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 Jean Auvray(1590-1633) GROTESQUES IMAGINATIONS

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MessageSujet: Jean Auvray(1590-1633) GROTESQUES IMAGINATIONS   Jean Auvray(1590-1633) GROTESQUES IMAGINATIONS Icon_minitimeDim 8 Jan - 22:59

GROTESQUES IMAGINATIONS



Grotesques imaginations de Turlupin,
Sur les amours de son maistre.
Mon maistre chauve comme un oeuf,
Ridé en caillette de boeuf,
Plus vieux que n' est la passe-meze,
Ny que la diane d' Epheze,
Entrant comme un fourgon a four,
Est si fort constipé d' amour
Qu' il n' en chiera de trois semaines,
Ce feu bondit dedans ses veines
Comme un balon dans un sabot.
Plus gorgias qu' un escarbot,
Plus frais que sa vieille escarcelle
Plus affable qu' une pucelle,
Et plus sage qu' un pelerin
Qui revient de S Mathurin,
La voix accordante et hardie
Comme un rossignol d' Arcadie,
Sobre comme un petit pourceau,
Fameux comme l' huis d' un bordeau,
Honneste comme un pot de chambre,
Plus attrayant qu' un dizain d' ambre
Plus blandissant qu' un reformé,
Plus sain qu' un ladre confirmé,
Plus secret qu' un coup de tonnerre,
Plus accostable qu' un lierre.

Au demeurant, tousjours joly,
Plus reluysant et plus poly
Qu' Itis n' y sa pierre de touche,
Les mots luy croissent dans la bouche,
Comme le musc sur un retraict,
Bref, jour et nuict ce vieux pourtraict,
Esveillé comme un chat qu' on fesse,
Ne parle rien que de maistresse,
D' amours, de feux, de cupidons,
De traicts, d' attraicts, et de brandons,
D' yeux, de soleils, d' astres, de charmes,
De feux, de martyres, de larmes,
Et autre attirail amoureux:
Jargon ordinaire a tous ceux
Qui suivent l' enfant de Ciprine.
Poussant de sa froide poictrine
Plus de souspirs et de sanglots
Qu' un espagnol ne fait de rots,
Ny de vesses les accouchées,
Ny qu' un lansquenet aux tranchees
Ne fait de pets quand il est soul:

Bref, je ne croy point que ce fou
N' ait tous les diables dans le ventre,
Et que du plutonique centre
Cerbere ne soit déchainé
Pour tourmenter cét obstiné,
Tant est grande d' amour la rage.
Pour moy, si ce beau dieu volage
Venoit de son poizon charmeur
Embroüiller ma gaillarde humeur,
Le chef coiffé d' une marmitte,
Sur mon ventre une lichefrite,
À grands coups de broche à rostir
Je l' en ferois bien repentir:
Puis, l' ayant demonté de fléches,
D' arc, de carquois, et de flaméches,
Ce bastard, ce mignon, ce nain,
S' en iroit pleurer tout soudain
En Paphos, en Cypre, en Cythere,
Au sein de sa paillarde mere:
Ou j' envoyrois en mon courroux
Dans les enfers ce dieu des foux,
Avec Pluton et Proserpine.
Fy d' amour vive la cuisine,
Vive les pots, vive les plats,
Andoüilles, gogues, cervelats,
Vive la chair, vive la soupe,
Et vive l' amour quand je souppe.
Car vivre tousjours sans soucy,


Avoir le ventre bien farcy
De salmigondis, de salades,
De jambons, et de carbonnades,
Et boire sec comme un sapin
Sont les amours de Turlupin.
Ô que c' est une chose hydeuse
Qu' un portraict d' une ame amoureuse?
Celuy qui veut peindre un amant,
Qu' il s' imagine seulement
Ces spéctres qui les nuicts entieres
Environnans les cimetieres
Font retentir les monuments
D' espouventables hurlements:
Ou qu' il se forme une statuë,
Have, longue, maigre, pointuë
Comme l' idolle de la faim:
Qu' il prenne encor pour son dessein
Ces squelettes anatomiques
Que l' on voit tousjours aux boutiques
Des barbiers les plus ignorans
Pour se faire estimer sçavans:
Ou les carcasses décharnees
Des haridelles écorchées:
Ou ces phantosmes de drapeaux
Qui espouvantent les oyseaux.
Bref, je ne croy point qu' en ce monde,
Ny dedans la fosse profonde
Où sont les esprits tenebreux,


Se trouve rien de si affreux
Si sec, si horrible, et si maigre
Que ces amoureux de vin-aigre.
Encor mon vaillant franc-archer
Qui ne sçait pas son nez moucher
Trenche de l' amadis de Grece,
Et pour complaire a sa maistresse
Est tousjours armé jusqu' aux dents,
Ses yeux sont deux tisons ardens
Qui leur jalouses flames dardent
À ceux qui seulement regardent
La Circe qui l' a enchanté.
Un vieux registre, un cu gratté,
Bossuë devant et derriere
Comme une double gibeciere,
Le teint flétry et bazanné
Comme un vieux contract suranné,
Une furie, une megere,
Une meduse, une sorciere,
Un vieux havre ouvert a tout vent,
Une lanterne de convent,
Nez-pourry, cu-plat, fesse-molle,
Sur qui la teigne, et la verolle
Ont exercé leurs cruautez,
Percée a jour de tous costez,
De qui les mamelles molasses
Serviroient bien de deux bezasses,
Le menton fait en chausse-pié,


