PLUME DE POÉSIES
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 Benjamin Constant (1767-1830) Préface

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Inaya
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Inaya


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Benjamin Constant (1767-1830) Préface  Empty
MessageSujet: Benjamin Constant (1767-1830) Préface    Benjamin Constant (1767-1830) Préface  Icon_minitimeMar 26 Juin - 18:20

Préface De La Seconde Edition Ou Essai Sur Le
Caractère Et Le Résultat Moral De L’Ouvrage.

Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition,
j’en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère et
la morale de cette anecdote à laquelle l’attention du public donne
une valeur que j’étais loin d’y attacher.

J’ai déjà protesté contre les allusions qu’une malignité qui
aspire au mérite de la pénétration, par d’absurdes conjectures, a
cru y trouver. Si j’avais donné lieu réellement à des
interprétations pareilles, s’il se rencontrait dans mon livre une
seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme
digne d’un blâme rigoureux.

Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement
trop vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression.
Aussi n’avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient
l’ouvrage de ces hommes qui, n’étant pas admis dans le monde,
l’observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité
blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une
sphère au-dessus d’eux.

Ce scandale est si vite oublié que j’ai peut-être tort d’en parler
ici. Mais j’en ai ressenti une pénible surprise, qui m’a laissé le
besoin de répéter qu’aucun des caractères tracés dans Adolphe
n’a de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n’ai
voulu en peindre aucun, ami ou indifférent ; car envers ceux-ci
mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d’égards et de
discrétion réciproque, sur lequel la société repose.

Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le
même sort. L’on a prétendu que M. de Chateaubriand s’était
décrit dans René ; et la femme la plus spirituelle de notre siècle,
en même temps qu’elle est la meilleure, Mme de Staël a été
soupçonnée, non seulement s’être peinte dans Delphine et dans
Corinne, mais d’avoir tracé de quelques-unes de ses
connaissances des portraits sévères ; imputations bien peu
méritées ; car, assurément, le génie qui créa Corinne n’avait pas
besoin des ressources de la méchanceté, et toute perfidie sociale
est incompatible avec le caractère de Mme de Staël, ce caractère si
noble, si courageux dans la persécution, si fidèle dans l’amitié, si
généreux dans le dévouement.

Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d’imagination
les individus qu’on rencontre dans le monde, est pour ces
ouvrages un véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une
direction fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité.
Chercher des allusions dans un roman, c’est préférer la
tracasserie à la nature, et substituer le commérage à l’observation
du coeur humain.

Je pense, je l’avoue, qu’on a pu trouver dans Adolphe un but
plus utile et, si j’ose le dire, plus relevé.

Je n’ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
irréguliers, où l’on est d’ordinaire d’autant plus enchaîné qu’on se
croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son utilité ;
mais ce n’était pas là toutefois mon idée principale.

Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère
et condamne, il y a dans la simple habitude d’emprunter le
langage de l’amour, et de se donner ou de faire naître en d’autres
des émotions de coeur passagères, un danger qui n’a pas été
suffisamment apprécié jusqu’ici. L’on s’engage dans une route
dont on ne saurait prévoir le terme, l’on ne sait ni ce qu’on
inspirera, ni ce qu’on s’expose à éprouver. L’on porte en se jouant
des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction sur soi-
même ; et la blessure qui semble effleurer, peut être incurable.

Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que
les hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui les
entoure, n’aient pas au même degré que les femmes, la noble et
dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
combien ce manège, qu’au premier coup d’oeil on jugerait frivole,
devient plus cruel quand il s’exerce sur des êtres faibles, n’ayant
de vie réelle que dans le coeur, d’intérêt profond que dans
l’affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière qui les
commande, confiantes par nature, crédules par une excusable
vanité, sentant que leur seule existence est de se livrer sans
réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à confondre le
besoin d’appui et le besoin d’amour !

Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons
formées et rompues, du bouleversement des situations, de la
rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer les
femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
coeur, de cet étonnement douloureux d’une âme trompée, de cette
surprise avec laquelle elle apprend que l’abandon devient un tort,
et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les reçut.
Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit délaissée par
celui qui jurait de la protéger ; de cette défiance qui succède à une
confiance si entière, et qui, forcée à se diriger contre l’être qu’on
élevait au-dessus de tout, s’étend par là même au reste du monde.
Je parle de cette estime refoulée sur elle-même, et qui ne sait où
se placer.

Pour les hommes mêmes, il n’est pas indifférent de faire ce
mal. Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu’ils
ne sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu’ils
contractent avec insouciance. Dans le lointain, l’image de la
douleur paraît vague et confuse, telle qu’un nuage qu’ils
traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition
funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s’élève la
corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue
triviale, mais qui séduit l’esprit par des rédactions piquantes,
comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce
qu’ils entendent, en un mot ; et tout ce qu’ils disent, semble les
armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l’atmosphère
factice dont ils s’étaient environnés. Ils sentent qu’un être qui
souffre par ce qu’il aime est sacré. Ils sentent que dans leur coeur
même qu’ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
enfoncées les racines du sentiment qu’ils ont inspiré, et s’ils
veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il
faut qu’ils descendent dans ce coeur misérable, qu’ils y froissent
ce qu’il y a de généreux, qu’ils y brisent ce qu’il y a de fidèle, qu’ils
y tuent ce qu’il y a de bon. Ils réussissent, mais en frappant de
mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce travail ayant
trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la faiblesse,
insulté la morale en la rendant l’excuse de la dureté, profané
toutes les expressions et foulé aux pieds tous les sentiments. Ils
survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis par leur victoire,
ou honteux de cette victoire, si elle ne les a pas pervertis.

Quelques personnes m’ont demandé ce qu’aurait dû faire
Adolphe, pour éprouver et causer moins de peine ? Sa position et
celle d’Ellénore étaient sans ressource, et c’est précisément ce que
j’ai voulu. Je l’ai montré tourmenté, parce qu’il n’aimait que
faiblement Ellénore ; mais il n’eût pas été moins tourmenté, s’il
l’eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments :
avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La
société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses
venins sur l’affection que son aveu n’eût pas sanctionnée : C’est
ne pas commencer de telles liaisons qu’il faut pour le bonheur de
la vie : quand on est entré dans cette route, on n’a plus que le
choix des maux.







Préface De La Troisième Edition.
Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la
réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la
presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en
Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que
répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les
contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de
la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait
toujours la même.

Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques
autres idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans
une certaine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver
même aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette
illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus
qu'ils ne le sont. À distance, l'image de la douleur qu'on impose
paraît vague et confuse, telle qu'un nuage facile à traverser ; on
est encouragé par l'approbation d'une société toute factice, qui
supplée aux principes par les règles et aux émotions par les
convenances, et qui hait le scandale comme importun, non
comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le
scandale ne s'y trouve pas. On pense que des liens formés sans
réflexion se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse
qui résulte de ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une
âme trompée, cette défiance qui succède à une confiance si
complète, et qui, forcée de se diriger contre l'être à part du reste
du monde, s'étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée
sur elle-même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu'il
y a quelque chose de sacré dans le coeur qui souffre, parce qu'il
aime ; on découvre combien sont profondes les racines de
l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager : et si l'on
surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en détruisant en soi-
même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se
relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme,
bravé la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la
prenant pour prétexte de la dureté ; et l'on survit à sa meilleure
nature, honteux ou perverti par ce triste succès.

Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne
sais si j'ai réussi ; ce qui me ferait croire au moins à un certain
mérite de vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la
position de mon héros. Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils
montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causées perçait je
ne sais quelle satisfaction de fatuité ; ils aimaient à se peindre,
comme ayant, de même qu'Adolphe, été poursuivis par les
opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, et victimes de
l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la
plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés
tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.

Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu
fort indifférent ; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète
que ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public
qui l'a probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a
été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que
ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je
n'en serais pas responsable.


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