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 Henri Barbusse. (1873-1935) IV Volpatte Et Fouillade.*

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MessageSujet: Henri Barbusse. (1873-1935) IV Volpatte Et Fouillade.*   Henri Barbusse. (1873-1935) IV Volpatte Et Fouillade.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:33

IV Volpatte Et Fouillade.*

En arrivant au cantonnement, on cria:

-Mais où est Volpatte?

-Et Fouillade, où c’qu’il est?

Ils avaient été réquisitionnés et emmenés en première ligne par le 5e Bataillon.
On devait les retrouver au cantonnement. Rien. Deux hommes de l’escouade perdus!

-Bon sang d’bon sang! Voilà c’que c’est que d’prêter des hommes, beugla le
sergent.

Le capitaine, mis au courant, jura, sacra, et dit:

-I’ m’ faut ces hommes. Qu’on les retrouve à l’instant. Allez!

Farfadet et moi, nous fûmes hélés par le caporal Bertrand dans la grange où,
étendus, nous nous immobilisions déjà et nous engourdissions.

-Faut aller chercher Volpatte et Fouillade.

Nous fûmes vite debout, et nous partîmes avec un frisson d’inquiétude. Nos deux
camarades, pris par le 5e, ont été emportés dans cette infernale relève. Qui
sait où ils sont et ce qu’ils sont maintenant!

. . . Nous remontons la côte. Nous recommençons à faire, en sens inverse, le
long chemin fait depuis l’aube et la nuit. Bine qu’on soit sans bagages, avec,
seulement, le fusil et l’équipement, on se sent las, ensommeillé, paralysé, dans
la campagne triste, sous le ciel empoussiéré de brume. Bientôt Farfadet souffle.
Il a parlé un peu, au début, puis la fatigue le fait taire, de force. Il est
courageux mais frêle; et, pendant toute sa vie antérieure, il n’a guère appris à
se servir de ses jambes, dans le bureau de mairie où, depuis sa première
communion, il griffonnait entre un poêle et de vieux cartonniers grisonnants.

Au moment où l’on sort du bois pour s’engager, en glissant et pataugeant, dans
la région des boyaux, deux ombres fines se profilent en avant. Deux soldats qui
arrivent: on voit la boule de leur paquetage et la ligne de leur fusil. La
double forme balançante se précise.

-Ce sont eux!

L’une des ombres a une grosse tête blanche, emmaillotée.

-Il y en a un blessé! C’est Volpatte!

Nous courons vers les revenants. Nos semelles font un bruit de décollage et
d’enfoncement spongieux, et nos cartouches, secouées, sonnent dans nos
cartouchières.

Ils s’arrêtent et nous attendent quand on est à portée:

-Il n’est qu’temps! crie Volpatte.

-Tu es blessé, vieux?

-Quoi? dit-il.

Les épaisseurs de bandages qui lui encerclent la tête le rendent sourd. Il faut
crier pour arriver jusqu’à son ouïe. On s’approche de lui, on crie. Alors, il
répond:

-C’est rien d’ça. . . On r’vient du trou où le 5e Bataillon nous a mis jeudi.

-Vous êtes restés là, depuis? lui hurle Farfadet, dont la voix aiguë et quasi
féminine pénètre bien le capitonnage qui défend les oreilles de Volpatte. . .

-Eh ben oui, on est resté là, dit Fouillade, bagasse, nom de Dieu, macarelle! Tu
t’figures pas qu’on s’serait envolé avec des ailes et encore moins qu’on s’rait
parti sur ses pattes, sans ordre?

Mais tous deux se laissent tomber assis par terre. La tête de Volpatte,
enveloppée de toiles, avec un gros noeud au sommet, et qui présente la tache
jaunâtre et noirâtre de la figure, semble un ballot de linge sale.

-On vous a oubliés, pauvres vieux!

-Un peu, s’écrie Fouillade, qu’on nous a oubliés! Quatre jours et quatre nuits
dans un trou d’obus sur qui les balles pleuvaient d’travers, et qui, en plus,
sentait la merde.