Le bas du ventre historié
Comme un bast de mulet d' Auvergne
De son penil pend une hargne,
Qui rencontrant deux landions
Font en ses brusques tordions
Entre ses fesses applaties
Une musique a trois parties.
Bref, ce vieux fust, ce vieux cabas,
Qui mene le branle aux sabbats,
Qu' un grand bouc parmy cette troupe
A mille fois portée en croupe,
Et qui cent fois a laschement
Baisé le diable au fondement,
Vieille aridelle de bagages,
À qui palefreniers, et pages,
Laquais, soldats, et pionniers,
Ont monté dessus ses paniers.
En fin cette laide guenuche,
Le cu chaud en poule d' austruche,
Sçait si bien mon maistre piper,
Et dans ses filets attrapper
Qu' il est enragé s' il n' embrasse
Tousjours cette vieille carcasse.
Voila le suject tant aymé
Qui fait que jour et nuict armé
En escuyer de Domp Quichotte,
Et jusqu' aux genoux dans la crotte,
Je prens garde qu' en ce bordeau


Ne glisse quelque maquereau
Pour de sa langue babillarde,
Nous emporter cette mignarde,
Qui tient lié ce jobelin
Comme un asne à l' huis d' un moulin.
Au diable l' amour et les charmes
Au diable la guerre, et les armes,
Depuis que ce gentil amant
A coiffé mon entendement
De ce morion effroyable,
J' ay tousjours esté miserable,
Poüilleux, crasseux, crotté, lassé,
Plus embrené, plus harassé
Qu' un chien qui a les loups aux fesses
Puis apres ces belles proüesses
Il faut souvent disner par coeur.
Peut-on mieux monstrer sa valeur,
Et sa genereuse origine
Que de bien fraper en cuisine?
Tailler en pieces un jambon,
Fendre jusqu' aux dents un chappon,
Rompre d' un pasté les murailles,
Fondre dans un gros de vollailles,
Arranger les contre-hastiers,
Flanquer broches, pointer landiers,
Puis soufler a trongnes flambantes,
Comme celles des coribantes,
Dedans un cornet bacchanal,


Tant que le piot septembral
Par un vineux entousiame
Ravisse et transporte nostre ame
Sur Cytheron, ou autrefois
Se solemnisoient tous les mois
Du Pere Denis les orgies,
Lors que les menades rougies
Crioyent d' un gozier enroüé
Jo, Jacq, Evan, Evoé.
Ô la douce et gentille guerre!
Il n' est chamaillis que de verre,
Carrabines que de flacons,
N' y fourniments que de jambons
Rondaches que de lichefrites,
Bourguignottes que de marmittes,
Escarmouches que de festins,
Bandolieres que de boudins,
Ny escharpes que de saucisses.
Ô cuisine, ô douces delices!
Chez toy tousjours je me suis veu
Potelé, rebondy, fessu,
Mais depuis que je t' ay perduë
Toute ma graisse s' est fonduë.
Mon col ressemble un entonnoir,
Ma teste applatie en battoir
Est fichee entre mes espaules
Comme un chardon entre deux gaules
L' oeil have, le front de canard,


Le nez en coque de haumard,
L' oreille en siflet à moustarde,
La trongne tetrique et hagarde,
Le gosier sec en pied d' eslan,
La bouche creuse en four a ban,
Les joües molles et fanées,
Comme vessies surannées,
Le front passé en marroquin,
Les machoires en vilbrequin,
Les narines en deux gouttieres,
Les dents en longues fourchefieres,
Les doigts crochus comme havets,
Longs en manches de ganivets,
Les deux mains comme deux estrilles,
Les deux coudes comme deux billes,
Le bras fait comme un larigot,
L' espaule pointuë en argot,
Mes ongles sont toilles d' aragnes,
Mes pieds sont deux estuits de peignes
Mes cuisses comme deux tréteaux,
Mes jambes deux gresles fuseaux,
Ma voix semble un son de cimballes,
Ma poistrine un jeu de regalles,
Mon dos ne ressemble pas mal
À l' eschine d' un vieux cheval,
Mes spondiles maigres et croches
Sont des landiers a tourner broches,
J' ay le nombril en bilboquet,


L' entre-fesson comme un claquet,
Le cropion en cu de lampe,
Les fesses plates en estampe,
Et les genitoires pendants
Comme les manches des pedans,
Le trou d' où sort le vent de bize
Comme une glace de Venise.
Ô grasses cuisines de cour!
Maudit soit la guerre, et l' amour,
Qui m' ont trans-formé en gendarme,
Tu-tu, tu' tuë, alarme, alarme,
Ne voy-je pas des gens de fer?
Pleust-il a Dieu que Lucifer!
Jusques a leur fureur passée
M' eust mis dans sa chaire perçée,
Tant je crain que maint horion
Ne pleuve sur mon morion.
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