PLUME DE POÉSIES
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 Honoré Harmand (1883-1952) Réalités

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James
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James

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Honoré Harmand (1883-1952) Réalités Empty
MessageSujet: Honoré Harmand (1883-1952) Réalités   Honoré Harmand (1883-1952) Réalités Icon_minitimeVen 1 Mar - 19:27

Réalités
6 septembre 1907
Un acte en vers,

personnages.
L'époux,
l'épouse,
l'amie.

Au lever du rideau, la femme est occupée à sa couture ;
l'aspect misérable de la pièce indique combien la misère
est maîtresse dans la maison.

L'époux (Henri),
l'épouse (Lizon),
l'amie (Nelly).


(L'épouse regardant un réveil sur la table)
Le temps passe aujourd'hui, il est déjà six heures
Mille et une clartés brillent dans les demeures
Où le travail pressé prodigue sa gaîté
Pour le prix de l'effort qu'on a vite oublié
Quand on rentre le soir qu'ensemble on se retrouve
Pour se parler d'amour, des ennuis qu'on éprouve
De ces futilités chères aux grands enfants
Et que la jeune fille a lu dans les romans
Dans l'esprit des auteurs la page est toujours belle
Mais le mal est caché sous leur plume rebelle

(Interrompue par un bruit de pas dans l'escalier
Elle écoute, on frappe)

Entrez
Toi par ici je ne m'attendais pas

Nelly
A moi me diras-tu

Lizon
Dans un quartier si bas
Où ne pénètre hélas que l'affreuse misère
Où le jour effrayé, d'un peu de sa lumière
Dote les habitants ; mais où le beau soleil
Ne reflète jamais un seul rayon vermeil.
Le pauvre est un proscrit qui pleure et désespère
Il ne sent pas le feu du soleil qui l'éclaire

Nelly
Je m'ennuyais de toi j'ai voulu te revoir

Lizon (avec tristesse)
Mais le bonheur hélas fit place au désespoir
Pendant ces jours troublés de douleurs et d'ivresses
Que n'ai-je pas connu le prix de mes tristesses
Et toi bonne Nelly que fis-tu de tes jours

Nelly
Mon coeur vide de toi écouta les amours
D'un jeune homme charmant et de bonne famille
Et cela m'eût déplu de rester vieille fille
Aussi sans hésiter j'acceptai ses aveux
Et je dis au Destin d'exaucer tous mes voeux

(Après une pause)

Je te cherchais partout

Lizon
Je n'étais plus en France

Nelly
Tu voyageais sans doute ô quelle insouciance
J'attendais une lettre, une carte de toi
Mais rien. J'ai pardonné tu n'étais plus à moi
Et par mille plaisirs à chaque heure absorbée
Ton amitié pour moi s'était vite effacée
Je ne t'en blâme pas dans le fond de nos coeurs
Les plus chers souvenirs font souvent les dormeurs
Et le Temps effaceur des gaîtés, des tristesses
Fait d'un Passé joyeux affaiblir les tendresses

(Après une pause)

Et je devins épouse heureuse de mon choix
Pendant ce temps enfui un an et quelques mois
L'amour avait changé mon Destin et ma vie
Mon mari remplaça ma plus fidèle amie

Lizon
Mais comment dans Paris dans ce sombre quartier
Le hazard aujourd'hui nous fait-il retrouver

Nelly
Pardonne mon sans-gêne aux courtiers d'une agence
J'ai livré mon secret et leur expérience
A trouvé le refuge où ton nom se cachait
Et quelques jours plus tard Nelly te revenait

(Après une pause)

Voilà dix ans sais-tu que pour ton mariage
Folle dans la maison je faisais grand tapage
Levée au point du jour j'aurais tout renversé
Père dormait encor le bruit l'a réveillé
C'est que pour ma Lizette en ce jour mémorable
J'aurais tout entrepris

