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 Henri Barbusse. (1873-1935) VI Habitudes.*

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MessageSujet: Henri Barbusse. (1873-1935) VI Habitudes.*   Henri Barbusse. (1873-1935) VI Habitudes.* Icon_minitimeVen 13 Jan - 20:36

VI Habitudes.*

Nous trônons dans la basse-cour.

La grosse poule, blanche comme le fromage à la crème, couve dans un fond de
panier, près de la cabane dont le locataire enfermé farfouille. Mais la poule
noire circule. Elle dresse et rentre, par saccades, son cou élastique, s’avance
à grands pas maniérés; on entrevoit son profil où cligne une paillette, et sa
parole semble produite par un ressort métallique. Elle va, chatoyante de reflets
noirs et lustrés, comme une coiffure de gitane, et, en marchant, elle déploie çà
et là sur le sol une vague traîne de poussins.

Ces légères petites sphères jaunes, sur qui l’instinct souffle et qu’il fait
refluer toutes, se précipitent sous ses pas par courts crochets rapides, et
picorent. La traîne reste accrochée: deux poussins, dans le tas, sont immobiles
et pensifs, inattentifs aux déclics de la voix maternelle.

-C’est mauvais signe, dit Paradis. Le poulet qui réfléchit est malade.

Et Paradis décroise et recroise ses jambes.

À côté, sur le banc, Volpatte allonge les siennes, émet un grand bâillement
qu’il fait durer paisiblement et il se remet à regarder; car, entre tous les
hommes, il adore observer les volailles pendant la courte vie où elles se
dépêchent tant de manger.

Et on les contemple de concert, et aussi le vieux coq dégarni, usé jusqu’à la
corde, et dont, à travers du duvet décollé apparaît à nu la cuisse
caoutchouteuse, sombre comme une côtelette grillée. Celui-là approche de la
couveuse blanche qui tantôt détourne la tête, d’un « non » sec, en donnant
quelques coups assourdis de crécelle, tantôt l’épie avec les petits cadrans
bleus émaillés de ses yeux.

-On est bien, dit Barque.

-Vise les petits canards, répond Volpatte. I’s sont boyautants.

On voit passer une file de canetons tout jeunes -presque encore des oeufs à
pattes -et dont la grande tête tire en avant le corps chétif et boiteux, très
vite, par la ficelle du cou. De son coin, le gros chien les suit aussi de son
oeil honnête, profondément noir, où le soleil, posé sur lui en écharpe, met une
belle roue fauve.

Au-delà de cette cour de ferme, par l’échancrure du mur bas, se présente le
verger, dont un feutrage vert, humide et épais, recouvre la terre onctueuse,
puis un écran de verdure avec une garniture de fleurs, les unes blanches comme
des statuettes, les autres satinées et multicolores comme des noeuds de cravate.
Plus loin, c’est la prairie, où l’ombre des peupliers étale des rayures vert-
noir et vert-or. Plus loin encore, un carré de houblons, debout, suivi d’un
carré de choux assis en rang par terre. On entend dans le soleil de l’air et
dans le soleil de la terre, les abeilles qui travaillent musicalement, en
conformité avec les poésies, et le grillon qui, malgré les fables, chante sans
modestie et remplit à lui seul tout l’espace.

Là-bas, du faîte d’un peuplier descend, toute tourbillonnante, une pie qui, mi-
blanche, mi-noire, semble un morceau de journal à moitié brûlé.

Les soldats s’étirent délicieusement sur un banc de pierre, les yeux demi-clos,
et s’offrent au rayon qui, dans le creux de cette vaste cour, chauffe
l’atmosphère comme un bain.

-Voilà dix-sept jours qu’on est là! Et on croyait qu’on allait s’en aller du
jour au lendemain!

-On n’sait jamais! dit Paradis, en hochant la tête et en claquant la langue.

Par la poterne de la cour ouverte sur le chemin, on voit se promener une bande
de poilus, le nez en l’air, gourmands de soleil, puis, tout seul, Teilurure: au
milieu de la rue, il balance le ventre florissant dont il est propriétaire, et
déambulant sur ses jambes arquées comme deux anses, crache tout autour de lui,
abondamment, richement.

-On croyait aussi qu’on s’rait malheureux ici comme dans les autres
cantonnements. Mais cette fois-ci, c’est le vrai repos, et par le temps qu’i’
dure, et par la chose qu’il est.

-Tu n’as pas trop d’exercice, pas trop d’corvées.

-Et, entre-temps, tu viens ici, te prélasser.

Le vieux bonhomme entassé au bout du banc -et qui n’était autre que le grand-
père au trésor aperçu le jour de notre arrivée -se rapprocha et leva le doigt.

-Quand j’étais jeune, j’étais bien vu des femmes, affirma-t-il en secouant le
chef. J’en ai mouflé, des d’moiselles!

-Ah! fîmes-nous avec distraction, l’attention attirée, à travers ce bavardage
sénile, par le profitable bruit de la charrette qui passait, chargée et pleine
d’efforts.

-Maintenant, reprit le vieux, j’pense pus qu’à l’argent.

-Ah! oui, c’trésor que vous cherchez, papa.

