive au poing!
La bouche mord l'oreille et ne lui parle point
Le sourd étreint l'aveugle; on lutte, on se dévore
On se. prend; on se quitte, on se reprend encore;
Et nul n'est jamais libre un instant sous -les. cieux;
Ce que le destin lâche est repris par les dieux;

Ce qu'épargnent les dieux fatigués, l'amour traître.
Le ressaisit; tout saigne et tout souffre, sans être.
Le penseur voit, au-bord des noirs destins venu,
Se prolonger sans fin dans le gouffre inconnu,.
Cette agitation. des vagues de ténèbres.
Où sont les grands, les forts, les puissants, les célèbres?
Ils sont où la fumée est allée, où les bois
Ont envoyé les bruits, les souffles et les voix;
Et le sourd néant dit: ce n'était pas la peine.
Et maintenant, Platon,. Socrate, Callysthène,
Diogène, Zénon, Démocrite, Archytas,
Thalès, Cratès, Pyrrhon, Anaxagore, ô tas
De sages, répondez: qu'est-ce que la sagesse?
Veille ou dors, viens ou fuis, nie ou crois, prends ou laisse.
Sois immonde ou sois pur sois bon ou sois pervers;
Insulte l'aube, ou ris sous les feuillages verts;
Montre-toi, cache-toi; va-t-en,demeure, oscille;
Ignore, ou bien apprends; pense, ou sois imbécille.
Science humaine! essai de regard! louche effort
Pour faire un trou de flamme au mur brumeux du sort!
Imprécation sombre et pleine d'anathèmes!
Esprit humain! rumeur! passage de systèmes!
Place publique où vont et viennent, dans le soir,
Les projets de penser que l'homme peut avoir!
Le monde est une meule à broyer, la pensée.
Après une science épuisée et lassée,
Une doctrine vient criant: qu'est-ce que c'est?
Et passe en redisant ce que l'autre disait.
Tous répètent -Pourquoi? pourquoi? -Nul ne devine
L'obscur secret de l'ombre infernale et divine.
-Comment sortir? comment. entrer? Vouloir, savoir,
Ouvrent-ils les verrous de ce dédale noir?
Essayons de la. mort! Essayons. de la vie!
La volonté se sent par le destin suivie.
. Si nous redescendions ou si nous remontions?
Quelle est l'issue, ô nuit? -Toutes les questions
Ont des portes d'énigme et des yeux de fantôme;
Et, tristes, et courbés sous le ténébreux dôme,
Les songeurs frissonnants cherchent les sombres clefs
Dans la sereine horreur des gouffres étoilés.
Et chacun d'eux, penché sur l'ombre où tout s'achève,
Jette à qui passera ces noirs conseils du rêve:
-La prière est sans but. L'être est un fait hagard.
Ne te mets pas en frais d'amour pour le hasard.

Chante ou maudis. Qu'importe au destin que. tu l'aimes?
Les pas du genre humain sont-bordés de problèmes.
La vie est l'avenue effrayante des sphinx.
L'orgueil et-la science, yeux de paon, yeux de lynx,
Aboutissent au même avortement; et l'homme.
Tremble, et sent des démons -dans tous les dieux qu'il nomme.
Prométhée a voulu sortir de cette nuit,
Éclairer l'homme au fond du mystère introduit;
Labourer, enseigner, civiliser, et faire
Du globe une vivante et radieuse sphère';
Tirer du roc sauvage et des halliers épais
Les éblouissements de l'ordre et de la paix,
Défricher la forêt monstrueuse de l'être,
Et faire vivre ceux que le destin fait naître;
Il a voulu sacrer la terre, ouvrir les yeux,
Mettre le pied de l'homme à l'échelle des cieux,
Soumettre la nature et que l'homme là mène,
Diminuer les dieux de la croissance humaine,
Couvrir les coeurs d'un pan de l'azur étoilé,
Faire du ver rampant jaillir l'esprit ailé,
Tendre une chaîne d'or entre l'arbre et la ville,
Au Tartare à jamais plonger la haine vile,
Lier le mal horrible au chaos épineux,
Et fonder, dans le coeur des hommes lumineux,
Afin que la raison l'achève et le bâtisse,
Un temple; et remplacer Atlas par la justice.