Lizon
Comme tu es aimable
Te souvient-il encor de ce temps bienheureux

Nelly
Oui mais le souvenir si cher, si précieux
Des beaux jours disparus, de ces jours pleins de charmes
Je crois ma pauvre amie éveillera tes larmes

Lizon
Ne crains pas pour mon coeur il s'est bien endurci
Depuis que sur mon front s'est gravé le souci
Tu puis me rappeler cette heure fugitive
Malgré que du Bonheur le Destin me proscrive
Je ne veux oublier les beaux jours disparus
J'aime encor le Passé, ses rêves entrevus
Son règne plein d'envie et ses folles chimères
Et son voile de deuil par ses peines légères
Tissé, les soirs d'amour fertiles en chagrins
Car jeunes, à pleurer nous sommes tous enclins

Nelly
Ainsi puisque tu veux me forcer à te dire
Ce que j'eus dû te taire et tu vas m'en maudire
Je vais dans le détail reparler du Passé
A la page sublime

Lizon
Écoute on a frappé

Nelly
Je n'ai rien entendu (après une pause) Alors je continue
La foule du quartier était toute accourue
Pour te voir à l'église ainsi que ton mari

Lizon
Hélas je m'en souviens j'avais plus d'un ami
Dans ce vaste quartier. D'abord les jeunes filles
J'avais de bons voisins, de nombreuses familles
Me donnaient de l'ouvrage et ne s'en plaignaient pas
On me disait toujours vos prix sont bien trop bas
Vous travaillez pour rien, auprès de vos fatigues
Mais que veux-tu Nelly, les grands coeurs sont prodigues
Le bien que j'ai pu faire en un temps reculé
Beaucoup me l'ont rendu. J'avais leur amitié

Nelly (avec volubilité)
Comme on te regardait avec ta robe blanche
C'est toujours son sourire et cette gaîté franche
Que nous lui connaissions. Disait un pauvre vieux
Un autre d'ajouter comme elle a de beaux yeux
On entendait partout des bons mots, des louanges
Regardez la jeunesse on dirait des mésanges

Lizon (avec amertume)
La vie est vraiment belle en ces jours de gaîté
Mais de ce temps heureux que m'est-il donc resté
Rien que de la tristesse.

Nelly
Et d'une bonne amie
Le coeur dont l'amitié ne s'est jamais tarie
Ne m'as-tu pas promis de taire tes douleurs

Lizon
Oui, tu sais la pensée est maîtresse des pleurs
Je veux me contenir Nelly est-ce possible

Nelly
Tristesse naturelle en une âme sensible

(Reprenant)

Après les deux repas furent faits pleins d'entrain
Ton père a dit le soir je veux qu'un lendemain
Couronne cette fête heureuse et mémorable
J'espère de grand coeur vous revoir tous à table

Lizon
Tu es bonne Nelly mais veux-tu qu'à mon tour
Je fasse le récit de mes pages d'amour

Nelly
Avec plaisir ; D'abord le début c'est des roses
Mais pour la fin je crois des histoires moroses
Viendront trop m'expliquer ce que tu as souffert
Pour toi bonne Lizon mon coeur est grand ouvert
Racontes-moi ta vie et dis-moi sans mystère
Ce qu'on souffre ici-bas au sein de la misère
Et ce qu'un souvenir dans les jours les plus noirs
Quand il vient du bonheur peut sur nos désespoirs

Lizon
Oui ma bonne Nelly oui je vais tout te dire
Mon bonheur au début était un long délire
Henri était charmant

Nelly (avec amertume)
Mais il a bien changé

Lizon
Prévenant envers moi. A toute heure empressé
Ne se retardant pas courageux à l'ouvrage
Il rapportait son gain et jamais un nuage
N'assombrissait les cieux au pays de l'amour

Nelly (surexcitée)
Rien n'eût fait supposer que ce monsieur un jour
Deviendrait si brutal si lâche envers sa femme
Lizon ton bel Henri c'est un homme sans âme

