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 Jean Auvray(1590-1633) DISCOURS DES SONGES

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MessageSujet: Jean Auvray(1590-1633) DISCOURS DES SONGES   Jean Auvray(1590-1633) DISCOURS DES SONGES Icon_minitimeMer 11 Jan - 0:53

DISCOURS DES SONGES

Discours des songes, à Monsieur Berault M.
Berault, tu me disois qu' aux cervelles de marque,
En l' esprit relevé d' un genereux monarque
Tomboit aussi souvent le songe fabuleux,
Qu' au stupide cerveau d' un peuple paresseux,
Et pour donner couleur à ton paralogisme
Tu me fis sur le champ ce captieux sephisme:
À sa cause tousjours est conforme l' effect,
Or l' imaginative est la cause qui faict
Le songe imaginé, la vapeur qui arrive
Au cerveau du dormant c' est la cause passive,
Dont le grand et le moindre ayans mesmes rapports
Au sens imaginant, mesmes vapeurs au corps,
Sont egaux (disois-tu) en songes phantastiques.
Mais, toutes les chaleurs des pressantes logiques,
Ne m' empescheront pas de croire quelques-fois
Aux songes pondereux des princes et des roys,


Les petits et les grands de songes sont capables,
Mais les petits des faux, les grands des veritables,
Les roys sont rarement par songes abusez,
Tesmoin en est Priam et ses murs embrasez,
Tesmoin la triste reyne en chienne convertie,
Le tyran de l' Egipte, et le roy d' Assirie,
Le dictateur romain, Lothaire, Childebert,
Clovis, Hugues Le Grand, et l' enfant Dagobert,
Car les divinitez des royaumes tutrices
Aux roys plutost qu' au peuple annoncent les indices
Des accidents futurs par songes apparents,
Non que par fois Morphée en l' ame des plus grands
Par la porte d' yvoire incertain ne se plonge.
Les doctes escrivains ont tousjours fait du songe
Quatre divers scadrons, les uns sont naturels
Créez de la vapeur des humeurs corporels,
Vapeur qui de l' humeur retenant la nature,
Se concréant, concrée au cerveau, la figure
Qui rapporte le mieux à l' humeur du dormant.
De la, le bilieux, petulent, prompt, fumant,
Ne songe que des feux, des batailles rangées,
Des debats, des combats, des villes assiegées:
Le sanguin, jovial, gaillard, frisque, amoureux,
Ne songe que plaisirs, que delices, que jeux,
Que dances, que festins, que discours, qu' acolades,
Que musique, jardins, honneurs et pallissades,


Le pesant phlegmatic ne songe que des ponts,
Des navires, des mers, et des fleuves profonds:
Le noir melancolic, maussade, solitaire,
Studieux, taciturne, ombrageux, sedentaire,
A des songes beaucoup plus estranges que tous,
Il ne voit que serpents, que chats, que rats, que loups,
Que fantosmes affreux, que spectres, que tenebres,
Que corps morts, que linceuls, que vestemens funebres,
Que lugubres tombeaux, que sepulchres béants.
Et si ces froides humeurs se vont torré-fiants:
(comme il advient souvent a l' hypocondriaque)
Dormant, il est saisi d' un songe maniaque,
Car si tost cét aduste et violent humeur
Au cerveau n' a porté sa maligne vapeur,
Que nostre loup-garou se leve, et par la ruë,
Il court, il crie, il choque, il saute, il frappe, il ruë,
Il se veautre en la fange, il se plonge au ruisseau,
Homme, cerf, thoreau, chien, loup, lyon et pourceau,
Rit, brame, beugle, jappe, urle, rugit, grommelle,
Bref, comme un fier tyran qui ses subjects bourrelle,
Ce tyrannique humeur sappe et porte à l' envers
Les plus forts fondements du petit univers:
Mais si tost que le sang, doux et paisible prince,
Commence à dominer en l' humaine province
Sur ses autres germains, à l' instant tout est coy,
L' esprit du lycantrope alors r' entre chez soy


Qui sentant du sommeil sa paupiere pressée
Oublie à son resveil la bourrasque passée,
Comme le marinier le calme succedant
Ne se resouvient plus du danger precedent,
Des songes voyla donc une espece expliquée.
D' icelle la seconde est souvent compliquée,
Car comme celle-là suit les divers accords
Et les complexions naturelles du corps,
Cette-cy va suivant de l' ame l' habitude,
Tous ces songes nageans aux flots d' incertitude,
Pestris du mol broüillis d' idoles vagabonds,
L' humeur fait les premiers, et les moeurs les seconds.
Ainsi du vertueux l' équitable pensée
Des songes importuns n' est jamais traversée
Celuy songe fort peu qui vid frugalement,
Le devot en songeant a de l' abouchement
Souvent avec son dieu une chaste poictrine
Ne songe qu' à l' amour de l' essence divine,
Le songer des sçavans n' est qu' un resouvenir
De leurs doctes leçons, un doux entretenir
Des labeurs de Platon, d' Homere, et de Virgile.
Du grave magistrat l' entendement agile
Gouste en songe les fruicts d' une publique paix,
Les princes vigilans ne sommeillent jamais
Que sur l' escu d' Achille ou est peint tout le monde,
Ces grands cieux sans repos font jour et nuict la ronde
À l' entour de leur peuple, et leurs songes de poids
Ne sont que des lauriers, des palmes, et des loix.


