PLUME DE POÉSIES
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 Victor HUGO (1802-1885) Après la dernière bataille,

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MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) Après la dernière bataille,   Victor HUGO (1802-1885) Après la dernière bataille, Icon_minitimeSam 31 Déc - 12:18

Après la dernière bataille,
Quand, formidables et béants,
Six cents canons sous la mitraille
Eurent écrasé les géants;
Dans ces jours où caisson qui roule,
Blessés, chevaux, fuyaient en foule,
Où l'on vit choir l'aigle indompté,
Et, dans le bruit et la fumée,
Sous l'écroulement d'une armée,
Plier Paris épouvanté;

Quand la vieille garde fut morte,
Trahi des uns, de tous quitté,
Le grand empereur , sans escorte
Rentra dans la grande cité.
Dans l'ancien palais Elysée
Il s'arrêta, l'âme épuisée;
Et, n'attendant plus de secours,
Repoussant la guerre civile,
Avant de sortir de sa ville,
Triste, il la contempla trois jours.

Sa tête enfin était courbée.
Plus de triomphes! plus de cris!
Sa popularité tombée
Couvrait sa gloire de débris.
Partout l'abandon ou la haine!
Le soir, quelque passant à peine,
S'arrêtant, mais sans approcher,
Dans le palais cherchant le maître,
A travers la haute fenêtre
Regardait son ombre marcher

Durant ces heures solennelles,
Tandis qu'il sondait son malheur,
L 'oeil des muettes sentinelles
L'interrogeait avec douleur.
Soldats toujours prêts pour la lutte,
Hélas! ils comptaient de sa chute
Chaque symptôme avant-coureur;
Et, comme un jour qui se retire,
Ils voyaient s'effacer l'empire
Dans le regard de l'empereur!

Adieu ses légions sans nombre!
Adieu ses camps victorieux!
II se sentait poussé vers l'ombre
Par un souffle mystérieux.
La nuit, sa fièvre était sans trêves;
II voyait flotter dans ses rêves
Le spectre d'un rocher lointain;
Déjà, l'âme d'angoisses pleine,
II entrevoyait Sainte-Hélène
Dans les brumes de son destin.

Le jour, en proie à la pensée,
L 'oeil fixé sur le sol sacré,
Le front sur la vitre glacée,
Il disait : « Oh! je reviendrai!
Je reviendrai! toujours le même,
Seul, sans pourpre et sans diadème,
Sans bataillons et sans trésors;
Je veux, proscrit, chassé, qu'importe?
Choisir, pour rentrer, cette porte,
Cette porte par où je sors.

« Une nuit, dans une tempête,
Rapporté par un vent des cieux,
Avec des éclairs sur la tête,
Je surgirai, vivant, joyeux!
Mes vieux compagnons d'aventure
Dormiront dans la brume obscure,
Et tout à coup, à l'orient,
Ils verront luire, ô délivrance!
Mon oeil, rayonnant pour la France,
Pour l'Angleterre flamboyant!

« J'apparaîtrai dans les ténèbres
A ce Paris qui m'adora;
Le jour succède aux nuits funèbres,
Et mon peuple se lèvera!
Il se lèvera plein de joie,
Pourvu que dans l'ombre il me voie
Chassant l'étranger, vil troupeau,
Pâle, la main de sang trempée,
Avec le tronçon d'une épée,
Avec le haillon d'un drapeau! »






Sire, vous reviendrez dans votre capitale,
Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur,
Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale,
En habit d'empereur!

Par cette même porte, où Dieu vous accompagne,
Sire, vous reviendrez sur un sublime char,
Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne
Et grand comme César!

Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule,
On verra resplendir votre aigle au bec vermeil,
Et sur votre manteau vos abeilles en foule
Frissonner au soleil.

Paris sur ses cent tours allumera des phares;
Paris fera parler toutes ses grandes voix;
Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares,
Chanteront à la fois.

Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence,
Emu comme le prêtre au seuil du lieu sacré,
Sire, on verra vers vous venir un peuple immense,
Tremblant, pâle, effaré;

Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte,
Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom,
Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte
Au vieux Napoléon.

Une nouvelle armée, ardente d'espérance.
Dont les exploits déjà sèmeront la terreur,
Autour de votre char criera : Vive la France!
Et vive L'Empereur!

En vous voyant passer. ô chef du grand empire!
Le peuple et les soldats tomberont à genoux;
Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire
Je suis content de vous!

Une acclamation douce, tendre et hautaine,
Chant des coeurs, cri d'amour où l'extase se joint,
Remplira la cité; mais, ô mon capitaine!
Vous ne l'entendrez point.

De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire,
Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas;
Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire,
Vous ne le verrez pas.

Car, ô géant! couché dans une ombre profonde,
Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami,
S'éveilleront Paris, et la France, et le monde,
Vous serez endormi!

Vous serez endormi, figure auguste et fière,
De ce morne sommeil, plein de rêves pesants,
Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,
Dort depuis six cents ans.

L'épée au flanc, l'oeil clos, la main encore émue
Par le dernier baiser de Bertrand éperdu,
Dans un lit où jamais le dormeur ne remue,
Vous serez étendu.

Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles,
Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout,
Et qui, touchés un soir par le vent des batailles,
Se couchaient tout à coup.

Leur attitude grave, altière, armée encore,
Ressemblait au sommeil, et non point au trépas;
Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore,
Ne les réveillait pas.

Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire,
Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer,
Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire,
Ne pourra que pleurer.

Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume
Tous les fronts, tous les coeurs qui battront sous le ciel
Les nations feront asseoir votre fantôme
Au trône universel.

Les poètes divins, élite agenouillée,
Vous proclameront grand, vénérable, immortel,
Et de votre mémoire, injustement souillée,
Redoreront l'autel.

Les nuages auront passé dans votre gloire;
Rien ne troublera plus son rayonnement pur;
Elle se posera sur toute notre histoire
Comme un dôme d'azur.

Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne,
Pour la France un proscrit magnanime et serein,
Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne,
Un colosse d'airain,

Vous cependant, - tandis qu'une pompe sacrée
Mènera par la ville un cortège inouï,
Et que tous croiront voir revivre à votre entrée
Un monde évanoui;

Tandis qu'on entendra, près du dôme ou des ombres
Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient,
Rugir les vieux canons comme des dogues sombres
Quand le maître revient;

Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface,
Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,
Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face
Par le ver du tombeau!






Sombres événements, hérauts aux noirs messages!
Masques dont le Seigneur connaît seul les visages,
Que vous parlez parfois un langage effrayant!
Oh! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même
Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème,
Que vous nous jetez en fuyant?

Rien n'est complet; à tout il manque quelque chose;
L 'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose.
Ces héros sont trop grands! un même sort les suit.
Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes
Ont deux versants ainsi que les hautes montagnes;
D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit.

Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère!
Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire.
Oh! que d'écroulements! tout chancelle à la fois,
Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines,
Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines
Sous le poids des divines lois!

Rien de ces noirs débris ne sort - que toi, pensée!
Poésie immortelle à tous les vents bercée!
Ainsi, pour s'en aller en toute liberté,
Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche,
Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche
Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté.
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