Lizon (timidement)
Je l'aime encor Nelly malgré qu'il soit méchant
Je l'aimerai, le mal fût-il vingt fois plus grand

Nelly
Tu l'aimes, mais le coeur doux et plein d'indulgence
Se révolte parfois en voyant ta souffrance
Puis-je me contenir

Lizon
Je comprends ton émoi

Nelly
Si je veux partager ton malheur avec toi
T'y opposeras-tu, non n'est-ce pas Lizette
Je me souviens encor quand tu étais fillette

Lizon
Nelly, quand nous étions

Nelly
Excuses mon erreur
Je me souviens d'un jour où tu m'ouvris ton coeur
J'avais un gros chagrin une idylle manquée
Tu pris part à ma peine elle était insensée
Et ce jour là je vis à ta voix à tes pleurs
Que j'avais une amie ; à présent tes douleurs
Appellent au secours ces fidèles amies
Combien ont répondu aux plaintes assourdies
Que tu lanças tout bas

Lizon
Aucune excepté toi
Nelly
Tu veux donc oublier ce que tu fis pour moi

Lizon
Arrêtons du Passé la course vagabonde
Car de bons souvenirs sa source est trop profonde
Revenons en avant. Nous ne manquions de rien
Nous prenions du plaisir sans oublier le bien
Beaucoup de malheureux connaissaient la demeure
Mais nous avions nos gens. Ils n'oubliaient pas l'heure.
Henri très généreux dépensait sans compter

Nelly
Vous aviez de l'argent ce n'est pas à blâmer
Mais il faut mettre un frein aux désirs qui nous tentent
Le plaisir bien souvent a des clartés qui mentent
Aux yeux des insensés.

Lizon
Là est tout notre cas
Il eût dû réfléchir c'est ce qu'il ne fit pas
Alors à son esprit un bien sombre problème
Absorbant fût dicté par une main suprême
Un démon invisible un de ces dieux méchants
Qui dirigent le monde au sein des éléments
Veillait sur mon époux. Hélas c'était l'alerte
Puis vint l'entraînement alors ce fût sa perte
Certains soirs fortement Nelly nous disputions
Lui rappelant le temps où ses attentions
Prodiguaient le bonheur à nos âmes rêveuses
L'emportement d'un soir suivi d'heures heureuses
Enfin tout le Passé le plus doux, le plus cher
A mon coeur que pour moi je le crois mort d'hier
Ils ne changeaient en rien son étrange attitude
Son âme était fermée à la béatitude

Nelly
Te permit-il encor afin de prévenir
La misère au foyer de chercher à sortir
De ce sombre embarras où l'inconduite plonge

Lizon
Quand un soir je lui dis : le grand mal qui te ronge
Par un remède heureux peut-il être guéri ?

Nelly
Et qu'a-t'il répondu ?

Lizon
Non tout est bien fini
J'ajoutai cher Henri j'ai trouvé le remède
Ton mal est guérissable et je viens à ton aide
Dès aujourd'hui je veux comme toi travailler
Il nous faut de l'argent je saurai en gagner
Il sembla réfléchir. Puis d'une voix colère
Il dit je ne veux pas que tu sois ouvrière

Nelly
C'était à cet instant qu'il te fallait parler
Lui donner des conseils lentement l'exhorter
Qu'il était encor temps de prévenir l'orage
Que lui seul le pouvait, lui maître du ménage
En parlant du Passé de son riant bonheur
Le souvenir peut-être eût fait vibrer son coeur

Lizon
Vains efforts sans succès

Nelly
Que fîtes-vous pour vivre
Lizon
Je songeai un instant à nous laisser poursuivre
Mon espoir était mort

Nelly
Toi Lizon tu vivais
Lizon
J'interrogeai mon âme elle me dit jamais
Tu n'abandonneras l'auteur de ta détresse
S'il est le maître ici toi tu es la maîtresse
En cette qualité dans ton coeur le devoir
Doit défendre d'entrer le sombre désespoir

