PLUME DE POÉSIES
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 Berthe De Buxy. (1863-1921) III

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Berthe De Buxy. (1863-1921) III Empty
MessageSujet: Berthe De Buxy. (1863-1921) III   Berthe De Buxy. (1863-1921) III Icon_minitimeLun 30 Avr - 16:08

III

Six semaines avaient passé. Laurent était de retour à Menaudru.
Bien qu'il fût d'un caractère aussi peu expansif que son père, la
présence de son grand frère était douce à Auberte. Elle aimait à
avoir auprès d'elle ce compagnon qui était toujours prêt à
l'écouter, s'il ne lui répondait guère.

Comme le lendemain une affaire appelait Laurent dans une de leurs
fermes voisines, Auberte insista pour l'accompagner une partie du
chemin. Laurent accepta; le frère et la soeur se mirent en route
sous le beau soleil qui répandait jusque dans les fourrés du parc
une clarté réchauffante et joyeuse.

Laurent avait trente ans au moins. A part quelques voyages, des
séjours annuels à Paris ou chez un oncle qui l'avait élevé, il
avait toujours habité Menaudru depuis le second mariage de son
père. Sous son extérieur indifférent et froid, il avait été un
beau-fils modèle pour la Comtesse, un bon, un très bon frère pour
Auberte.

Elle le regardait aujourd'hui, en cheminant à son côté, comme si
elle le voyait pour la première fois. Il était très grand, très
mince, d'allure extrêmement distinguée. Il avait l'air hautain,
ce qui tenait à sa démarche, à ses manières, à son physique, plus
qu'à son caractère. Son visage était grave et ennuyé; une
ressemblance perceptible avec le Comte frappa Aube comme une
découverte. Elle pensa tout à coup qu'elle et Laurent vivraient
ensemble à Menaudru, quand leurs parents ne seraient plus là.
Laurent deviendrait, avec les années, tout pareil à son père,
elle l'image de la Comtesse; ils passeraient leur temps, ils
traîneraient leur vie comme le faisaient les châtelains actuels;
elle se figura voir le couple qu'ils seraient tous deux le soir,
assis seuls dans le grand salon; elle frissonna. Sa bouche
formula une question involontaire:

-Laurent, demanda Auberte, pourquoi vous ennuyez-vous?

Il l'examina une seconde et répondit avec enjouement:

-Mais, ma petite soeur, parce que la vie n'est pas tous les
jours amusante.

-N'est-ce pas? fit-elle préoccupée. Il y a des choses que je ne
m'explique pas, mais que vous, un homme, vous devez comprendre.

Elle le regardait avec une confiance mélancolique et tendre,
persuadée que lui, qui était un homme, pouvait débrouiller
l'accablante énigme.

Elle poursuivit du même ton perplexe, un peu plaintif:

-Il y a peut-être un moyen de la rendre plus intéressante; il y
a peut-être quelque chose à trouver... Je ne sais pas, moi; mais
vous, Laurent...

Non, Laurent ne savait pas non plus. Peut-être n'avait-il pas
beaucoup cherché. Il s'était ennuyé à fond et en conscience
depuis qu'il était au monde; il avait tâché de le faire
honnêtement, en homme bon et en galant homme, c'est tout ce qu'il
pouvait dire. Seulement, il ne le dit pas.

-Laurent, si vous voyagiez davantage?

-Je ne puis quitter souvent la maison sans faire croire que Mme
de Menaudru n'est pas pour son beau-fils une excellente mère. Et
puis, ajouta-t-il sans la moindre effusion, il y a vous, Auberte.

Au bout d'un instant, elle glissa timidement sa main dans la main
gantée de son frère et murmura:

-Si vous voulez, Laurent, je jouerai avec vous aux échecs.

Laurent sourit avec bonté en caressant la petite main de sa
soeur.

-Chère Aube, les échecs ne me distraient guère.

-Alors, dit-elle ouvrant des yeux d'admiration, vous y jouez
pour distraire le Comte et pour que maman ait une heure de
liberté? C'est très bien, mon frère Laurent, vous êtes bien
meilleur que moi.

Il sourit de nouveau en disant:

-Vous êtes venue assez loin, nous voilà sur le chemin public.

-Est-ce que je ne pourrais pas me reposer un instant ici?

