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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXII. Une aventure de Marie Michon

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXII. Une aventure de Marie Michon   Dim 7 Avr - 16:09

XXII. Une aventure de Marie Michon

Vers la même époque où ces projets d’évasion se tramaient entre le
duc de Beaufort et Grimaud, deux hommes à cheval, suivis à
quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du
faubourg Saint-Marcel. Ces deux hommes, c’étaient le comte de La
Fère et le vicomte de Bragelonne.

C’était la première fois que le jeune homme venait à Paris, et
Athos n’avait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale,
son ancienne amie, en la lui montrant de ce côté. Certes, le
dernier village de la Touraine était plus agréable à la vue que
Paris vu sous la face avec laquelle il regarde Blois. Aussi faut-
il le dire à la honte de cette ville tant vantée, elle produisit
un médiocre effet sur le jeune homme.

Athos avait toujours son air insoucieux et serein.

Arrivé à Saint-médard, Athos, qui servait dans ce grand labyrinthe
de guide à son compagnon de voyage, prit la rue des Postes, puis
celle de l’estrapade, puis celle des Fossés Saint-Michel, puis
celle de Vaugirard. Parvenus à la rue Férou, les voyageurs s’y
engagèrent. Vers la moitié de cette rue, Athos leva les yeux en
souriant, et, montrant une maison de bourgeoise apparence au jeune
homme:

- Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison où j’ai passé sept
des plus douces et des plus cruelles années de ma vie.

Le jeune homme sourit à son tour et salua la maison. La piété de
Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa
vie.

Quant à Athos, nous l’avons dit, Raoul était non seulement pour
lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de
régiment, le seul objet de ses affections, et l’on comprend de
quelle façon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le coeur
d’Athos.

Les deux voyageurs s’arrêtèrent rue du Vieux-Colombier, à
l’enseigne du _Renard-Vert_. Athos connaissait la taverne de
longue date, cent fois il y était venu avec ses amis; mais depuis
vingt ans il s’était fait force changements dans l’hôtel, à
commencer par les maîtres.

Les voyageurs remirent leurs chevaux aux mains des garçons, et
comme c’étaient des animaux de noble race, ils recommandèrent
qu’on en eût le plus grand soin, qu’on ne leur donnât que de la
paille et de l’avoine, et qu’on leur lavât le poitrail et les
jambes avec du vin tiède. Ils avaient fait vingt lieues dans la
journée. Puis, s’étant occupés d’abord de leurs chevaux, comme
doivent faire de vrais cavaliers, ils demandèrent ensuite deux
chambres pour eux.

- Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos, je vous présente à
quelqu’un.

- Aujourd’hui, monsieur? demanda le jeune homme.

- Dans une demi-heure.

Le jeune homme salua.

Peut-être, moins infatigable qu’Athos, qui semblait de fer, eût-il
préféré un bain dans cette rivière de Seine dont il avait tant
entendu parler, et qu’il se promettait bien de trouver inférieure
à la Loire, et son lit après; mais le comte de La Fère avait
parlé, il ne songea qu’à obéir.

- À propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul; je veux qu’on vous
trouve beau.

- J’espère, monsieur, dit le jeune homme en souriant, qu’il ne
s’agit point de mariage. Vous savez mes engagements avec Louise.

Athos sourit à son tour.

- Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit à une femme que
je vais vous présenter.

- Une femme? demanda Raoul.

- Oui, et je désire même que vous l’aimiez.

Le jeune homme regarda le comte avec une certaine inquiétude; mais
au sourire d’Athos, il fut bien vite rassuré.

- Et quel âge a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne.

- Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que
voilà une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire
son âge sur le visage d’une femme, il est inutile de le lui
demander; quand vous ne le pouvez plus, c’est indiscret.

- Et est-elle belle?

- Il y a seize ans, elle passait non seulement pour la plus
jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France.

Cette réponse rassura complètement le vicomte. Athos ne pouvait
avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la
plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant qu’il vînt
au monde.

Il se retira donc dans sa chambre, et avec cette coquetterie qui
va si bien à la jeunesse, il s’appliqua à suivre les instructions
d’Athos, c’est-à-dire à se faire le plus beau qu’il lui était
possible. Or c’était chose facile avec ce que la nature avait fait
pour cela.

Lorsqu’il reparut, Athos le reçut avec ce sourire paternel dont
autrefois il accueillait d’Artagnan, mais qui s’était empreint
d’une plus profonde tendresse encore pour Raoul.

Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses
cheveux, ces trois signes de race. Ses cheveux noirs étaient
élégamment partagés comme on les portait à cette époque et
retombaient en boucles encadrant son visage au teint mat; des
gants de daim grisâtres et qui s’harmonisaient avec son feutre
dessinaient une main fine et élégante, tandis que ses bottes, de
la même couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied
qui semblait être celui d’un enfant de dix ans.

- Allons, murmura-t-il, si elle n’est pas fière de lui, elle sera
bien difficile.

Il était trois heures de l’après-midi, c’est-à-dire l’heure
convenable aux visites. Les deux voyageurs s’acheminèrent par la
rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrèrent dans la rue
Saint-Dominique, et s’arrêtèrent devant un magnifique hôtel situé
en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes.

- C’est ici, dit Athos.

Il entra dans l’hôtel de ce pas ferme et assuré qui indique au
suisse que celui qui entre a le droit d’en agir ainsi. Il monta le
perron, et, s’adressant à un laquais qui attendait en grande
livrée, il demanda si madame la duchesse de Chevreuse était
visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La Fère.

Un instant après le laquais rentra, et dit que, quoique madame la
duchesse de Chevreuse n’eût pas l’honneur de connaître monsieur le
comte de La Fère, elle le priait de vouloir bien entrer.

Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file
d’appartements et s’arrêta enfin devant une porte fermée. On était
dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de
s’arrêter là où il était.

Le laquais ouvrit et annonça M. le comte de La Fère.

Madame de Chevreuse, dont nous avons si souvent parlé dans notre
histoire des _Trois Mousquetaires_ sans avoir eu l’occasion de la
mettre en scène, passait encore pour une fort belle femme. En
effet, quoiqu’elle eût à cette époque déjà quarante-quatre ou
quarante-cinq ans, à peine en paraissait-elle trente-huit ou
trente-neuf; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses
grands yeux vifs et intelligents que l’intrigue avait si souvent
ouverts et l’amour si souvent fermés, et sa taille de nymphe, qui
faisait que lorsqu’on la voyait par-derrière elle semblait
toujours être la jeune fille qui sautait avec Anne d’Autriche ce
fossé des Tuileries qui priva, en 1623, la couronne de France d’un
héritier.

Au reste, c’était toujours la même folle créature qui a jeté sur
ses amours un tel cachet d’originalité, que ses amours sont
presque devenues une illustration pour sa famille.

Elle était dans un petit boudoir dont la fenêtre donnait sur le
jardin. Ce boudoir, selon la mode qu’en avait fait venir madame de
Rambouillet en bâtissant son hôtel, était tendu d’une espèce de
damas bleu à fleurs roses et à feuillage d’or. Il y avait une
grande coquetterie à une femme de l’âge de madame de Chevreuse à
rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle était en ce
moment, c’est-à-dire couchée sur une chaise longue et la tête
appuyée à la tapisserie.

Elle tenait à la main un livre entr’ouvert et avait un coussin
pour soutenir le bras qui tenait ce livre.

À l’annonce du laquais, elle se souleva un peu et avança
curieusement la tête.

Athos parut.

Il était vêtu de velours violet avec des passementeries pareilles;
les aiguillettes étaient d’argent bruni, son manteau n’avait
aucune broderie d’or, et une simple plume violette enveloppait son
feutre noir.

Il avait aux pieds des bottes de cuir noir, et à son ceinturon
verni pendait cette épée à la poignée magnifique que Porthos avait
si souvent admirée rue Férou, mais qu’Athos n’avait jamais voulu
lui prêter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa
chemise; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses
bottes.

Il y avait dans toute la personne de celui qu’on venait d’annoncer
ainsi sous un nom complètement inconnu à madame de Chevreuse un
tel air de gentilhomme de haut lieu, qu’elle se souleva à demi, et
lui fit gracieusement signe de prendre un siège auprès d’elle.

Athos salua et obéit. Le laquais allait se retirer, lorsque Athos
fit un signe qui le retint.

- Madame, dit-il à la duchesse, j’ai eu cette audace de me
présenter à votre hôtel sans être connu de vous; elle m’a réussi,
puisque vous avez daigné me recevoir. J’ai maintenant celle de
vous demander une demi-heure d’entretien.

- Je vous l’accorde, monsieur, répondit madame de Chevreuse avec
son plus gracieux sourire.

- Mais ce n’est pas tout, madame. Oh! je suis un grand ambitieux,
je le sais! l’entretien que je vous demande est un entretien de
tête-à-tête, et dans lequel j’aurais un bien vif désir de ne pas
être interrompu.