Nelly
Craignais-tu la souffrance à cette heure suprême

Lizon
Honteuse, ce jour là j'ai rougi de moi-même

Nelly
La misère pardonne à ces égarements

Lizon
A ceux qui n'aiment pas, aux fous inconscients
Mais à ceux dont le coeur toujours prêt à défendre
Aime ses insulteurs sans vouloir les comprendre
La faiblesse à ceux là peut-elle pardonner
Je ne crois pas Nelly permets-moi d'en douter

Nelly (exaspérée)

Ainsi il rejetait un projet si facile

Lizon
Rien ne saurait entrer dans un cerveau d'argile

Nelly
Henri est un goujat tu demandais du pain
Tu voulais son bonheur quand il signait ta fin

Lizon
A vivre malgré tout je me suis efforcée
Et depuis quelques mois je gagne ma journée
Un bien maigre salaire et surtout bien du mal
Jusqu'au jour de ma mort voilà mon idéal
Je suis pauvre Nelly mais suis toujours honnête
Pour un grand magasin je fais la chemisette
Je gagne bien ma vie à la bonne saison
L'Hiver ça ne va plus. Pour une autre maison
Je travaille et mon gain acquitte le chauffage
On vous offre si peu encor sans marchandage

Nelly
Ah, c'est bien là Paris dans sa réalité
Pas assez de travail pour trop de pauvreté

Lizon
Heureusement l'hiver mon peu d'économies
Protège mes efforts des sombres tragédies
Qu'on voit en ces quartiers miséreux à l'excès
Eh puis si tu savais le nombre des décès
Qu'on apprend tous les jours

Nelly
Et chaque cause est claire
Lizon
Souvent la même hélas drame de la misère

Nelly
Et dans les hauts milieux il n'est pas une voix
Appelant au secours de ces gueux aux abois

(Après une pause)

Si Henri devinait que tu es ouvrière

Lizon
Je me plaindrais Nelly vois d'ici sa colère
J'y pense à chaque instant

Nelly
J'ai trouvé un moyen
Lizon
De cacher mon travail

Nelly
Ton problème est le mien

(Nelly jette un regard sur le réveil, elle se lève et s'apprête à partir)

L'heure tourne ce soir

Lizon
Encore une minute
Nelly
Je ne puis pas Lizon si mon mari dispute

Lizon
Il sait que tu es là

Nelly
Oui, mais n'abusons pas
Il me faut préparer notre simple repas

Lizon
Comme tu es pressée

Nelly
Ayons de la prudence
Pour voir à nos projets sourire l'indulgence
Je reviendrai te voir souvent et de tout coeur
Je fus à ta gaîté je suis à ton malheur

Lizon
Ton temps est précieux mais je suis si gourmande
De la franche amitié qui fut pour moi si grande
Que je voudrais t'avoir toujours là près de moi

Nelly
Demande à mon mari et s'il dit comme toi
Je reviendrai demain te tenir compagnie

Lizon (émue)
Viens dans mes bras Nelly embrasse ton amie
(Elles s'embrassent avec effusion)

Nelly (en partant)
Au revoir à bientôt d'ici huit jours au plus

Lizon
Au revoir et surtout ne faisons pas d'abus
Dis bien à ton époux que je le remercie
De toutes vos bontés

(Un silence et Lizon s'assied absorbée)

Quelle péripétie
Nelly dans ce quartier mal pavé, si boueux
A l'accès difficile aux chemins tortueux
Elle, dans ce taudis à l'aspect misérable
Si différent des jours où le vin sur la table
Indiquait le bien-être aux yeux du visiteur
L'Aisance avec l'Amour enfantaient le bonheur
Mon père le disait je puis le dire encore
Comme un parfum troublant le plaisir s'évapore

(On entend du bruit dans l'escalier)

Lizon
Cette fois c'est bien lui, j'oubliais le dîner
(Elle s'empresse de cacher son ouvrage. Henri entre, elle le regarde) ;