Elle désigna une sorte de tertre moussu, dominé par une belle
haie où fleurissaient de grands liserons larges et éclatants de
blancheur comme des lis. Les pruniers d'un jardin rustique
jetaient une ombre mouvante sur le sol. Le chemin était étroit et
peu fréquenté; à quelques pas, commençaient les ombrages d'une
extrémité du parc. Laurent laissa Aube s'asseoir pour reprendre
haleine en lui recommandant de ne pas s'attarder, et, comme il
était attendu, il continua sa route.

Quand il se fut éloigné, Aube se retourna à demi pour considérer
une maisonnette fermée, dont cette haie bordait l'enclos; ce
mouvement lui fit apercevoir deux personnes qui venaient droit à
elle et dans lesquelles elle reconnut, avec une certaine
appréhension, Gillette et Camille Droy.

Mais, tout à coup, Camille échappa à sa soeur, qui voulait la
retenir, et s'esquiva. Gillette s'avança seule avec une
promptitude et une résolution irritée qui ne pouvaient présager
que des intentions hostiles.

-Enfin! cria de loin Gillette. Il y a assez longtemps que je
vous poursuis et que je vous cherche. Mais impossible de vous
rencontrer seule!

Plus de doute, c'était bien à Aube qu'elle en voulait. Laurent
était trop loin pour que sa soeur pût le rappeler; la maisonnette
semblait déserte. Cette fois, le voeu menaçant de Gillette était
accompli: elle tenait la pauvre Auberte seule, sans protection et
sans défense.

Gillette marchait toujours impétueusement, comme à l'assaut;
quand elle toucha Auberte, celle-ci ferma les yeux, puis elle les
rouvrit d'ébahissement en entendant Gillette dire tout d'un
souffle:

-Je vous demande pardon du mauvais tour que nous vous avons
joué avec votre mule. C'était absurde de notre part. Pardonnez-nous
le plus vite que vous pourrez, s'il vous plaît.

Et comme Auberte, subjuguée, la contemplait sans répondre,
Gillette reprit:

-Le patriarche, qui est fin comme l'ambre, a reconnu tout de
suite notre griffe et nous avons reçu une algarade... Vous ne
vous faites pas une idée des algarades du patriarche!

-Mais si, presque... aurait dit Auberte si elle avait pu dire
quelque chose.

-Il n'y a que celles d'Hugues qui l'emportent. Si bien que nous
sommes en disgrâce pour nous être amusés de vous et vous avoir
fait battre la campagne, -c'est le mot. Et nous ne rentrerons
en faveur qu'après vous avoir présenté nos excuses. Aussi, comme
le patriarche est la prunelle de nos yeux, pensez si j'ai couru
après vous depuis l'incident. Au dernier moment, Cam n'a plus pu
se décider; elle a pris la poudre d'escampette, me laissant toute
seule pour la corvée... la commission. La vérité est que Cam vous
en veut plus que jamais. -Oh! mais c'est qu'il faut me
pardonner, dépêchez-vous. Est-ce que vous allez faire la
méchante? Vite, vite, que je puisse dire au patriarche... ouf:
c'est fait.

Sur un demi-sourire d'Aube, elle passa de cet état orageux à une
complète aménité. Elle s'assit par terre à côté d'Auberte, aussi
anéantie par cette intimité subite qu'elle l'avait été par la
véhémence accusatrice de Gillette, en une précédente occasion.

-Et maintenant, dit Gillette, je ne vois pas pourquoi je ne
m'accorderais pas un peu de repos. Dites-moi, petite princesse,
qui était avec vous tout à l'heure? Votre prince, je suppose?

-C'était mon frère, répondit délibérément Auberte, mon frère
Laurent de Menaudru.

Gillette se mit à rire.

-Ah! mon Dieu, qu'il est donc correct!... Vous n'en avez pas
froid de le regarder?

Elle essaya de reprendre son sérieux, mais elle riait malgré
tout.

-Je ne comprends pas, fit Auberte offensée.

-Non, c'est ce qu'il y a de comique. Il est toujours comme ça?

Elle imita la tenue glaciale et distinguée de Laurent, au point
qu'Aube ne put s'empêcher de sourire encore.

-Il est excellent et je l'aime, dit-elle.

-Eh bien, je vous en fais mon compliment, déclara Mlle Gillette
qui domina enfin son fou rire pour ajouter:

-C'est lui qui aura Menaudru et pas vous.

-Menaudru sera à moi, repartit Auberte, comme il est à ma mère.
Laurent n'est malheureusement pas mon vrai frère. Il est très
riche, mais il n'aura pas Menaudru.