-Tu parles, dit Volpatte. C’était pas un trou d’écoute ordinaire où qu’on va
t’et vient en service régulier. C’était un trou d’obus qui r’ssemblait à un aut’
trou d’obus, ni plus ni moins. On nous avait dit jeudi: « Postez-vous là, et
tirez sans arrêt », qu’on nous avait dit. Y a bien eu l’lendemain un type de
liaison du 5e Bataillon qu’est v’nu montrer son naz: « Qu’est-ce que vous foutez
là! » « Ben, nous tirons; on nous a dit d’tirer; on tire, qu’on a dit. Pisqu’on
nous l’a dit, y doit y avoir une raison d’ssous; nous attendons qu’on nous dise
de faire aut’chose que d’tirer. » Le type s’est pisté; il avait l’air pas
rassuré et s’en r’ssentait pas pour la marmitée. « C’est 22 », qu’i disait.

-On avait, dit Fouillade, à nous deuss, une boule de son et un seau d’vin que
nous avait donné la 18e, en nous installant, et toute une caisse de cartouches,
mon vieux. On a brûlé les cartouches et bu le fuchsia. On a conservé par
prudence quelques cartouches et un quignon du Saint-Honoré; mais on n’a pas
conservé d’vin.

-On a z’eu tort, dit Volpatte, vu qu’i fait soif. Dis donc, les gars, vous
n’auriez pas rien pour la gorge?

-J’ai encore un petit quart d’vin, répondit Farfadet.

-Donne-z’y, dit Fouillade en désignant Volpatte. Vu que lui a perdu du sang.
Moi, j’nai qu’soif.

Volpatte grelottait et, dans la gangue énorme de chiffons qui était posée sur
ses épaules, ses petits yeux bridés s’embrasaient de fièvre.

-Ça fait bon, dit-il en buvant.

-Ah! Et pis aussi, ajouta-t-il tandis qu’il jetait, comme la politesse l’exige,
la goutte de vin qui restait au fond du quart de Farfadet, on a poiré deux
Boches. I’s rampaient dans la plaine, sont tombés dans not’ trou, à l’aveugle,
comme des taupes dans un piège à mâchoire, ces cons-là. On les a empaquetés. Et
puis voilà. Une fois qu’on a eu tiré pendant trente-six heures, on n’avait pus
d’munitions. Alors on a rempli d’cartouches les magasins d’nos seringues et on a
attendu, d’vant les colis d’Boches. L’type de liaison a oubelié de dire chez lui
qu’on était là. Vous, l’sixième, vous avez oubelié de nous réclamer, la 18e nous
a oubeliés aussi, et, comme on n’était pas dans un poste d’écoute fréquenté où
la r’lève se fait régulièrement comme à l’administration, j’nous voyais déjà
rester là jusqu’au retour du régiment. C’est, finalement, des bras-cassés du 204
venus pour fouiner dans la plaine à la chasse aux amochés, qui nous ont
signalés. Alors, on nous a donné l’ordre de nous replier, immédiatement, qu’on a
dit. On s’a harnaché, en rigolant, de c’t’ « immédiatement »-là. On a déficelé
les jambes des Boches, on les a emmenés, remis au 204, et nous v’là.

« On a même repêché en passant un sergent qui s’tassait dans un trou et qui
n’osait pas en sortir, vu qu’il avait été commotionné. On l’a engueulé; ça l’a
remis un peu et i’ nous a remerciés: l’sergent Sacerdote i’ s’app’lait. »

-Mais ta blessure, mon vieux frère?

-C’est aux oreilles. Une marmite -et un macavoué, mon ieux -qui a pété comme qui
dirait là. Ma tête a passé, j’peux dire, entre les éclats, mais tout juste,
rasibus, et les esgourdes ont pris.

-Si tu voyais ça, dit Fouillade, c’est dégueulasse, ces deux oreilles qui pend.
On avait nos deux paquets de pansement et les brancos nous en ont encore balancé
z’un. Ça fait trois pansements qu’il a enroulés autour de la bouillotte.

-Donnez-nous vos affaires, on va rentrer.

Farfadet et moi nous nous sommes partagé le barda de Volpatte. Fouillade, sombre
de soif, travaillé par la sécheresse, grogne et s’entête à garder ses armes et
ses paquets. Et nous déambulons lentement. C’est toujours amusant de ne pas
marcher dans le rang; c’est si rare que ça étonne et ça fait du bien. Un souffle
de liberté nous égaie bientôt tous les quatre. On va dans la campagne comme pour
son plaisir.

-On est des promeneurs! dit fièrement Volpatte.

Quand on arrive au tournant du haut de la côte, il se laisse aller à des idées
roses.