(À l'aparté)

Toujours la même tête il ne veut pas changer
(Lui, après s'être débarrassé de son chapeau, il se met à table)

Henri
La soupe est préparée

Lizon
Oui, je la sers de suite

Henri
J'aime l'exactitude et je te félicite
Il te faut bien du temps, serait-ce pour demain

Lizon
Non, c'est pour aujourd'hui

(Elle le sert)

Henri
Ah, je respire
(Dans un soupir)
Enfin
Potage désiré te voilà donc servi
Je comprends le retard. Un beau soleil a lui
Tentateur engageant pour une promenade
Madame sans courage avec sa camarade
Est sortie au jardin montrer à tous les yeux
La misère en jupon moi j'eus été honteux
A votre place. Et vous pour flatter votre envie
Admirez la richesse et l'auriez bien suivie
Si quelque prétendant à votre coeur sans feu
Vous eut causé d'amour vous en eut fait l'aveu

Lizon (feignant l'étonnée)
Je ne comprends pas bien ce que tu veux me dire

Henri
Vous cachez votre jeu combien je vous admire
Je ne répète pas mais vous avez compris
Le loup sait revêtir la toison des brebis
Combien un coeur de femme a d'amitié trompeuse

Lizon (élevant la voix)
Alors tu me prends donc pour l'épouse menteuse
Qui cache ses défauts sous un baiser d'amour
Et sait aimer l'amant et l'époux tour à tour
Je reste sourde Henri à ton injuste offense

Henri
Madame, un homme franc sait dire ce qu'il pense

Lizon
Si je croyais cela j'aimerais mieux partir

Henri
Libre à vous partez donc si c'est votre désir

Lizon (plus douce)
Tu sais trop que je t'aime et qu'au fond de mon âme
Ton doux nom est gravé

Henri (narquois)
C'est assez de réclame
Servez-moi mon dîner ça vaudra beaucoup mieux
Mon coeur est refroidi eh puis je suis trop vieux
Pour écouter ainsi votre sublime histoire

Lizon
Que peut un rêve rose au fond d'une âme noire

Henri (goûtant le boeuf)
La soupe était infecte et le boeuf est incuit
Me voilà restauré je puis dormir ma nuit

(Il se tourne de biais et semble réfléchir)

Lizon (à l'aparté)
Il ne demande pas quelle main charitable
Sert ce soir par hazard la viande sur la table
Je l'ignore moi-même ou crois le deviner
Le grand coeur de Nelly serait-il étranger
A ce soulagement des misères honteuses
Qui se cachent dans l'ombre et se comptent nombreuses
J'en doute elle est si bonne.

Henri (moqueur)
Avez-vous des chagrins

Lizon
Je souffre seulement d'un injuste dédain
Car jadis mon mari prévenant pour sa femme
Ne la regarde plus que comme un être infâme
Qui trompe et du mensonge apprenant tous les jeux
Semble n'en aimer qu'un quand son coeur est à deux
Mon coeur est à toi seul Henri veux-tu me croire
Un seul des souvenirs gravés dans ta mémoire
Pourrait tout expliquer des beaux jours disparus

Henri
A quoi bon réveiller le bonheur qui n'est plus
Vous voulez donc souffrir en regardant l'image
D'un passé fugitif ce n'est plus de notre age.

Lizon
Alors ton coeur glacé a donc peur de souffrir
Tu reconnais ta faute et craindrais d'en rougir
Si je te rappelais les heureuses chimères
D'un temps bien regretté

Henri (moqueur)
Aux heures éphémères

Lizon
Moque toi de ma peine homme superficiel
Tu possédais sans doute un coeur artificiel

Henri
Vous avez avec moi partagé mes folies
Vous fûtes le témoin des choses accomplies
Pour en ce temps-là arrêtant la fureur
De mes emportements n'avez-vous du malheur
Prévu l'heure fatale. Etes-vous moins coupable
Que moi, qui suis aussi un êtres misérable