-Allons, tant pis, j'aurais eu encore plus de plaisir à le lui
reprendre qu'à vous.

Mais Auberte, suivant une idée qui l'obsédait, dit presque bas:

-Vos frères aînés ne ressemblent pas au mien?

-Mes frères?... au vôtre?...

Gillette rit de plus belle.

-Non, non, Dieu merci, demandez au ciel de ne jamais vous
trouver au milieu de nos garçons. Ce sont des monstres déchaînés,
fit-elle avec un mélange de fierté et de tendresse.

Aube tira de l'aveu cette conclusion étonnante:

-Alors, vous vous amusez beaucoup?

-Beaucoup, dit Gillette sans ambage. Nous avons bien nos
ennuis, mais nous nous amusons a coeur joie.

-Que faites-vous? demanda Aube un peu honteuse de sa question.

-Il faut vous dire que je ne suis pas dans les plus
raisonnables. Hugues, Stéphanie, Edmée nous tiennent en respect,
bien qu'Edmée soit ma cadette.

-Mais enfin? insista Auberte, sa curiosité surmontant la
crainte que lui causaient les façons primesautières de
l'impulsive Gillette.

-D'abord, nous avons beaucoup de besogne, les grands surtout;
les enfants à soigner, à instruire, maman à aider... Nous sommes
trop nombreux pour être riches. On ne peut pas avoir tous les
bonheurs à la fois, acheva-t-elle avec un sourire généreux qui
mettait une véritable beauté sur sa jolie figure rose et
piquante. Le bon Dieu ne nous ménage pas les devoirs à remplir,
mais il nous reste du bon temps. Nous faisons de la musique, des
lectures en quantité; nous jouons des charades, des comédies que
nous composons... Oh! je vous assure que vous en inventeriez
autant sans peine. Edmée a de la voix, Stéphanie d'Aumay chante
comme un ange qu'elle est...

-C'est votre institutrice?

-Notre cousine. Edmée en ce moment est absorbée par Marc. Mais
elle nous reviendra. Cam passe sa vie à tomber d'un embarras dans
l'autre, elle déploie la plus active ingéniosité à s'attirer
d'impayables mésaventures. Et les garçons... L'autre jour, nous
avons trouvé, dans le pupitre de Joseph, une description lyrique
qui débutait par: La lune cachète le ciel de son pain monstrueux.
Mais je n'en finirais pas de tout vous dire, les enfants font
tant de folies... soupira vertueusement Gillette, s'élevant
au-dessus de ces errements qu'elle déplorait.

Et les bonnes veillées que nous avons! Quel tapage... Je m'étonne
que votre château n'en soit pas ébranlé...

-Non, fit Aube avec un sourd regret, les murs sont épais, on
n'entend rien.

-Quand nous sommes trop insupportables, on nous met au piquet,
c'est-à-dire les petits à partir d'Antoine; mais quelquefois le
patriarche se trompe et nous y passons tous.

Auberte n'osa pas avouer son ignorance du supplice en question,
et le piquet se revêtit dans sa pensée des plus séduisantes
couleurs.

-Il fait bon ici, je vais prendre mon ouvrage en attendant que
Cam se décide à me rejoindre, dit Gillette tirant un tricot gris
de sa poche. Nous faisons quarante paires de chaussons. Maman a
pris la part d'Edmée, Stéphanie aidera Camille qui est paresseuse
comme un loir. Nous avons nos quarante paires à fournir avant la
fin du mois, c'est pour les élèves d'un orphelinat agricole qui
est annexé à l'école de Pascal. Quand je pense à ce que nous
aurons à faire ici, où il n'y a pas d'ouvroir; tout est à
organiser, si les gens s'y prêtent. Qu'est-ce qui vous pétrifie?
Est-ce que vous n'avez jamais rien fait?

-Mais si, dit Aube, j'ai mon ouvrage à la maison, du filet. Je
fais beaucoup de filet, quand je travaille. J'ai tricoté aussi
une brassière pour l'enfant de notre jardinier; mais, dit-elle
avec découragement, les bras du poupon n'ont jamais voulu entrer
dans les manches.

-Et alors, dit Gillette très égayée, vous avez repris votre
filet perpétuel. Il faudrait qu'Hugues vous entendît. Vous tirez
la navette, ou bien vous allez vous asseoir au cimetière.

