PLUME DE POÉSIES
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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVIII. M. de Beaufort

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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVIII. M. de Beaufort Empty
MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVIII. M. de Beaufort   Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVIII. M. de Beaufort Icon_minitimeDim 7 Avr - 15:59

XVIII. M. de Beaufort

Voici ce qui était arrivé et quelles étaient les causes qui
nécessitaient le retour de d’Artagnan à Paris.

Un soir que Mazarin, selon son habitude, se rendait chez la reine
à l’heure où tout le monde s’en était retiré, et qu’en passant
près de la salle des gardes, dont une porte donnait sur ses
antichambres, il avait entendu parler haut dans cette chambre, il
avait voulu savoir de quel sujet s’entretenaient les soldats,
s’était approché à pas de loup, selon son habitude, avait poussé
la porte, et, par l’entrebâillement, avait passé la tête.

Il y avait une discussion parmi les gardes.

- Et moi je vous réponds, disait l’un d’eux, que si Coysel a
prédit cela, la chose est aussi sûre que si elle était arrivée. Je
ne le connais pas, mais j’ai entendu dire qu’il était non
seulement astrologue, mais encore magicien.

- Peste, mon cher, s’il est de tes amis, prends garde! tu lui
rends un mauvais service.

- Pourquoi cela?

- Parce qu’on pourrait bien lui faire un procès.

- Ah bah! on ne brûle plus les sorciers, aujourd’hui.

- Non! il me semble cependant qu’il n’y a pas si longtemps que le
feu cardinal a fait brûler Urbain Grandier. J’en sais quelque
chose, moi. J’étais de garde au bûcher, et je l’ai vu rôtir.

- Mon cher, Urbain Grandier n’était pas un sorcier, c’était un
savant, ce qui est tout autre chose. Urbain Grandier ne prédisait
pas l’avenir. Il savait le passé, ce qui quelquefois est bien pis.

Mazarin hocha la tête en signe d’assentiment; mais désirant
connaître la prédiction sur laquelle on discutait, il demeura à la
même place.

- Je ne te dis pas, reprit le garde, que Coysel ne soit pas un
sorcier, mais je te dis que s’il publie d’avance sa prédiction
c’est le moyen qu’elle ne s’accomplisse point.

- Pourquoi?

- Sans doute. Si nous nous battons l’un contre l’autre et que je
te dise: «Je vais te porter ou un coup droit ou un coup de
seconde», tu pareras tout naturellement. Eh bien si Coysel dit
assez haut pour que le cardinal l’entende: «Avant tel jour, tel
prisonnier se sauvera», il est bien évident que le cardinal
prendra si bien ses précautions que le prisonnier ne se sauvera
pas.

- Eh! mon Dieu, dit un autre qui semblait dormir, couché sur un
banc, et qui, malgré son sommeil apparent, ne perdait pas un mot
de la conversation; eh! mon Dieu, croyez-vous que les hommes
puissent échapper à leur destinée? S’il est écrit là-haut que le
duc de Beaufort doit se sauver, M. de Beaufort se sauvera, et
toutes les précautions du cardinal n’y feront rien.

Mazarin tressaillit. Il était italien, c’est-à-dire superstitieux;
il s’avança rapidement au milieu des gardes, qui, l’apercevant,
interrompirent leur conversation.

- Que disiez-vous donc, messieurs? fit-il avec son air caressant,
que M. de Beaufort s’était évadé, je crois?

- Oh! non, monseigneur, dit le soldat incrédule; pour le moment
il n’a garde. On disait seulement qu’il devait se sauver.

- Et qui dit cela?

- Voyons, répétez votre histoire, Saint-Laurent, dit le garde se
tournant vers le narrateur.

- Monseigneur, dit le garde, je racontais purement et simplement
à ces messieurs ce que j’ai entendu dire de la prédiction d’un
nommé Coysel, qui prétend que, si bien gardé que soit
M. de Beaufort, il se sauvera avant la Pentecôte.

- Et ce Coysel est un rêveur, un fou? reprit le cardinal toujours
souriant.

- Non pas, dit le garde, tenace dans sa crédulité, il a prédit
beaucoup de choses qui sont arrivées, comme par exemple que la
reine accoucherait d’un fils, que M. de Coligny serait tué dans
son duel avec le duc de Guise, enfin que le coadjuteur serait
nommé cardinal. Eh bien! la reine est accouchée non seulement d’un
premier fils, mais encore, deux ans après, d’un second, et
M. de Coligny a été tué.