Au rebours, les esprits enclins aux malefices
Ont en songeant commerce avec leurs propres vices,
De là, l' effeminé d' un songe vicieux
Se chatoüille en dormant l' esprit luxurieux,
Tantost il baisera sa Circe enchanteresse,
S' enlacera le col de sa flotante tresse,
Luy serrera les doigts, pincera son menton,
Succera goulument le bout de son teton,
Puis apres le combat pour marque de conqueste
Au mary plantera deux cornes sur la teste,
Mais au resveil ne reste à ce sale Ixion
Qu' un sale souvenir de sa polution.
L' Icare ambitieux, brigu' -estats, brigue-charges,
Athlas qui veut porter sur ses espaules larges
Tout un ciel de grandeurs, Phaëton orgueilleux
Qui envie à Phoebus son coche perilleux,
En fin ce remuant, en songes chimeriques
Ne void que factions, rebelles republiques,
Que ligues, que complots, qu' abrogemens de loix,
Que des roys sans royaumes, et royaumes sans roys
Bref que bourbiers esmeus pour pescher en eau trouble.
L' envieux front blafard, dent pointuë, ame double,
Ne songera jamais qu' au mal de son voisin,
Ses troupeaux seront morts, un scrophuleux farcin
Pourrira ses chevaux, ses vignes sont gelées,
Ses maisons sont en feu, ses moissons sont greslées,
Ses arbres sont broüis, son procez est perdu.


L' Epicure gourmand au grand ventre tendu
Caligule friand, songe tousjours qu' il entre
Mille mets delicats dedans son large ventre,
Qu' il entonne à longs traicts dans son corps crapuleux
Par son col de heron le bruvage fumeux
Du dangereux enfant de Semelle embrasée.
L' avare foüille terre ame d' usure usée,
Geoscope, mesquin, Tantale, ayme-thresor,
Dragon tousjours veillant dessus les pommes d' or,
Ne songe que l' ingots, que cedules escheuës,
Qu' usuraires contracts, que navires venuës
Du Peru, de la Chine et de ces bords dorez
Des rayons cinthiens les premiers colorez,
Pour les songes seconds ces exemples suffisent.
Il faut parler des tiers qui nos esprits seduisent,
Ceux-cy sont proprement nommez illusion,
Forgez par l' entremise et par l' invention
D' un follastre demon, qui follastrement nouë
Dans l' imaginative, et de l' esprit se jouë,
Ces rustes quelquesfois pour nous espouventer
À nos sens endormis viennent representer
(se servant toutesfois des vapeurs corporelles)
Des cerberes affreux, des megeres bourrelles,
Des aeoles bouffans, des satyres barbus,
Des faunes ergotez: puis si tost que Phoebus
Resveille à son resveil l' ame au somme charmée
Ces images trompeurs se perdent en fumée,


Mais de l' ordre dernier les songes sont certains
Revelez par les dieux aux fragiles humains,
Pour prevoir, prevenir, predire veritables
Des insolens destins les courses immuables.
Or est-il trois degrez de revelation:
La premiere se fait par l' inspiration
De quelque bon genie, et s' appelle mentalle,
La seconde par voix, que j' appelle vocalle,
La troisiesme est visible: or, soit que (l' oeil pressé
Du somme engourdissant) l' esprit embarrassé
Discoure rudement de ces secrettes choses,
Ou que l' oeil les regarde à paupieres décloses,
Ou que l' oreille ouverte en discerne les voix,
Mon Beraud, il est vray, que plus souvent aux roys,
Aux sages magistrats, aux gouverneurs, aux princes
Qui tiennent en leurs mains le timon des provinces,
Ces inspirations, ces sons articulez
Et ces visibles corps paroissent dévoilez:
Et que plustost leurs sens, leurs yeux, et leurs oreilles
En perçoivent le sens, la veuë, et les merveilles.

Mais d' autant que souvent et sans distinction
L' illusion se prend pour vraye vision:
Pour tirer ce rideau qui nostre oeil enveloppe
Et lever cette pierre ou l' esprit souvent choppe,
Il me semble à propos de discourir, comment
L' une de l' autre on peut separer proprement.


Triple est la vision, l' une intellectuelle,
Spirituelle l' autre, et l' autre corporelle,
La premiere se fait veillant, ou sommeillant,
La seconde en dormant, et la tierce en veillant,
Certaines toutes trois, oracles veritables,
Horribles à l' abbord, au depart agreables,
Extazent les esprits, tiennent l' ame en suspens,
Paroissent plusieurs fois, et n' ont qu' un simple sens,
Blanches le plus souvent, claires et lumineuses.
Mais les illusions sont choses tenebreuses
Emblesmes à tous sens, phantosmes mensongers,
Idoles monstrueux fantasques et legers,
Concepts extravagans, chimeres incertaines,
Rauques et casses voix, volages, vagues, vaines.
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