PLUME DE POÉSIES
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 Victor HUGO (1802-1885) Alsace et Lorraine

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Victor HUGO (1802-1885) Alsace et Lorraine  Empty
MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) Alsace et Lorraine    Victor HUGO (1802-1885) Alsace et Lorraine  Icon_minitimeDim 27 Nov - 22:22

ALSACE ET LORRAINE


Ô le rêve insensé que font ces misérables!
De qui parlez-vous là? Des rois. Jours exécrables!
Jours que de noirs essaims d'Euménides suivront!
Terre et cieux! que mon nom, synonyme d'affront,
Soit maudit, que ma main se sèche et se flétrisse
Si jamais se taisait ma voix accusatrice! "
Temps hideux! voilà donc comment ces meurtriers,
Eclaboussés de sang du casque aux étriers,
Ivres d'orgueil, de bruit, de clairons, de bannières,
Traitent' les nations, leurs pâles prisonnières!.
César brille, une flamme affreuse l'empourprant.
On coupe par morceaux les peuples. On en prend
Ce qu'on veut, ce qui plaît, le bras, le coeur, la tête.
On est un tas d'oiseaux de proie et de tempête
Se ruant sur l'auguste et sombre genre humain.
On est les chefs de l'ombre et l'on' a dans la main
Les rênes des chevaux du sépulcre, on excite
De la voix tous les chiens monstrueux du Cocyte,
Grant, Bismarck et Gladstone et Bancroft l'aboyeur;
Cette prostituée inepte, la frayeur,
Mère des lâchetés, vous aide épouvantée;
Et pour tuer Paris,-ô tentative athée!
Comme jadis Xercès contre Léonidas,
On pousse la marée horrible des soldats,
On gonfle le flot noir des légions sinistres
On est les dieux ayant les démons pour ministres;
Et quand on a commis tous ces crimes, on va
Remercier ce spectre idiot, Jéhovah!,
Puis on chante et l'on rit, sans voir que Cette fête
Où manque le vrai Dieu, déplaît au vrai prophète,
Et que le justicier, Juvénal, d'Aubigné,
Tacite, est là qui rêve et regarde indigné.
On enterre l'argent pillé, les deux provinces,.
Les morts; on a la joie effroyable des princes;

On se ,visite, on s'offre un régiment, on est
Plus souriant que n'est épineux le genêt;
On traîne aux bals charmants ses royales paresses,
Et l'on se fait de tigre à tigre des caresses.
. Quant au sang, laissez-le couler, c'est un torrent.
Et cependant, on a des sophistes, dorant
Ces gloires, ces traités haineux, cette infamie.
Une belle captive est une belle amie
Pourvu qu'elle comprenne et se calme; fermons
L'antre des vents soufflant sur les mers et les monts;
Que du drame sanglant sorte l'idylle agreste;
Paix! quand on a tout pris, on peut laisser le reste.
Bonheur! concorde! Plus de courroux! Plus d'effroi!
Et l'on dit à la France: Allons, apaise-toi,
C'est fini, France. -Eh quoi, de ma mémoire amère,
J'effacerais Strasbourg et Metz! dit cette mère
Ah! j'oublierais plutôt mes deux seins arrachés!

Non, nous n'oublierons pas! Rois, ce que vous cherchez,
Le butin, puis la paix dans la forêt déserte,
Ce que, vous attendez, vous ne l'aurez pas, certe;
Mais ce que vous aurez, vous ne l'attendez pas :
C'est le. gouffre. Avancez ,dans l'ombre pas à pas.
Allez, marchez. Toujours derrière la victoire
L'avenir, livre obscur, réserve pour l'histoire
.Un feuillet, noir ou blanc, qu'on nomme le revers.
Les naufrages profonds devant vous sont ouverts.
Allez, hommes de nuit. Ah! vous êtes superbes,
Vous régnez! ô faucheurs, vous pliez sous vos gerbes
De cadavres, de fleurs, de cyprès, de lauriers,
Conquérants dont seraient jaloux les usuriers!
Mais vous comptez en vain, voleurs de ma Lorraine,
Sur mon peu de mémoire et sur mon peu de haine,
Je suis un, je suis Tous, et ce que je vous dis
Tous les coeurs furieux vous le disent, bandits!
Non, nous n'oublierons pas! Lorraine, Alsace, ô villes,
O chers français, pays sacrés, soyez tranquilles.
Nous ne tarderons point. Le glaive est prêt déjà
Que Judith pâle au flanc d'Holopherne plongea.
Eternel souvenir! Guerre! guerre! Revanche!

Ah! ton peuple vivra, mais ton empire penche,
Allemagne. 0 ,révolte au Tond du tombeau sourd!
O. tocsin formidable au clocher de Strasbourg!
Ossements remués-!'dressement de fantômes!
Czars, princes, empereurs, maîtres du monde, atomes,
Comme ces grands néants s'envolent dans la nuit!
Comme l'éternité des rois s'évanouit!
LA CORDE D'AIRAIN, X ALSACE ET LORRAINE 529
Des hommes, jeunes, vieux, hurlant, des paysannes,
Des paysans, ayant des faulx pour pertuisanes, '
Ah! le jour de la lutte, il en viendra plus d'un!
Metz imitera Lille et Strasbourg Châteaudun;
Vos canons contre vous retourneront leurs gueules,
Les pierres se mettront en marche toutes seules
Et feront des remparts contre vous, et les tours
Vous chasseront, hiboux, milans, corbeaux, vautours!
On verra fourmiller le gouffre des épées;
Alors revivra, fière, au vent des épopées,
La. Révolution debout, le sabre au poing;.
Et, pâles, vous de qui -l'avenir ne veut point,
Vous verrez reparaître, ô rois, cette gorgone
A travers le branchage effrayant de l'Argonne;
La France embrassera l'Alsace, embrassera
La Lorraine, ô triomphe! et l'Europe sera!
Et les vengeurs, avec des chants et des huées,-
Plus abondants que l'ombre au puits noir des nuées,
Plus pressés que l'averse en un ciel pluvieux,
Viendront, et je verrai cela, moi qui suis. vieux!