-Mon vieux, c’est la bonne blessure, après tout, j’vas être évacué, y a pas
d’erreur.

Ses yeux clignent et scintillent dans l’énorme boule blanche, qui oscille sur
ses épaules -rougeâtre de chaque côté, à la place des oreilles.

On entend, du fond où se trouve le village, sonner dix heures.

-J’me fous d’l’heure, dit Volpatte. L’temps qui passe, ça n’a pu rien à faire
avec moi.

Il devient volubile. Un peu de fièvre amène et presse ses discours au rythme du
pas ralenti où déjà il se prélasse.

-On va m’attacher une étiquette rouge à la capote, y a pas d’erreur, et m’ mener
à l’arrière. J’ s’rai conduit, à c’ coup, par un type bien poli qui m’ dira: «
C’est par ici, pis tourne par là. . . Na!. . . mon pauv’ ieux. » Pis
l’ambulance, pis l’train sanitaire avec des chatteries des dames de la Croix-
Rouge tout le long du chemin comme elles ont fait à Crapelet Jules, pis
l’hôpitau de l’intérieur. Des lits avec des draps blancs, un poêle qui ronfle au
milieu des hommes, des gens qui sont faits pour s’occuper de nous et qu’on
regarde y faire, des savates réglementaires, mon ieux, et une table de nuit: du
meuble! Et dans les grands hôpitals, c’est là qu’on est bien logé comme
nourriture! J’y prendrai des bons repas, j’y prendrai des bains; j’y prendrai
tout c’que j’trouverai. Et des douceurs sans qu’on soit obligé pour en profiter,
de s’battre avec les autres et de s’démerder jusqu’au sang. J’aurai sur le drap
mes deux mains qui n’ficheront rien, comme des choses de luxe -comme des
joujoux, quoi! -et, d’ssous l’drap, les pattes chauffées à blanc du haut en bas
et les arpions élargis en bouquets de violettes. . .

Volpatte s’arrête, se fouille, tire de sa poche, en même temps que sa célèbre
paire de ciseaux de Soissons, quelque chose qu’il me montre:

-Tiens, t’as vu ça?

C’est la photographie de sa femme et de ses deux garçons. Il me l’a déjà montrée
maintes fois. Je regarde, j’approuve.

-J’irai en convalo, dit Volpatte, et pendant qu’mes oreilles se recolleront, la
femme et les p’tits me regarderont, et je les regarderai. Et pendant c’temps-là
qu’elles r’pouss’ront comme des salades, mes amis, la guerre, elle s’avancera. .
. Les Russes. . . On n’sait pas, quoi!. . .

Il se berçait au ronron de ses prévisions heureuses, pensait tout haut, déjà
isolé parmi nous dans sa fête particulière.

-Bandit! lui cria Fouillade. T’as trop d’chance, bou Diou d’bandit!

Comment ne pas l’envier? Il allait s’en aller pour un, ou deux ou trois mois et
pendant cette saison, au lieu d’être exposé et misérable, il serait métamorphosé
en rentier!

-Au commencement, dit Farfadet, je trouvais drôle quand j’entendais désirer la «
bonne blessure ». Mais tout de même, quoi qu’on puisse dire, tout de même, je
comprends, maintenant qu’c’est la seule chose qu’un pauvre soldat puisse espérer
qui ne soit pas fou.
?

On approchait du village. On contournait le bois.

À la corne du bois, soudain une forme de femme surgit à contre-jour. Le jeu des
rayons la délimitait de lumière. Elle se dressait debout à la lisière des
arbres, qui formaient un fond de hachures violâtres -svelte, la tête tout
allumée de blondeur; et on voyait, dans sa face pâle, les taches nocturnes de
deux yeux immenses. Cette créature éclatante nous dévisageait en tremblant sur
ses jambes, puis brusquement elle s’enfonça dans le sous-bois comme une torche.

Cette apparition et cette disparition impressionnèrent Volpatte qui en perdit le
fil de son discours:

-C’t’une biche, c’te femme-là!

-Non, dit Fouillade qui avait mal entendu. C’est Eudoxie qu’elle s’appelle. J’la
connais pour l’avoir déjà vue. Une réfugiée. J’sais pas d’où qu’elle d’vient,
mais elle est à Gamblin, dans une famille.

-Elle est maigre et belle, constata Volpatte. On y f’rait bien une p’tite
douceur. . . C’est du fricot, du véritable poulet. . . Elle a quequ’chose comme
z’yeux!