- Oui, dit Mazarin; mais le coadjuteur n’est pas encore cardinal.

- Non, Monseigneur, dit le garde, mais il le sera.

Mazarin fit une grimace qui voulait dire: il ne tient pas encore
la barrette. Puis il ajouta:

- Ainsi votre avis, mon ami, est que M. de Beaufort doit se
sauver.

- C’est si bien mon avis, Monseigneur, dit le soldat, que si
Votre Éminence m’offrait à cette heure la place de M. de Chavigny,
c’est-à-dire celle de gouverneur du château de Vincennes, je ne
l’accepterais pas. Oh! le lendemain de la Pentecôte, ce serait
autre chose.

Il n’y a rien de plus convaincant qu’une grande conviction, elle
influe même sur les incrédules; et, loin d’être incrédule, nous
l’avons dit, Mazarin était superstitieux. Il se retira donc tout
pensif.

- Le ladre! dit le garde qui était accoudé contre la muraille, il
fait semblant de ne pas croire à votre magicien, Saint-Laurent,
pour n’avoir rien à vous donner; mais il ne sera pas plus tôt
rentré chez lui qu’il fera son profit de votre prédiction.

En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la
reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il
donna l’ordre que le lendemain, au point du jour, on lui allât
chercher l’exempt qu’il avait placé auprès de M. de Beaufort, et
qu’on l’éveillât aussitôt qu’il arriverait.

Sans s’en douter, le garde avait touché du doigt la plaie la plus
vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort était en
prison, il n’y avait pas de jour que Mazarin ne pensât qu’à un
moment ou à un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir
prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand
ce petit-fils de Henri IV avait à peine trente ans. Mais, de
quelque façon qu’il en sortît, quelle haine n’avait-il pas dû,
dans sa captivité, amasser contre celui à qui il la devait; qui
l’avait pris riche, brave, glorieux, aimé des femmes, craint des
hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles années, car ce
n’est pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin
redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il
était pareil à l’avare de la fable, qui ne pouvait dormir près de
son trésor. Bien des fois la nuit il se réveillait en sursaut,
rêvant qu’on lui avait volé M. de Beaufort. Alors il s’informait
de lui, et à chaque information qu’il prenait, il avait la douleur
d’entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que c’était
merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il
s’interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait
cher tout ce plaisir qu’il le forçait de prendre à Vincennes.

Cette pensée avait fort préoccupé le ministre pendant son sommeil;
aussi, lorsqu’à sept heures du matin Bernouin entra dans sa
chambre pour le réveiller, son premier mot fut:

- Eh! qu’y a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort s’est sauvé de
Vincennes?

- Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme
officiel ne se démentait jamais; mais en tout cas vous allez en
avoir des nouvelles, car l’exempt La Ramée, que l’on a envoyé
chercher ce matin à Vincennes, est là qui attend les ordres de
Votre Éminence.

- Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses
oreillers de manière à le recevoir assis dans son lit.

L’officier entra. C’était un grand et gros homme joufflu et de
bonne mine. Il avait un air de tranquillité qui donna des
inquiétudes à Mazarin.

- Ce drôle-là m’a tout l’air d’un sot, murmura-t-il.

L’exempt demeurait debout et silencieux à la porte.

- Approchez, monsieur! dit Mazarin.

L’exempt obéit.

- Savez-vous ce qu’on dit ici? continua le cardinal.

- Non, Votre Éminence.

- Eh bien! l’on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes,
s’il ne l’a déjà fait.

La figure de l’officier exprima la plus profonde stupéfaction. Il
ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour
mieux humer la plaisanterie que Son Éminence lui faisait l’honneur
de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son sérieux
à une pareille supposition, il éclata de rire, mais d’une telle
façon, que ses gros membres étaient secoués par cette hilarité
comme par une fièvre violente.

Mazarin fut enchanté de cette expansion peu respectueuse, mais
cependant il ne cessa de garder son air grave.

Quand La Ramée eut bien ri et qu’il se fut essuyé les yeux, il
crut qu’il était temps enfin de parler et d’excuser l’inconvenance
de sa gaieté.

- Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre Éminence
ne sait donc pas où est M. de Beaufort?