Les dieux l'ont puni. Seul, vaincu, saignant, amer,
II est tombé, pleuré des filles de la mer;
Et moi, j'ai bu le sang de l'enchaîné terrible.

Tout est mort maintenant; et, dans l'ombre inflexible,
Sous le rayonnement des boucliers divins,
Les efforts des géants et des hommes sort vains.

Toutefois, tant qu'il reste un peu d'air; l'oiseau vole.
Orphée en me quittant m'a dit cette parole:

« Être ailé; l'aile est bonne et sainte. Souviens-toi
Qu'espérer est la force et qu'atteindre est la loi.
« L'obstacle est là? passants; il attend qu'on le brise.
« Ce qu'a fait Prométhée est fait; la flamme est prise;
« Elle est sur terre; elle est quelque part; l'homme peut
« La retrouver; grandir; vivre, exister, s'il veut!
« S'il sait penser, gravir, creuser; saisir, étreindre,
« S'il ne laisse jamais le saint flambeau s'éteindre,

« S'il se souvient qu'il peut, puisque l'idée a lui,
« Allumer quelque chose en lui de plus que lui,
« Qu'il doit lutter, que l'aube est une délivrance,
« Et qu'avoir le flambeau, c'est avoir l'espérance;
« Car deux sacrés rayons composent la clarté,
« Et l'un est la puissance,. et l'autre est la beauté. »

-Ô vautour, dans la nuit. sans fond qui nous assiège,
Où donc est la clarté dont tu parles? criai-je.

J'attendais la réponse, il avait disparu.

Il s'était. effacé sans même avoir décru.
Ainsi vient, tourbillonne et fuit la feuille morte
Au vent que la nuit fait quand elle ouvre sa porte,
A l'heure où sur les monts le pâtre vient s'asseoir.
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir.
Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre.

Comme lorsque la lune au fond des brouillards sombre,
Une vague lueur flottait; l'immensité
Blanchissait.

Je repris ma course, et je montai
Dans l'air que je fendais d'une aile prompte et sûre,
Vers le point qu'on voyait dans l'espace; à mesure
Que je montais, l'objet grossissait, et, pareil
Aux figures qu'on voit croître dans le sommeil,
Il prenait une forme étrange; et cette mouche
Était un aigle au vol tournoyant et farouche.
Le vide était moins sombre et le vent moins mauvais.
Chacun des noirs oiseaux vers qui je m'élevais,
Comme jadis le mage était loin de l'apôtre,
Volait seul dans sa zone et ne voyait pas l'autre.

L'aigle criait:
Qui donc est là, gouffre hideux?
Qui donc dit: il n'est pas! Qui donc dit: ils sont deux!

Qui donc dit: -Ils sont douze, ils sont cent, ils sont mille;
Ils emplissent l'azur comme un peuple une ville;
Et le ciel serait clair, limpide et radieux,
S'il n'était obscurci du noir essaim des dieux. -
Ô vents, il est! Abîme! il est seul. Seul, vous dis-je!
Ténèbres, demandez aux soleils. Le prodige,
^ gouffres, ce serait qu'il ne fût pas. Je suis
L'aigle éclairé d'en haut qui plane au fond des nuits;
Je suis la bête à qui ressemble le génie;
J'ai dans mon oeil hagard la lueur infinie;
Je suis le grand voyant et le grand inquiet.
J'étais près de Moïse alors qu'il s'écriait:
-O soleil! nourricier du monde! anachorète!
Seul au fond du grand ciel comme en une retraite!
Père de l'aube, roi du jour; maître du feu,
Écarte tes rayons, que je puisse voir Dieu!
Au pied du Sina sombre, il dit: Qui m'accompagne?
J'ai dit: moi! -J'étais là, quand, montant la montagne,
Il s'enfonça, superbe et tremblant a la fois,
Dans le nuage plein de foudres et de voix;
J'ai suivi le prophète en cette ombre livide...
^ sanglots de la mère auprès du berceau vide,
^ chaîne de l'esclave, ô sceptre de Néron,
Toi, peste au souffle impur, toi, guerre au fier clairon,
Éperviers qui guettez la caille à sa sortie,
Broussailles de l'horreur, ronce, aconit, ortie,
^ Fatalité, spectre à l'oeil morne, au pas lent,
Mal, millepieds hideux sur l'homme fourmillant,
Chimère Obscurité qui traînes tes vertèbres,
Chouette Nuit, crapaud Chaos, taupes Ténèbres,
Vieux ciel noir du néant, suaire du ciel bleu,
Vous mentez, vous mentez, vous mentez, j'ai vu Dieu!
En ce moment l'oiseau suprême et solitaire
M'aperçut; fauve, il dit:

-Quel est ce ver de terre?
De quel droit voles-tu dans l'ombre où tu rampas?
Est-e toi qui disais tout à l'heure: il n'est pas?
Si c'est toi

-je n'osais parler -

Si c'est toi, sache
Qu'il se montre surtout dans tout ce qui le cache.
Qu'es-tu? Réponds. Sais-tu le but, l'objet, la loi?
Sais-tu pourquoi le taon mord la vache, pourquoi
L'oiseau mange la mouche et le ver le concombre?
Dis? où sont les poumons du vent? Connais-tu l'ombre?

Es-tu dans le secret? Et, quand il a tonné,
Sais-tu. ce qu'on a dit?.As-tu questionné
Les flots, quand vers l'écueil que bat leur inclémence
Ils viennent, commentant dans leur rumeur immense
Les actes inconnus de l'onde et de la nuit?
L'univers est un texte obscur; l'as-tu traduit?.
Qu'est-ce que nous voulaient les aurores enfuies?
Pourquoi le larmoiement formidable des pluies?
Comment l'arbre tient-il dans le pépin du fruit?
As-tu questionné le Gibel et son bruit,
L'Atlas et son semoun, l'Alpe et son avalanche?
Connais-tu la Jungfrau, la grande vierge. blanche?
T'a-t-elle dit le fond de la virginité?
As-tu rempli ta cruche au puits éternité,
Et ta stupidité puise-t-elle à l'abîme?
Parle. Ton. ignorance, homme,. est-elle la dîme
Que tu viens prélever, précédé du corbeau,
Sur la science. étrange et morne du tombeau,
Brume où se sont perdus tant de mages célèbres?
T'es-tu penché pour boire a, même les ténèbres?
Et t'es-tu redressé sur. le vide où. tu vas,
Recrachant ta gorgée et criant: Dieu n'est pas!
En est-il ainsi, brute? En ce cas, je m'afflige
De te voir. C'est Dieu seul qui règne et vit, te dis-je,
Et Dieu seul qui survit. Fais-tu le froid, le chaud,
La nuit, l'aube? Est-ce toi qui fais hurler là-haut
L'orage maniaque, et toi qui le fais taire?
Es-tu le personnage immense du mystère?
Prouve-le-moi. Voyons, homme. Quand le torrent,
Cet ouvrier terrible,. inquiet, dévorant,
Sciant les rocs, traînant les terres aux campagnes,
Se met à décharner dans l'ombre les montagnes,.
Empêche-le donc! dis à l'océan à bas!
Est-ce toi qui, prenant les -lions, les courbas
Si bien qu'on ne sait plus, dans leurs. fuites funèbres,
Si ce sont des lions ou si ce sont des zèbres!
Es-tu de ceux qui vont dans l'inconnu. sans-voir,
Qui se heurtent la nuit à l'immense mur noir,
Et qui, battant l'obstacle avec leurs sombres: ailes,
Glissent sans fin le long, des parois éternelles?
Sors-tu de quelque grotte affreuse, aux âpres flancs,
Où ton oeil est resté fixe quatre mille ans,
Comme Satan dans l'ombre où Dieu le fit descendre?
As-tu l'esprit qu'avait la payenne Cassandre
Lorsqu'elle allait voyant d'avance Ajax brigand,
Comptant les grands palais en flamme, et distinguant
Dans la profonde nuit le glaive nu d'Egysthe ?
Parle. Es-tu plein du gouffre? Es-tu le trismégiste,
Marches-tu de plain-pied avec les cieux, disant