Je comprends que vous ayez l'air un peu somnambule; le patriarche
prétend que vous êtes une petite mangeuse de lotus.

A cet instant, une fillette, qui passait dans le chemin avec une
chèvre, s'arrêta peureusement sur un signe d'Auberte.

-Bonjour Zoé, fit Gillette avec entrain. Quand viendras-tu
arracher l'herbe de mon parterre et gagner ce que je t'ai promis?

-Elle ne veut pas, répondit la petite à demi tournée vers Aube,
comme si c'était la jeune princesse de Menaudru qu'elle désignait
par cet _elle_ rancunier.

-Ta nourrice ne veut pas? demanda Gillette.

Zoé refusa de répondre.

-Vous connaissez donc Zoé? demanda Aube.

-Je l'ai rencontrée qui pleurait, dès le premier jour de mon
arrivée.

-Je ne sais ce qu'a cette enfant, à pleurer toujours, reprit
Auberte. Elle est souvent indocile.

Elle s'arrêta, considéra avec pitié la minuscule coupable aux
allures mornes et lourdes, aux cheveux plantés bas, aux yeux
couleur de fumée. Elle se raidit pour poursuivre sa remontrance.

-Je ne suis pas contente de Zoé, parce qu'elle est sale et
qu'elle jette des pierres aux autres enfants.

Zoé avança brusquement sa main comme une patte de chat sauvage,
mais elle se retira aussitôt et s'éloigna, bondissant derrière sa
chèvre.

-Quelle misérable petite bambine, fit Gillette méditativement;
il en tiendrait quatre comme elle dans les robes usées de
Camille.

-Zoé n'est si malheureuse que par sa faute, répliqua Aube avec
une paisible assurance. C'est ma petite protégée. Ses parents
sont morts; elle a été recueillie par une brave femme qui l'élève
et à qui je donne une pension.

-Une brave femme? En êtes-vous certaine? Zoé ne va pourtant ni
à l'école, ni au catéchisme. Le chagrin et la faim sont écrits
sur la figure de cette petite. Elle a l'air irascible, j'en
conviens, mais pas méchante, et j'ai aperçu la femme dont vous
parlez.

-Déjà? dit Auberte qui s'effrayait presque de voir Gillette,
après six semaines de séjour, plus au fait qu'elle-même des
particularités du pays.

-Oui, elle s'appelle Hermance. Cela ne me surprendrait pas
qu'elle batte la fillette et qu'elle l'affame.

-Oh! s'écria Auberte suffoquée.

-En cette minute même, peut-être qu'elle la bat pour lui
prendre l'argent que vous ne lui avez pas donné.

Aube étendit le bras pour repousser cette vision.

-Mettez-vous à la place d'Hermance, poursuivit l'impitoyable
Gillette. Comment une paysanne avide et sans aucuns principes
religieux n'aurait-elle pas envie de donner à l'enfant, au lieu
de tartines beurrées qui lui reviendraient très cher, un grand
nombre de taloches qui ne lui coûtent rien et lui procurent une
détente salutaire?

Et Gillette se trémoussa comme si elle avait bonne envie de
s'accorder sur l'heure, et aux dépens d'Hermance, la consolation
qu'elle venait de mentionner.

-Je fais ce que je peux, dit Auberte avec douceur: je n'ai pas
que Zoé, je m'occupe encore de l'asile.

-Oui, vous entrez en petite princesse imposante près des
marmots bouche bée. On vous montre les plus sages, vous leur
donnez un bonbon sans même embrasser les mieux lavés, et vous
sortez au milieu de leurs révérences.

-Vous m'avez vue? s'écria Aube divertie et impatientée par
l'exactitude du tableau. Mais mes vieilles à qui je fais
l'aumône...

-La vieille Catherine, par exemple, dans la hutte malsaine de
laquelle je gage bien que vous n'êtes jamais allée.

-Olge ne passerait pas dans le chemin qui conduit chez
Catherine.

-Et c'est là ce qui vous arrête?

Elle considéra les petits pieds idéalement chaussés, étendus
languissants sur l'herbe et qui semblaient si peu faits vraiment
pour de rudes sentiers, et elle s'adoucit pendant qu'Auberte se
contraignait à dire:

-Vous ne savez comme c'est difficile d'aider les gens.