- Si fait, monsieur, je sais qu’il est au donjon de Vincennes.

- Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds
d’épaisseur, avec des fenêtres à grillages croisés dont chaque
barreau est gros comme le bras.

- Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les
murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau.

- Mais Monseigneur ignore donc qu’il a près de lui huit gardes,
quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces
gardes ne le quittent jamais.

- Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue à la
paume!

- Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers.
Cependant, si Votre Éminence le veut, on les lui retranchera.

- Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui
retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de
Vincennes, il n’en sortît encore plus exaspéré contre lui.
Seulement je demande avec qui il joue.

- Monsieur, il joue avec l’officier de garde, ou bien avec moi,
ou bien avec les autres prisonniers.

- Mais n’approche-t-il point des murailles en jouant?

- Monseigneur, Votre Éminence ne connaît-elle point les
murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute
que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de
se rompre le cou en sautant du haut en bas.

- Hum! fit le cardinal, qui commençait à se rassurer. Vous dites
donc, mon cher monsieur La Ramée?...

- Qu’à moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en
petit oiseau, je réponds de lui.

- Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin.
M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient à Vincennes,
qu’il avait souvent pensé au cas où il serait emprisonné, et que,
dans ce cas, il avait trouvé quarante manières de s’évader de
prison.

- Monseigneur, si parmi ces quarante manières il y en avait eu
une bonne, répondit La Ramée, il serait dehors depuis longtemps.

- Allons, allons, pas si bête que je croyais, murmura Mazarin.

- D’ailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est
gouverneur de Vincennes, continua La Ramée, et que M. de Chavigny
n’est pas des amis de M. de Beaufort.

- Oui, mais M. de Chavigny s’absente.

- Quand il s’absente, je suis là.

- Mais quand vous vous absentez vous-même?

- Oh! quand je m’absente moi-même, j’ai en mon lieu et place un
gaillard qui aspire à devenir exempt de Sa Majesté, et qui, je
vous en réponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je
l’ai pris à mon service, je n’ai qu’un reproche à lui faire, c’est
d’être trop dur au prisonnier.

- Et quel est ce cerbère? demanda le cardinal.

- Un certain M. Grimaud, Monseigneur.

- Et que faisait-il avant d’être près de vous à Vincennes?

- Mais il était en province, à ce que m’a dit celui qui me l’a
recommandé; il s’y est fait je ne sais quelle méchante affaire, à
cause de sa mauvaise tête, et je crois qu’il ne serait pas fâché
de trouver l’impunité sous l’uniforme du roi.

- Et qui vous a recommandé cet homme?

- L’intendant de M. le duc de Grammont.

- Alors, on peut s’y fier, à votre avis?

- Comme à moi-même, Monseigneur.

- Ce n’est pas un bavard?

- Jésus-Dieu! Monseigneur, j’ai cru longtemps qu’il était muet,
il ne parle et ne répond que par signes; il paraît que c’est son
ancien maître qui l’a dressé à cela.

- Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Ramée, reprit le
cardinal, que s’il nous fait bonne et fidèle garde, on fermera les
yeux sur ses escapades de province, qu’on lui mettra sur le dos un
uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme
quelques pistoles pour boire à la santé du roi.

Mazarin était fort large en promesses: c’était tout le contraire
de ce bon M. Grimaud, que vantait La Ramée, lequel parlait peu et
agissait beaucoup.

Le cardinal fit encore à La Ramée une foule de questions sur le
prisonnier, sur la façon dont il était nourri, logé et couché,
auxquelles celui-ci répondit d’une façon si satisfaisante, qu’il
le congédia presque rassuré.

Puis, comme il était neuf heures du matin, il se leva, se parfuma,
s’habilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes
qui l’avaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait guère
moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-même, et qui
était presque aussi superstitieuse que lui, lui fit répéter mot
pour mot toutes les promesses de La Ramée et tous les éloges qu’il
donnait à son second; puis lorsque le cardinal eut fini:

- Hélas! monsieur, dit-elle à demi-voix, que n’avons-nous un
Grimaud auprès de chaque prince!

- Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra
peut-être un jour; mais en attendant...

- Eh bien! en attendant?

- Je vais toujours prendre mes précautions.

Sur ce, il avait écrit à d’Artagnan de presser son retour.
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