-Elle est drolle, dit Fouillade. À tient pas en place. Tu la vois ici, là, avec
ses cheveux blonds en haut d’elle. Pis, partez! Plus personne n’y est. Et tu
sais, elle connaît pas l’danger. Des fois, a bagote presque en première ligne.
On l’a vue naviguer sur la plaine en avant des tranchées. Elle est drolle.

-Tiens, la r’voilà, c’t’apparition! À nous perd pas des yeux. Ce s’rait-i’ qu’on
l’intéresse?

La silhouette, dessinée en lignes de clarté, embellissait en cette minute
l’autre bout de la lisière.

-Moi, les femmes, j’m’en fous, déclara Volpatte, repris totalement par l’idée de
son évacuation.

-Y en a un, en tout cas, dans l’escouade, qui s’ en r’ssent salement pour elle.
Tiens: quand on parle du loup. . .

-On en voit la queue. . .

-Pas encore, mais presque. . . Tiens!

On vit pointer et déboucher d’un taillis, sur notre droite, le museau de Lamuse
comme un sanglier roux. . .

Il suivait la femme à la piste. Il l’aperçut, tomba en arrêt, et, attiré, il
prit son élan. Mais, en se jetant vers elle, il tomba sur nous.

En reconnaissant Volpatte et Fouillade, le gros Lamuse poussa des exclamations
de joie. Il ne songea plus sur le moment qu’à s’emparer des sacs, des fusils,
des musettes.

-Donnez-moi tout ça! J’suis r’posé. Allons, donnez ça!

Il voulut tout porter. Farfadet et moi nous nous débarrassâmes volontiers du
fourbi de Volpatte, et Fouillade consentit, à bout de forces, à abandonner ses
musettes et son fusil.

Lamuse devint un amoncellement ambulant. Sous le faix énorme et encombrant, il
disparaissait, plié, et n’avançait qu’à petits pas.

Mais on le sentait sous l’empire d’une idée fixe et il jetait des regards de
côté. Il cherchait la femme vers laquelle il s’était lancé.

Chaque fois qu’il s’arrêtait pour arrimer mieux un bagage, pour souffler et
essuyer l’eau grasse de sa transpiration, il examinait furtivement tous les
coins de l’horizon et scrutait la lisière du bois. Il ne la revit pas.

Moi, je la revis. . . Et j’eus bien cette fois l’impression que c’était à l’un
de nous qu’elle en avait.

Elle surgissait à demi, là-bas, à gauche, de l’ombre verte du sous-bois. Se
retenant d’une main à une branche, elle se penchait et présentait ses yeux de
nuit et sa face pâle qui, vivement éclairée par tout un côté, semblait porter un
croissant de lune. Je vis qu’elle souriait.

Et suivant la direction de son regard qui se donnait ainsi, j’aperçus, un peu en
arrière de nous, Farfadet qui souriait pareillement.

Puis elle se déroba dans l’ombre des feuillages, emportant visiblement ce double
sourire. . .

C’est ainsi que j’eus la révélation de l’entente de cette Bohémienne souple et
délicate, qui ne ressemblait à personne, et de Farfadet qui, parmi nous tous se
distinguait, fin, flexible et frissonnant comme un lilas. Évidemment. . .

. . . Lamuse n’a rien vu, aveuglé et encombré par les fardeaux qu’il a pris à
Farfadet et à moi, attentif à l’équilibre de sa charge et à la place où il pose
ses pieds terriblement alourdis.

Il a pourtant l’air malheureux. Il geint; il étouffe d’une épaisse préoccupation
triste. Dans le halètement rauque de sa poitrine, il me semble que je sens
battre et gronder son coeur. En considérant Volpatte encapuchonné de pansements,
et le gros homme puissant et bondé de sang qui traîne l’éternel élancement
profond dont il est seul à mesurer l’acuité, je me dis que le plus blessé n’est
pas celui qu’on pense.

On descend enfin au village.

-On va boire, dit Fouillade.

-J’vas être évacué, dit Volpatte.

Lamuse fait:

-Meuh. . . Meuh. . .

Les camarades s’exclament, accourent, s’assemblent sur la petite place où se
dresse l’église avec sa double tour, si bien éborgnée par un obus qu’on ne peut
plus la regarder en face.
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Henri Barbusse. (1873-1935) IV Volpatte Et Fouillade.*
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