A qui le dites-vous? fit Gillette qui, cette fois, se remit à
rire. Ne sommes-nous pas menacés de mort en ce moment, parce que
le patriarche veut donner de l'ouvrage aux hommes de la montagne?
Oui, de mort, ne vous bouleversez pas, dit-elle, riant toujours.
Le patriarche a le projet d'établir une scierie qu'il dirigera
lui-même. Rien ne lui sera plus aisé puisqu'il était ingénieur de
la grande maison Devaine. Mais ce plan heurte les principes de
certain pêcheur braconnier qui se croit des droits exorbitants
sur la rivière dont le patriarche utilisera les eaux, et nous
voilà toute la dynastie Jaux sur les bras.

-Oh! les Jaux, fit Aube, prenez garde! ce sont des gens très
dangereux; ils se sont retranchés derrière le grand ravin où
personne ne peut les poursuivre. Ils forment une sorte de clan à
demi-sauvage, on ne les voit jamais; il n'y a guère que le chef
Gédéon qui vienne à Mirieux vendre le produit de leur pêche et
des corbeilles que font les femmes: mais ils ont si mauvaise
réputation, que personne ne leur achète.

-C'est peut-être pour cela, dit irrévérencieusement Gillette,
qu'ils sont contraints de braconner. En tout cas, Gédéon nous a
fait déclarer la guerre par l'intermédiaire d'un garde; puis il
est venu lui-même. Edmée et moi étions là.

-Vous n'êtes pas mortes de peur?

-Quelle poltronne vous faites! Que nous peuvent ces pauvres
gens?

-Il faudrait vous défendre, le faire mettre en prison.

-En prison? ah! mais non. Nous nous préparons bravement à la
lutte. Cet homme protège sa rivière, il ne veut pas que nous
troublions les écrevisses et les truites qu'il considère comme sa
propriété. C'est à nous de le mettre en déroute, ou de le
convaincre.

Auberte, tout à tour indignée et confondue, mais vivement
intéressée, ne songeait point à partir, non plus que Gillette.

-Je crois, conclut celle-ci, que ce n'est pas la bonne volonté
qui vous manque, mais que vous éparpillez vos efforts; c'est
comme une poignée de grains que vous sèmeriez à fleur de terre
dans un vaste champ; ils produiraient des épis trop débiles et
trop clairsemés pour jamais faire une bonne gerbe.

-Comment apprendrai-je à semer comme vous?

-Oh! il faudrait mon frère Hugues pour vous répondre.

Une gravité singulière se répandit en Gillette, transformant la
jeune fille espiègle en une femme réfléchie qu'Aube ne
connaissait encore pas.

-Je sais seulement, acheva Gillette, qu'on doit faire aux
pauvres du bien moral et matériel, du bien tangible et durable:
donner des secours réels, solides, atteindre les âmes et les
corps; ne pas se rebuter, ne pas asservir les gens qu'on aide,
mais les aider toujours au nom de Celui qui nous apprit à aimer
les pauvres.

Auberte soupira: Je n'ai pas assez pensé à ces choses.

-Et vous avez cependant pensé beaucoup. Ah! mon père a bien
raison de vous appeler mangeuse de lotus... Il ne veut pas dire
que vous ayez absorbé le fameux lotus du trésor de Menaudru, mais
que vous aimez à vivre dans les nuages; vous savez que le lotus
est la fleur symbolique de l'oubli et du rêve.

Au mot de trésor, Aube avait tourné la tête par un mouvement
d'alarme vers la maisonnette fermée, comme murée, qui les
dominait du haut de son talus vert et bornait la route par un de
ses côtés, sa façade regardant à gauche dans un verger.

-Oui, dit Gillette, je sais: c'est là que demeure la fameuse
demoiselle Anne de Mareux; mais je compte sur vous pour me
compléter son histoire. C'est une histoire romanesque qui est si
bien de votre ressort, que je gage que vous la savez par coeur
dans ses plus invraisemblables détails. Je ne vous laisserai pas
partir sans que vous m'ayez tout dit. Il est probable que nous ne
nous parlerons plus, autant profiter de cette rencontre.

Mais comme Aube, inquiète, regardait toujours la maison au profil
morose:

-Rassurez-vous, dit Gillette, il n'y a personne. Tenez.

Et elle s'en alla secouer la petite porte basse de bois plein,
percée un peu en avant de la maison dans le mur du clos.