Aux douze heures: venez me parler, à présent
Que vous voilà sur terre, ayant en vous chacune
La gaîté du soleil ou l'horreur de la lune?
As-tu vécu parmi les bêtes dans les bois,
Le tigre t'indiquant la source, et disant: bois!
Et, lorsque tu songeais la face contre terre,
Un ange, qu'adoraient le lynx et la panthère,
T'a-t-il jeté, de l'ombre écartant les rideaux,
Quelque effrayant manteau d'étoiles sur le dos?
Pour parler de la sorte, es-tu celui qui lie
Et qui délie? As-tu le double esprit d'Elie?
Qu'es-tu? Dis-moi ton nom. Les prophètes jadis,
A l'heure où, sur les monts par la brume engourdis;
La large lune d'or surgissait comme un dôme,
Faisaient sur l'horizon des gestes de fantôme,
Dialoguaient avec les vents, et grands, et seuls,
Ils secouaient les nuits ainsi que des linceuls;
Car le désert, prenant de graves attitudes,
Jadis parlait a l'homme, et l'homme aux solitudes;
La mer ouvrant son gouffre et l'aigle ouvrant son bec
Entendaient les devins, dans Endor, dans Balbeck,
Faire des questions aux ténèbres, et l'ombre
Donner aux noirs devins l'explication sombre.
Es-tu. de ceux-la? Non! Tu serais le dernier
Que tu ne serais pas si fou de le nier.

Serais-tu par hasard, ô parleur dérisoire,
Un des grands mécontents de l'immensité noire?
Trouves-tu que. les cieux sacrés vont de travers?
Peut-être étais-tu là quand Dieu fit l'univers?.
Et sans doute, en ce cas, ta peine fut cruelle
De voir que ce maçon n'avait pas de truelle,
Et qu'il bâtissait l'ombre et l'azur et le ciel,
Et l'être universel et l'être partiel,
Et l'étendue où fuit le pâle météore,
Qu'il bâtissait le temps, qu'il bâtissait l'aurore,
Qu'il bâtissait le jour que l'aube épanouit,
Les vastes firmaments bleus jusque dans la nuit,
Et les dômes profonds où vole la tempête,
Sans monter à l'échelle, une auge sur la tête!
Es-tu quelque être à qui la clarté dit: Va-t-en!
Sorti du grand flanc sombre et triste de Satan?
Non! tu n'es qu'un passant frêle et vain. Je convie
Ton esprit à songer que Dieu seul est la vie;
Tout le reste est la mort; et je l'affirme en toi
A l'homme, ce buveur de la coupe d'effroi,
Ce pâle choisisseur de redoutables routes,
Cet aveugle qui guette: et ce sourd aux écoutes!
Viens-tu braver ce Dieu que l'ombre a combattu?

Allons, parle, as-tu vu Léviathan'? L'as-tu
Surpris. dans l'antre où-l'eau, baigne les granits chauves,
Ou dans quelque forêt pleine de-lueurs fauves?
Peux-tu dire: j'ai vu Léviathan.! voici
Comment il -est! comment il rampe! il nage ainsi!
As-tu lu seulement ce qu'en dit Job? Non, certes!
Écoute alors:

«, Son corps, couvert de lames vertes,
Semble un mouvant amas de boucliers -d'airain.
Son sommeil fait le bruit d'un torrent souterrain.
Quand il a soif, sa gueule, ouverte, vaste, horrible,
Boit tout un fleuve avec un aboîment terrible. »

Voilà ce que dit Job, c'est. effroyable, eh bien,
Moi qui l'ai vu je dis: ce que dit Job n'est rien.
*
Léviathan! Des poils, des crêtes, des mâchoires;
Ailes qui sont des bras, pieds qui, sont des nageoires,
Des griffes qu'on prendrait pour des herbes, des noeuds,
Mille antennes qui font un branchage épineux,"
Un nombril vert; pareil à là mer qui se creuse,
C'est l'ombre faite monstre, et qui vit; chose affreuse!
Je ne sais quoi de noir et de prodigieux
Qui mord avec-des dents, qui voit avec des yeux!
La façon dont il met ses pieds l'un devant l'autre
Est horrible; le flot rugit quand, il s'y vautre;
Ainsi qu'un vase au feu sur son front la mer bout;
Il sème en se traînant ses écailles partout
Comme un cygne sa plume au moment de la mue
La foudre tomberait sur lui sans qu'il remue.
Il est l'horreur; il est l'hydre dont tout frémit;
Et quand. Léviathan crache, Satan vomit.
Que cet être affreux soit dans le monde où nous sommes
Et puisse regarder le ciel comme les hommes,
Cela trouble l'esprit et confond la raison.
Lorsqu'il passe la nuit derrière l'horizon,
La lueur de ses yeux semble l'aube; la grève
Blanchit; le voyageur dit: l'aurore se lève,
Et ne se doute pas, dans sa tranquillité,
Que c'est Léviathan qui fait cette-clarté.
Passant paisible, il songe à l'aube douce et blonde,
A la rosée, aux fleurs... -Quelle terreur profonde,
Quel frisson si dans l'ombre il pouvait soudain voir
Cette forme inouïe et sombre. se mouvoir!