Lizon
J'étais jeune et suivais l'ordre de tes désirs
J'ai soldé par des pleurs le prix de mes plaisirs

Henri
Dites que vous aimiez à fréquenter le monde
La gaîté, son entrain dont la source profonde
Aux yeux des pauvres fous ne semble pas tarir

Lizon
Mais le bonheur perdu peut se reconquérir

Henri
J'attendais ces bons mots. Toujours votre espérance
Regardez le logis, voyez la décadence
Qui nous plonge au dessous du plus juste niveau

Lizon
Nous pouvons à nous deux combattre le fléau
Le travail est d'abord un remède efficace

Henri
Le travail, le travail que vous êtes bonasse
C'est un délassement, pour les gens courageux

Lizon
Il est le cauchemar de tous les paresseux

Henri (élevant la voix)
Vous vous montrez madame et si je crois comprendre
Mon épouse à présent est prête à se défendre
Ainsi, vous m'attaquez, sans crainte

Lizon
Ni frayeur

Henri (courroucé)
Suis-je le maître ici?

Lizon
Oui maître sans honneur
Quand on est ouvrier on peut en honnête homme
Vivre, aimer son foyer

Henri
Très bonne idée en somme

(À l'aparté)

Comme vous raisonnez, Henri prends ça pour toi

Lizon
Je dis ce que je pense et le dis sans émoi

Henri (furieux)
Lizette taisez-vous car je sens la colère
Obscurcir mes pensers

Lizon
Quel méchant caractère
Et combien la débauche est un poison brutal
Elle te pris agneau elle te rend chacal

Henri
Je rapporte mon gain et voilà qu'on me blâme

Lizon
Peut-on mentir ainsi. Tu es un être infâme
Comme on en voit hélas que trop dans les milieux
Où l'ivresse console et rend le pauvre heureux
Ce qu'on peut voir est triste au soir d'une quinzaine
Les femmes, les enfants, de peur qu'on ne l'entraîne
Au fond des cabarets, attendent leur mari
Leur père et quelquefois s'attablant avec lui
On a vu les bambins assis près de leur mère

Henri
Quoi de plus naturel

Lizon
Une peine sévère
Devrait être infligée à de pareilles gens

Henri
Ils sont libres je crois de boire à leurs tourments

Lizon
Insensé que tu es homme sans énergie
Tu puis les soutenir, conscience élargie
Par ce que chaque jour il t'est donné de voir
Exemple d'un matin qu'on peut suivre le soir
Ce que tu fais d'ailleurs

Henri (menaçant)
C'est assez d'insolences

Lizon
Je tiens à te solder le prix de tes offenses

Henri
Vous ne me craignez plus, vous élevez la voix
Et faites plus de bruit qu'une meute aux abois
Mais ne craignez-vous pas par cet air satirique
Exciter ma douceur

Lizon
Tu es si lunatique
Henri
Je veux être obéi et ne prétendrai pas
Qu'on discute mon droit et ce dans aucun cas

Lizon (ironique)
Tu es maître il est vrai. Moi je suis ta servante
Je dois être soumise, aimable, prévoyante
Je suis là pour veiller, à l'heure te servir
J'y suis pour tes besoins et toi pour m'asservir

Henri
Vous vous plaignez sur tout. Qu'est-ce donc qui vous tente
Vous avez dû souffrir d'une si longue attente
J'ai compris le manège on vous réclame ailleurs
Partez donc loin de moi vivre des jours meilleurs
Depuis bientôt deux ans tel est notre Destin
C'est assez j'en ai trop de cette vie en larmes
Le Divorce s'impose arrêtons nos alarmes
Quand la sagesse parle il nous faut l'écouter
Je tiens trop à mon nom pour le déshonorer