- Je n’y suis pour personne, dit la duchesse de Chevreuse au
laquais. Allez.

Le laquais sortit.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux
personnages, qui se reconnaissaient si bien à la première vue pour
être de haute race, s’examinèrent sans aucun embarras de part ni
d’autre.

La duchesse de Chevreuse rompit la première le silence.

- Eh bien! monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que
j’attends avec impatience?

- Et moi, madame, répondit Athos, je regarde avec admiration.

- Monsieur, dit madame de Chevreuse, il faut m’excuser, car j’ai
hâte de savoir à qui je parle. Vous êtes homme de cour, c’est
incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu à la cour.
Sortez-vous de la Bastille par hasard?

- Non, madame, répondit en souriant Athos, mais peut-être suis-je
sur le chemin qui y mène.

- Ah! en ce cas, dites-moi vite qui vous êtes et allez-vous-en,
répondit la duchesse de ce ton enjoué qui avait un si grand charme
chez elle, car je suis déjà bien assez compromise comme cela, sans
me compromettre encore davantage.

- Qui je suis, madame? On vous a dit mon nom, le comte de La
Fère. Ce nom, vous ne l’avez jamais su. Autrefois j’en portais un
autre que vous avez su peut-être, mais que vous avez certainement
oublié.

- Dites toujours, monsieur.

- Autrefois, dit le comte de La Fère, je m’appelais Athos.

Madame de Chevreuse ouvrit de grands yeux étonnés. Il était
évident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom n’était pas
tout à fait effacé de sa mémoire, quoiqu’il y fût fort confondu
parmi d’anciens souvenirs.

- Athos? dit-elle, attendez donc!...

Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les
mille idées fugitives qu’il contenait à se fixer un instant pour
lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diaprée.

- Voulez-vous que je vous aide, madame? dit en souriant Athos.

- Mais oui, dit la duchesse, déjà fatiguée de chercher, vous me
ferez plaisir.

- Cet Athos était lié avec trois jeunes mousquetaires qui se
nommaient d’Artagnan, Porthos, et...

Athos s’arrêta.

- Et Aramis, dit vivement la duchesse.

- Et Aramis, c’est cela, reprit Athos; vous n’avez donc pas tout
à fait oublié ce nom?

- Non, dit-elle, non; pauvre Aramis! c’était un charmant
gentilhomme, élégant, discret et faisant de jolis vers; je crois
qu’il a mal tourné, ajouta-t-elle.

- Au plus mal: il s’est fait abbé.

- Ah! quel malheur! dit madame de Chevreuse jouant négligemment
avec son éventail. En vérité, monsieur, je vous remercie.

- De quoi, madame?

- De m’avoir rappelé ce souvenir, qui est un des souvenirs
agréables de ma jeunesse.

- Me permettrez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un
second?

- Qui se rattache à celui-là?

- Oui et non.

- Ma foi, dit madame de Chevreuse, dites toujours; d’un homme
comme vous je risque tout.

Athos salua.

- Aramis, continua-t-il, était lié avec une jeune lingère de
Tours.

- Une jeune lingère de Tours? dit madame de Chevreuse.

- Oui une cousine à lui, qu’on appelait Marie Michon.

- Ah! je la connais, s’écria madame de Chevreuse, c’est celle à
laquelle il écrivait du siège de La Rochelle pour la prévenir d’un
complot qui se tramait contre ce pauvre Buckingham.

- Justement, dit Athos; voulez-vous bien me permettre de vous
parler d’elle?

Madame de Chevreuse regarda Athos.

- Oui, dit-elle, pourvu que vous n’en disiez pas trop de mal.

- Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde l’ingratitude,
non pas comme un défaut ou un crime, Mais comme un vice, ce qui
est bien pis.

- Vous, ingrat envers Marie Michon, monsieur? dit madame de
Chevreuse essayant de lire dans les yeux d’Athos. Mais comment
cela pourrait-il être? Vous ne l’avez jamais connue
personnellement.

- Eh! madame, qui sait? reprit Athos. Il y a un proverbe
populaire qui dit qu’il n’y a que les montagnes qui ne se
rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois
d’une justesse incroyable.

- Oh! continuez, monsieur, continuez! dit vivement madame de
Chevreuse; car vous ne pouvez vous faire une idée combien cette
conversation m’amuse.

- Vous m’encouragez, dit Athos; je vais donc poursuivre. Cette
cousine d’Aramis, cette Marie Michon, cette jeune lingère, enfin,
malgré sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances;
elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la
reine, toute fière qu’elle est, en sa double qualité
d’Autrichienne et d’Espagnole, l’appelait sa soeur.