-J'entrerai même pour mieux vous convaincre. J'ai sur moi la
clef d'une serre, cela suffira. Je me suis aperçue que, dans ce
cher pays que j'aime déjà de tout mon coeur, malgré vous, il
existait un unique modèle de clef. Chacun, cultivateur ou vieille
demoiselle, -il me paraît que cette dernière catégorie abonde à
Mirieux, -possède une clef énorme; chacun a la même et ferme sa
porte avec une admirable conviction de sécurité, à moins qu'on ne
glisse l'ustensile sous la porte, par le trou qui sert à faire
passer le chat. Et en y regardant bien...

Elle se pencha pour explorer la "chatière" qui, suivant l'usage
local, s'arrondissait comme une lune ténébreuse au bas de la
porte. Mais Aube rappela Gillette.

-Je crois, dit-elle, que Mlle Anne est absente.

Gillette vint se rasseoir.

-Je connais en effet cette histoire, poursuivit Auberte, et je
vous la raconterai comme me l'a souvent dite Jeanne. Il y a
longtemps, bien longtemps, quand le monde était plus jeune, les
vieux rois qui avaient bâti Menaudru avaient amassé là un riche
trésor dont il restait, au moment de la Révolution, encore bien
des merveilles. Je vois qu'on vous a parlé du lotus, un joyau
venu d'Egypte par des voies mystérieuses, prétendent les uns,
mais qui, disent les autres, représente simplement notre
colchique comtois, qui est une ravissante fleur. Le lotus avait
une monture de fer, des pétales de saphir et des pistils de
diamant. Ce lotus, ce lotus... dit-elle doucement, rêveusement,
comme si elle voyait s'épanouir devant elle la fleur miraculeuse
qui avait hanté ses rêves.

-Et, avec le lotus, restaient maints bijoux splendides dont le
moindre valait une fortune. Sous la Révolution, le château fut
envahi, mis à sac, et le trésor disparut.

Auberte se tut, et ce fut Gillette qui continua:

-Mais, pendant le dernier assaut qui fut livré à l'improviste
dans la nuit, Mme de Mareux, la soeur du châtelain, parvint à
sortir de Menaudru; le vieil intendant qui l'accompagnait fut tué
près de la chapelle, Mme de Mareux s'échappa, emportant un gros
sachet de peau d'Espagne. Elle et son sachet gagnèrent l'Ecosse,
où elle vécut avec son jeune fils, car elle était veuve. Elle
revint en France à la Restauration avec ce fils et l'enfant de
celui-ci; mais du trésor, il ne fut plus jamais question: elle
nia l'avoir emporté et dit que l'intendant en avait eu seul le
secret. En vain son frère, rentré en maître à Menaudru,
l'interrogea-t-il avec des menaces: on apprit qu'elle avait vendu
à des Juifs d'Angleterre des bijoux de grand prix dont on ne put
retrouver les traces. Son fils et son petit-fils vécurent
largement à l'étranger et l'on entendit plus parler d'eux
jusqu'au jour où Mlle Anne, la fille du dernier Mareux, vint
s'établir ici après la mort de son père, dont elle voulait sans
doute réhabiliter la mémoire. Mais il paraît qu'à Mirieux, les
vieilles histoires conservent leur fraîcheur. Le souvenir du
lotus n'est pas aussi oublié qu'on pourrait le croire, une
souillure mal définie s'attache au nom de Mareux: Mlle Anne n'a
rencontré ici que froideur et presque mépris.

-Et pourtant, dit Auberte, elle est pauvre.

-Elle le paraît, fit Gillette, mais j'ai bien peur que ce soit
elle qui nous dépouille de ce qui reste du trésor. Son père était
joueur, dit(on; il a dû dissiper; mais ils ont gardé les bijoux
compromettants ou d'un placement difficile.

-J'en ai peur aussi, dit Aube comme à regret.

Les deux jeunes filles relevèrent la tête; il y eut une sorte de
glissement derrière la haie dont les longues branches flexibles
ondulèrent. Aube murmura avec remords:

-Elle était là et nous a entendues...

Elles restèrent longtemps silencieuses; puis la voix d'Aube
s'éleva de nouveau, lente et douce:

-J'aime mieux l'autre fin que Jeanne donne à la légende, et qui
est peut-être la bonne. Le trésor est enfoui sous terre; et le
lotus de Menaudru refleurira quand il sera découvert par une main
assez innocente; et qui le trouvera y perdra son bonheur. On dit
que ma grand'tante Auberte est morte après l'avoir cherché. Je me
demande quelquefois si...