Lizon
Le divorce est un mal que les gens sans scrupule
Ont dû croire inventer pour la classe crapule
Mais le monde connaît tout aussi bien que moi
Combien le peuple abject se moque de la loi
Et cette invention peut s'expliquer sans peine
Un membre corrompu infesté de gangrène

Henri
Comme vous parlez bien

Lizon
Je ne t'attendris pas
Revivons ce beau jour où timide à ton bras
J'allais de blanc vêtue. Au sortir de l'église
Tu me disais des mots

Henri
Oui quelque phrase exquise
Qu'on trouve ce jour-là et qu'efface l'oubli

Lizon
Mon coeur est jeune encor si le tien a vieilli
Tu me disais Lizette écoute ma promesse
Je n'aimerai que toi. Jamais une tristesse
Ne troublera le rêve où se plaisent nos coeurs
Et s'il nous faut lutter si de grandes douleurs
Assombrissent tes yeux de leur épais nuage
Henri ton bien-aimé dissipera l'orage
Et le temps a passé tes promesses aussi

Henri
Pourquoi vous attendrir et proclamer ainsi
La valeur des serments que ma lèvre insensée
Prononça sans raison sans même une pensée

Lizon
Oublions la chicane et toi à l'atelier
Travaille avec ardeur sois un bon ouvrier
N'écoute pas les gens qui savent ta faiblesse
Et n'ont qu'un seul désir une égale détresse
Ils sont jaloux de toi, ils sont fourbes menteurs
Henri n'écoute pas les mauvais conseilleurs
En travaillant tous deux la paix dans le ménage
Reviendra comme aux jours heureux du mariage

Henri
Je n'ai qu'une parole et vos tentations
Ne troublent plus mon coeur assez d'émotions
Assez de ces discours aux paroles mielleuses
Qui sont le point d'appui des grandes enjôleuses

Lizon
Henri tu veux ma mort, me séparer de toi

Henri
Il faut vous y attendre

Lizon
Hélas quel désarroi

(Espérant l'attendrir)

Tu ne quitteras pas ta Lizette chérie
Comme tu m'appelais

Henri
Quelle supercherie

Lizon
On n'aime qu'une fois et mon amour jaloux
Ne permettra jamais que d'autres rendez-vous
T'absorbent à ce point. Je suis encor ta femme
Nous sommes enchaînés

Henri
Je suis libre madame
D'aimer qui bon me semble et vous aussi d'ailleurs
Je vous ai déjà dit de contenir vos pleurs
Puisque nous divorçons plus rien ne nous attache

Lizon (affaiblie)
Ces mots cinglent mon coeur tel un coup de cravache

(Tentant un dernier effort)

Alors c'est bien fini

Henri
Madame pour toujours

Lizon
Tu t'éloignes de moi quand j'appelle au secours
Henri n'entends-tu pas ta juste conscience
Condamner les projets de ton indifférence
Tout est-il mort en toi

(Elle s'approche)

Henri
Tout jusqu'au souvenir
Ecartez-vous de moi

Lizon
Si je veux te chérir

Henri
Eh que m'importeront vos plus tendres caresses
L'amour à chaque instant c'est l'oeuvre des maîtresses

(Elle s'assied sur une chaise)

Eloignez-vous de moi. Vers un autre bonheur
Je partirai demain. Un avenir meilleur
Pour vous s'ouvre peut-être et votre âme affaiblie
Retrouvera sa force au sein d'une autre vie
Nous sommes désormais comme deux inconnus

Lizon (résignée, à voix basse)
Puisqu'au fond de ton coeur les beaux jours disparus
Sont restés sans écho.

Henri
C'est assez de mes peines
Sans ajouter le poids de souvenances vaines
Du fardeau que je porte alourdi à l'excès
Peut-être suis-je né au jour de l'insuccès
Quant à nous vers un but qu'on ne saurait atteindre
Ne nous engageons pas.
L'amour vient de s'éteindre
Dans le silence affreux de la réalité
Adieu Lizon. Mon coeur reprend sa liberté.

Fin

Honoré HARMAND

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