Parfois Léviathan redescend vers le gouffre,
Et les masques ont peur au fond du lac de soufre,
Et l'enfer tremble avec son geôlier pâlissant
Quand, là-haut, sur leurs fronts, tout a coup surgissant,
Sa tête, comme un mont qui remuerait sa cime,
Se dresse épouvantable au rebord de l'abîme.

Toi qui viens dans mon ombre, iras-tu le chercher
Dans sa grande herbe verte, ou bien sous son rocher?
Iras-tu le lier de cordes sous le ventre,
Et le traîneras-tu, hideux, hors de son antre,
Pour faire dans ta cour, en plein soleil, devant
Cet être, objet nocturne, incroyable et vivant
De tant de visions et de tant d'épouvantes,
Attrouper les enfants et rire les servantes!
Eh bien! dans sa main -songe à cela, vil roseau,
Dieu prend Léviathan comme on prend un oiseau!
L'aigle reprit

-Moïse était seul sous la nue;
Au fond resplendissait une face inconnue,
Et moi, je regardai.; la face, c'était Dieu.
Je l'ai vu!.Je l'annonce à vous qui vivez peu,
J'ai vu l'effrayant Dieu de l'éternité sombre!
Dieu! dernier jour du temps! dernier chiffre du nombre!
Voici ce que l'esprit apprend sur la hauteur:
Avant la créature était le créateur;
Le temps sans fin était avant le temps qui passe;
Avant le monde immense était l'immense, espace;
Avant tout ce qui parle était ce qui se tait;
Avant tout ce qui vit le possible existait;
L'infini sans figure au fond de tout séjourne.
Au-dessus du ciel bleu qui remue et qui tourne,
Où les chars des soleils vont, viennent et s'en vont,
Est le ciel immobile, éternel et profond.
Là, vit Dieu. La durée, ainsi qu'une couleuvre,
Se roule et se déroule autour de lui. Son oeuvre,
C'est le monde; il la fait; l'oeuvre faite, il s'endort.
Alors partout s'épand comme une nuit de mort
Où les créations flottent abandonnées;
Après avoir dormi des millions d'années,
L'être incommensurable à qui rien n'est pareil,
Dont l'oeil en s'entr'ouvrant luit comme le soleil,
Se réveille au milieu d'une extase profonde
Et de son premier souffle il crée un nouveau monde,

Création splendide; univers lumineux,.
Où l'atome étincelle, où se croisent des feux,
Clair, vivant, traversé par des astres sans nombre,
Qui tourbillonne autour de sa bouche -dans l'ombre.
Et puis il -se rendort, et ce monde s'en va.
Un monde évanoui, qu'importe à Jéhovah?
Il est, lui seul existe, et l'homme est un fantôme.
Pas plus que le soleil ne s'occupe du chaume
Après la moisson faite et les épis coupes,
L'être ne prend souci des mondes dissipés.
Il est. Cela suffit. Sa plénitude ignore.
La forme fuit, le son neurt dans l'onde sonore,
Ce qui s'éteint s'éteint, ce qui change,est changé.
Il dit: je suis c'est tout. C'est en bas qu'on dit: j'ai!
L'ombre croit posséder, d'un vain songe animée,
Et tient des biens de endre en des doigts de fumée.
Dieu-n'a rien, étant tout. Ah! malheur à-celui
Qui doute: Je vous dis. que sa face m'a lui
Et que j'ai vu son oeil sombre dans les tonnerres.
Les patriarches blancs et huit fois centenaires
Lui parlaient autrefois. C'est-lui! C'est le vivant.
C'est dans la grande nuit le grand soleil levant.