Elle s'arrêta, un doigt levé, dans une attitude un peu
mystérieuse, dans l'ombre des arbres qui tombait sur son visage.

-Il me semble que je voudrais retrouver ce lotus...

-Cette fleur malfaisante? dit Gillette en se secouant.

Quel enfantillage! ma princesse de Menaudru, vous en remontreriez
à nos babies. Mon Dieu, le soleil baisse, comme le temps s'est
envolé... Enfin nous ne recommencerons pas de si tôt, c'est
certain. Qu'est devenue Camille? Elle serait perchée sur l'un de
ces arbres à nous épier que cela ne m'étonnerait pas. Méfiez-vous
de Cam. C'est un malin singe, et elle ne s'est pas réconciliée
avec vous. Pour moi, j'espère que vous ne m'en voulez plus. J'ai
une grande contrition de ce que je vous ai fait... et de ce que
je vous ai dit le premier jour. Je ne pensais pas moitié des
méchancetés que je vous débitais, mais le vent de Menaudru
m'avait un peu grisée. Vous aviez un air si bon que ça
m'exaspérait; je ne voulais pas m'attendrir.

Tout cela vous est bien égal, nous ne sommes plus destinées à
nous revoir. C'est fini, n'est-ce pas?

Aube fit un signe affirmatif, tout mélancolique.

-Je me sauve; Hugues va peut-être passer la soirée chez nous.
Il fera de la musique avec Stéphanie, piano et violon: c'est lui
le violoniste. Alors, adieu, et sans rancune. Moi, je commence à
vous pardonner.

Les deux jeunes filles se séparèrent.

Aube rentra par une allée toute garnie d'aiguilles de pin.

Oui, tout était dit: elle ne reverrait plus Gillette ni aucun des
Droy; ils lui avaient fait des excuses, elle serait désormais à
l'abri de leurs coups. Tout était bien dit, il n'y avait plus de
rapprochement possible entre eux, puisqu'ils n'essayeraient même
plus de lui nuire. Certes, elle s'en réjouissait; mais, tout en
marchant sur Menaudru, elle pensa avec une sorte de consolation
que Cam, tout au moins, ne lui avait pas pardonné.

L'après-midi finissait. Mme de Menaudru, assise à sa place
habituelle près d'une porte-fenêtre du salon, tenait sa
tapisserie. Aube entra, et en même temps qu'elle, comme amenée
par la jeune fille, parut une onde d'or pourprée qu'envoya le
couchant.

Aube ne prit point sa chaise haut perchée sur des pieds grêles,
elle fit glisser sans bruit près de sa mère un large tabouret
carré. Elle s'assit sur ce siège bas qui la mettait au niveau des
genoux maternels, et elle demeura les mains croisées sur la jupe
de la Comtesse, les lèvres un peu entr'ouvertes sans rien dire.

-Eh bien, Aube? fit Mme de Menaudru cessant de tirer
l'aiguille.

Elle regarda ce visage délicat, aux tons finement ambrés, qui se
tournait vers elle avec une expression d'attente un peu inquiète.
Pour la première fois depuis le début de sa courte vie, Aube
fronçait soucieusement ses sourcils à la courbe grave, toujours
sereine. Mme de Menaudru passa le bout du doigt sur cet arc
sombre pour le détendre en répétant:

-Eh bien, Aube?

Aube dit alors de sa voix lente, musicale, dont chaque mot
prenait à cette lenteur même un prix singulier:

-Maman, faisons-nous notre devoir?

-Enfant, quelle question! dit la mère sans sourire. J'espère
que oui... du moins, nous essayons d'être justes les uns pour les
autres, de vivre dignement.

-Ce n'est pas ce que je veux dire, notre devoir envers...

Elle hésita.

-Les pauvres. Croyez-vous!... Croyez-vous que nous le
remplissions chrétiennement, en vue de leur vie éternelle, et de
la nôtre?

Elle parlait plus bas encore, elle s'était appuyée contre les
genoux de sa mère et cachait son visage sur son bras replié.

-Croyez-vous que nos aumônes suffisent? qu'il ne faudrait pas
donner plus de nous-mêmes et agir davantage? être différents
envers tout le monde, même envers ceux qui ne sont pas pauvres?
Ne pensez-vous point qu'en ne vivant pas assez, nous vivons
encore trop pour nous?