-Bien sûr, dit le vieux paysan.

Il sentit l’incrédulité qui l’entourait.

Il se frappa la boîte crânienne avec son index, qu’il tendit ensuite vers la
maison.

-T’nez c’te bête-là, fit-il, en désignant une bestiole obscure qui courait sur
le plâtre. Qu’est-c’qu’alle dit? Alle dit: J’suis l’araignée qui fait le fil de
la Vierge.

Et l’antique bonhomme ajouta:

-Faut jamais juger c’qu’on fait, pa’c’qu’on n’peut pas juger c’qui arrive.

-C’est vrai, lui répondit poliment Paradis.

-Il est drôle, dit Mesnil André entre ses dents, tout en cherchant sa glace dans
sa poche, pour contempler ses traits flattés par le beau temps.

-Il est louf, murmura Barque, béatement.

-J’vous quitte, dit le vieux, tourmenté, et ne tenant pas en place.

Il se leva pour aller à nouveau chercher son trésor.

Il entra dans la maison à laquelle nos dos s’appuyaient; il laissa la porte
ouverte et, par là, on aperçut dans la chambre, au pied de la cheminée géante,
une petite fille qui jouait à la poupée si sérieusement que Volpatte réfléchit
et dit:

-Alle a raison.

Les jeux des enfants sont de graves occupations. Il n’y a que les grandes
personnes qui jouent.

Après avoir regardé passer les bêtes et les promeneurs, on regarde le temps qui
passe, on regarde tout.

On voit la vie des choses, on assiste à la nature, mêlée aux climats, mêlée au
ciel, teinte par les saisons. Nous nous sommes attachés à ce coin de pays où le
hasard nous a maintenus, au milieu de nos perpétuels errements, plus longtemps
et plus en paix qu’ailleurs, et ce rapprochement nous rend sensibles à toutes
ses nuances. Déjà, le mois de septembre, lendemain d’août et veille d’octobre et
qui est par sa situation le plus émouvant des mois, parsème les beaux jours de
quelques fins avertissements. Déjà, on comprend ces feuilles mortes qui courent
sur les pierres plates comme une bande de moineaux.

En vérité, on s’est habitué, ces lieux et nous, à être ensemble. Tant de fois
transplantés, nous nous implantons ici, et nous ne pensons plus réellement au
départ, même lorsque nous en parlons.

-La onzième Division est bien restée un mois et demi au repos, dit Volpatte.

-Et le 375e, donc, neuf semaines! reprend Barque, irréfutablement.

-Pour moi, nous resterons pour le moins autant, pour le moins, je dis.

-On finirait bien la guerre ici. . .

Barque s’attendrit et n’est pas loin de le croire.

-Après tout, elle finira bien un jour, quoi!

-Après tout!. . . redisent les autres.

-Évidemment, on n’sait jamais, fait Paradis.

Il dit cela faiblement, sans grande conviction. Pourtant c’est une parole contre
laquelle il n’y a rien à répondre. On la répète doucement, on s’en berce comme
d’une vieille chanson.

Farfadet nous a rejoints depuis un moment. Il s’est placé près de nous, un peu à
l’écart cependant, et s’est assis, les poings au menton, sur une cuve renversée.

Celui-là est plus solidement heureux que nous. On le sait bien; lui aussi le
sait bien: relevant la tête, il a regardé successivement du même oeil lointain,
le dos du vieux qui allait à la chasse de son trésor, et notre groupe qui
parlait de ne plus s’en aller! Sur notre délicat et sentimental compagnon brille
une sorte de gloire égoiste qui en fait un être à part, le dore et l’isole de
nous, malgré lui, comme des galons qui lui seraient tombés du ciel.

Son idylle avec Eudoxie a continué ici. Nous en avons eu des preuves, et même,
une fois, il en a parlé.

Elle n’est pas loin, et ils sont bien près l’un de l’autre. . . Ne l’ai-je point
vue passer, l’autre soir, le long du mur du presbytère, la chevelure mal éteinte
par une mantille, allant visiblement à un rendez-vous, ne l’ai-je point vue, se
hâtant, penchée et commençant déjà à sourire?. . . Bien qu’il n’y ait encore
entre eux que des promesses et des certitudes, elle est à lui, et c’est lui
l’homme qui la tiendra dans ses bras.

Et puis, il va nous quitter: il va être appelé à l’arrière, à l’État-Major de la
Brigade, où on a besoin d’un malingre qui sache se servir de la machine à
écrire. C’est officiel, c’est écrit. Il est sauvé: le sombre futur, que les
autres n’osent pas envisager, est précis et clair pour lui.

Il regarde une fenêtre ouverte, qui donne sur le trou noir d’une chambre
quelconque, là-bas; il s’éblouit de cette ombre de chambre: il espère, il vit
double. Il est heureux; car le bonheur prochain, qui n’existe pas encore, est le
seul ici-bas qui soit réel.

Aussi un pauvre mouvement d’envie naît autour de lui.

-On n’sait jamais! murmure Paradis à nouveau, mais sans plus de conviction que
les autres fois qu’il a proféré, dans l’étroitesse de notre décor d’aujourd’hui,
ces mots démesurés.





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