Rien n'existe que Dieu.

Tout le craint, tout le nomme.
La pierre du tombeau souffle sur l'homme, et l'homme
S'évanouit; ses jours. n'ont pas de lendemain
Il marche quelques pas-dans un obscur chemin,
Puis son pied se dissipe et sa route s'efface;
Il meurt, et tout est mort Quoi qu'il tente ou qu'il fasse,
Il possède l'éclair, le vent, l'instant, le lieu;
II est le rêve, et vit le temps de dire adieu.
Fantômes! vous flottez sur les heures obscures
Dans ce monde ou l'on voit passer quelques figures!
Hommes, qu'êtes-vous donc? Des visages pensifs.
Le mal descend de, vous comme le froid des ifs.
Vos desseins sont des puits d'iniquité; vous êtes
Des antres où le vie et le crime ont leurs fêtes;
Vos maisons et vos seuils et vos toits et vos murs
Portent plus de forfaits qu'un cep de raisins mûrs
Vous incrustez d'or fin vos lits de bois d'érable;
Vous tordez les haillons du pauvre misérable
Et votre pourpre est faite avec le sang qui sort;
Vous changez-en hochet le redoutable sort;

Et vous jouez aux dés, riant, perdant des sommes,
Pendant que «dans sa nuit le destin joue aux hommes;
Vos villes sont des bois; on vole, on fraude, on vend;
L'ignorant est le pain que mange le savant;
Et l'homme vautour tient l'homme taupe en sa serre,
Et l'ânier Intérêt fouette l'âne Misère;
Vous souffrez à toute heure et de tous les côtés.
A quoi bon-? étant tous au néant emportés.
Vous pensez. Croyez-vous? Vos crânes sont des voûtes
Sans lampes, d'où les pleurs suintent. à larges gouttes.
Vous priez. Qui? comment'? pourquoi? Vous ne savez.
Vous aimez. O nuit sombre! ô cieux en vain. rêvés!
Vos sens sont un fumier dont votre amour s'arrange,
Et dans votre baiser le porc se mêle à l'ange.
Et Satan a tant fait que votre abaissement
Est noirceur sur la terre et tache au firmament.

Donc il fit tout, ce Dieu! les cieux, les monts, les bêtes,
Tout, même votre bruit et l'ombre que vous faites;
Donc il ouvrit la main, le semeur éternel,
Et sema dans l'espace à tous les vents du ciel
Les étoiles, poussière ardente, cendre ignée,
Tout ce que vous voyez la nuit; cette poignée
De graines d'or, jetée au sillon de clarté,
Tombe dans l'infini pendant l'éternité.

Parfois, quand Dieu regarde, il a honte de l'homme;
Et les tigres des bois et les césars de Rome,
Les rois portant au front Mané Thécel Pharès,
Réverbèrent, parmi les vivants effarés,
Le vague flamboiement de sa colère, immense.

Hommes, sachez ceci, spectres pleins de démence
Il est, quand il lui plaît, le Dieu farouche. Il met
La marque de sa foudre à tout hautain sommet;
Lorsqu'il s'éveille, il est terrible; il frappe, il venge.
Il souffle sur la endre, il crache sur la fange;
Il livre Tyr et Suze aux onagres rayés;
Il poursuit, à travers les siècles effrayés,
Ainsi qu'on traque un loup de repaire en repaire,
Vingt générations pour le crime du père.
O passants de la nuit, marcheurs des noirs sentiers,
Hommes, larves sans nom, qui mourez tout entiers,
Dieu montre brusquement sa face à qui l'outrage;
Et quand vous l'insultez dans votre folle rage,
Comme le grand lion surgit dans la forêt,
Adonaï s'efface et Sabaoth paraît!
Saint, saint, saint, le seigneur mon Dieu! Silence, abîmes!

Et l'aigle s'enfonça dans les brumes sublimes
Pareil au grain de feu tombé de l'encensoir.
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Victor HUGO (1802-1885) L'océan d'en haut 4
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