Elle releva ses yeux troublés sur sa mère, mais un changement
soudain se produisait dans la personne passive de la Comtesse;
son visage se décomposa, devint d'une pâleur de cendre, elle dit
avec une vivacité nerveuse qu'Auberte ne lui connaissait pas:

-Que voulez-vous de moi, que me veut-on encore? Je suis lasse,
Aube, je ne peux pas faire plus, et nous faisons beaucoup déjà,
plus que tant d'autres.

Son accent trahissait une souffrance, une angoisse véritables, la
souffrance et l'angoisse d'une âme engourdie par l'esclavage,
mais où subsistait une fibre vivante, sensible, qui vibrait
éperdument avec une terreur maladive au contact d'Auberte.
L'enfant pensa que c'était cette suite de longues années qui
avaient ainsi ployé peu à peu sa mère, qui l'avaient réduite à
cet asservissement mélancolique; et elle pensa aussi que le même
laps de temps ferait d'elle la même chose et que ce serait
peut-être mieux ainsi.

-Chère Aube, reprit doucement la Comtesse, je ne peux pas
tenter davantage et je crois que c'est assez. Cela ne suffit-il
plus à votre conscience?

Dans les yeux d'Aube, il y avait encore un doute qui ne demandait
qu'à être dissipé.

-Vous êtes bonne, dit-elle se pressant de nouveau contre sa
mère.

-Chère, n'êtes-vous pas heureuse? N'avons-nous pas fait tout ce
qui était en notre pouvoir pour vous plaire?

-Si, oh! si, fit un peu tristement Auberte, vous êtes bonne,
vous m'aimez.

-Oui, fit simplement la mère.

-C'est à cause de moi que vous habitez Menaudru, vous et mon
père; si je n'étais plus là...

La Comtesse, muette, regarda désespérément autour d'elle.

-Vous partiriez, acheva Auberte, n'est-il pas vrai? Ah! vous
m'aimez beaucoup puisque vous ne pourriez pas vivre ici sans moi.
Savez-vous, si je mourais, vous donneriez le château à Laurent.

Mme de Menaudru lui mit la main sur les lèvres et murmura, mais
d'une voix presque paisible:

-Vous vous marierez, Auberte, et votre mari aura Menaudru.

Aube secoua la tête.

-Vous avez déjà refusé deux ou trois partis que votre père et
moi avions jugés acceptables quoique vous soyez encore jeune;
mais nous désirons vous établir de bonne heure: ce jeune baron de
Paux vous semble destiné. Vous vivriez ici avec nous, il serait
notre second fils.

Aube s'était levée; sans une rougeur aux joues, elle dit en
secouant toujours la tête avec douceur:

-Non, je ne marierai pas.

Et elle quitta la pièce.

Le soir, quand elle fut couchée dans son lit aux minces colonnes,
-et, comme elle était fatiguée, elle se coucha avant la nuit
tardive d'été, -elle pria Jeanne de laisser ses fenêtres
ouvertes et elle demeura longtemps éveillée pendant que le
crépuscule tiède et embaumé entrait dans sa chambre, avec des
odeurs de sapin et de feuillage.

Tout était silencieux au château, et, dans la grande paix de
Menaudru, elle entendait distinctement des bruits de voix monter
d'une cour voisine. Cette cour était toute proche, mais une
infranchissable barrière en séparait Auberte.

Il y avait entre Aube et les autres, sa vie et la vie des autres,
un mur transparent, mais si froid, si épais, qu'elle ne pourrait
jamais le franchir.

Son oreille percevait les ébats des jeunes Droy, jusqu'au son de
leurs pas sur les feuilles tombées ou le sable. Ils devaient
jouer aux raquettes: elle s'imaginait entendre le volant glisser
dans les branches comme un être ailé, mystérieux. Une harmonie
s'éleva, piano et violon unirent leurs accords qui
n'interrompirent point le passage rythmé du volant dans les
feuilles. Hugues jouait avec Stéphanie, les deux instruments se
fondaient avec une rare perfection, le violon plus entraînant, le
piano plus savant, tous deux aux sonorités nobles, à l'expression
large. Et Aube, sans toutefois s'endormir, ne sentit plus dans sa
couche la pesanteur lassée de son corps frêle; elle sombra dans
un anéantissement bienheureux sous le souffle nocturne qui
l'effleurait et qui, par instant, ramenait comme une vague
légère, caressante, ses cheveux sur son visage immobile.

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Berthe De Buxy. (1863-1921) III
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