Vous riez. N'est-ce pas que l'heure est mal choisie,
Rois, pour tant d'espérance et tant de frénésie,
Quand on vide nos sacs d'écus, quand nous avons
Le même sort qu'ont eu jadis les esclavons,
Quand tout notre sang fuit par notre veine ouverte,
Quand vos fusils joyeux ont tous leur branche verte,
Quand tout est gloire, orgueil, force! -Eh bien, vous verrez.
Soit. Les songes ne sont pas encor dédorés
Mais, princes, cette chose étrange, la justice;
Existe; et, quel que soit le château qu'on bâtisse,
Fût-il de marbre, il est d'argile, et son ciment
Périra, s'il n'a pas le droit pour'fondement;
Son mur est vain s'il n'est gardé que par le nombre,
Et sa porte de bronze est faite avec de l'ombre.
Vos peuples sont déjà repentants -de vous voir
Tant d'ivresse, un tel sceptre aux mains, tant de pouvoir;
Ils vous ont couronnés, ne sachant pas qu'un Louvre
Abrite la rapine et le vol, dès qu'on l'ouvre;
Ils frémissent de voir que vous avez tout pris.
C'est de leur flanc que l'arbre immense du mépris
Sortira comme un chêne horrible sort de terre.

Vous croyez, tout-puissants stupides, qu'on fait taire
L'éternelle clameur des hommes opprimés!
Vous pesez sur les gonds de la nuit, vous fermez
La porte. par où doit venir la grande aurore!
Vous tentez d'étouffer l'aube-auguste et sonore!:

Ah! vous vous attaquez au sinistre avenir!
Il vient ressusciter, sauver, aimer, punir!
Tremblez! vous violez la rive inabordable.
Savez-vous les secrets de la nuit formidable?
C'est nous que le matin mystérieux connaît;
Ce qui germe, ce qui s'avance, ce qui naît,
Ce qui pense, est à nous. Donc tremblez, ô despotes.
' Tout ce que tu fais, Krupp, tout ce que tu tripotes,
Bismarck, tous les fourneaux, flamboyants entonnoirs,
Où l'âpre forge, souffle avec ses poumons noirs,
Fabriquant des canons, des mortiers, des bombardes,
Tout ce qu'un faux triomphe inspire à de faux bardes,
Rois, je vous le redis,-ce décor d'opéra
Pâlira, passera, fuira, s'écroulera)

Oui, nous sommes tombés et vaincus, et le Xanthe
Frémissant ne vit pas Ilion plus gisante;
Oui, nous sommés à terre, à bas, brisés, battus
Oui, mais Quatrevingt-douze et ses sombres vertus
Crôissent dans nos enfants, et notre ciel se dore
De ce vieil astre, éclos dans cette jeune aurore;
Leurs fraîches voix sont là chantant les grands défis,
Nous voyons nos aïeux renaître dans nos fils;
Oui, vous l'emportez; mais nul ne trompe. et n'évite
L'oeil invisible; et bien qu'un larron marche vite,
Le châtiment boiteux le suit et le rejoint;
Mais mon pays n'est pas assez mort pour ne point
Entendre votre éclat de rire dans sa tombe,
Et cela te réveille, ô France, ô ma colombe,
O ma douce patrie, ô grand aigle effrayant!
Oui, vous croyez que tout finit en balayant,
Et que lorsqu'on a mis dans un coin les décombres,
On peut sur les tombeaux laisser rôder les ombres.
Eh bien non. Car une ombre est une âme. Oui, tyrans,
Nous sommes accablés, dépouillés, expirants,
Nous n'avons plus d'amis, plus d'argent, plus d'armée,
Plus de frontières, mais nous avons la fumée
De nos hameaux brûlés qui vous dénonce tous,
Et qui noircit le ciel contre vous, et pour nous!
Mais l'étoile survit quand. le navire sombre;
Mais quand l'assassiné saigne dans le bois sombre,
Une blême lueur sort du cadavre nu;.
Mais le destin pensif s'est toujours souvenu
De la nécessité de punir les coupables;
Mais l'invincible essaim des forces impalpables
Qu'on nomme vérité, devoir, progrès, raison,
Vient vers nous et remplit de rumeur l'horizon;
Mais nous sommes aidés par toute l'âme humaine;
Mais le monde a besoin d'un flambeau qui le mène,
Et vous vous appelez Ténèbres; mais le jour,
Le saint travail, la paix, la liberté, l'amour,
Tout cela conduit l'homme et tient dans le mot France!
Oui, nous sommes le deuil, la chute, la souffrance,
Nul peuple de si bas encor n'est revenu;
Mais nous avons pour nous ce quelqu'un d'inconnu
Dont on voit par moments passer l'ombre sublime
Par-dessus là muraille énorme de l'abîme!

9 novembre 1872. H. H.
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