- Hélas, dit madame de Chevreuse avec un léger soupir et un petit
mouvement de sourcils qui n’appartenait qu’à elle, les choses sont
bien changées depuis ce temps-là.

- Et la reine avait raison, continua Athos; car elle lui était
fort dévouée, dévouée au point de lui servir d’intermédiaire avec
son frère le roi d’Espagne.

- Ce qui, reprit la duchesse, lui est imputé aujourd’hui à grand
crime.

- Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal,
l’autre, résolut un beau matin de faire arrêter la pauvre Marie
Michon et de la faire conduire au château de Loches.

Heureusement que la chose ne put se faire si secrètement que la
chose ne transpirât; le cas était prévu: si Marie Michon était
menacée de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un
livre d’heures relié en velours vert.

- C’est cela, monsieur! vous êtes bien instruit.

- Un matin le livre vert arriva apporté par le prince de
Marcillac. Il n’y avait pas de temps à perdre. Par bonheur, Marie
Michon et une suivante qu’elle avait, nommée Ketty, portaient
admirablement les habits d’hommes. Le prince leur procura, à Marie
Michon un habit de cavalier, à Ketty un habit de laquais, leur
remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quittèrent
rapidement Tours, se dirigeant vers l’Espagne, tremblant au
moindre bruit, suivant les chemins détournés, parce qu’elles
n’osaient suivre les grandes routes, et demandant l’hospitalité
quand elles ne trouvaient pas d’auberge.

- Mais, en vérité, c’est que c’est cela tout à fait! s’écria
madame de Chevreuse en frappant ses mains l’une dans l’autre. Il
serait vraiment curieux...

Elle s’arrêta.

- Que je suivisse les deux fugitives jusqu’au bout de leur
voyage? dit Athos. Non, madame, je n’abuserai pas ainsi de vos
moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu’à un petit
village du Limousin situé entre Tulle et Angoulême, un petit
village que l’on nomme Roche-l’Abeille.

Madame de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Athos avec
une expression d’étonnement qui fit sourire l’ancien mousquetaire.

- Attendez, madame, continua Athos, car ce qu’il me reste à vous
dire est bien autrement étrange que ce que je vous ai dit.

- Monsieur, dit madame de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier,
je m’attends à tout; mais en vérité...

n’importe, allez toujours.

- Cette fois la journée avait été longue et fatigante; il faisait
froid; c’était le 11 octobre; ce village ne présentait ni auberge
ni château, les maisons des paysans étaient pauvres et sales.
Marie Michon était une personne fort aristocrate; comme la reine
sa soeur, elle était habituée aux bonnes odeurs et au linge fin
elle résolut donc de demander l’hospitalité au presbytère.

Athos fit une pause.

- Oh! continuez, dit la duchesse, je vous ai prévenu que je
m’attendais à tout.

- Les deux voyageuses frappèrent à la porte; il était tard; le
prêtre, qui était couché, leur cria d’entrer; elles entrèrent, car
la porte n’était point fermée. La confiance est grande dans les
villages. Une lampe brûlait dans la chambre où était le prêtre.
Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la
terre, poussa la porte, passa la tête et demanda l’hospitalité.

«- Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prêtre, si vous voulez
vous contenter des restes de mon souper et de la moitié de ma
chambre.

«Les deux voyageuses se consultèrent un instant; le prêtre les
entendit éclater de rire, puis le maître ou plutôt la maîtresse
répondit:

«- Merci, monsieur le curé, j’accepte.

«- Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, répondit
le prêtre, car moi aussi j’ai couru toute la journée et ne serais
pas fâché de dormir cette nuit.

Madame de Chevreuse marchait évidemment de surprise en étonnement
et d’étonnement en stupéfaction; sa figure, en regardant Athos,
avait pris une expression impossible à rendre; on voyait qu’elle
eût voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre
une des paroles de son interlocuteur.

- Après? dit-elle.

- Après? dit Athos. Ah! voilà justement le plus difficile.

- Dites, dites, dites! On peut tout me dire à moi. D’ailleurs
cela ne me regarde pas, et c’est l’affaire de mademoiselle Marie
Michon.

- Ah! c’est juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa
avec sa suivante, et, après avoir soupé, selon la permission qui
lui avait été donnée, elle rentra dans la chambre où reposait son
hôte, tandis que Ketty s’accommodait sur un fauteuil dans la
première pièce, c’est-à-dire dans celle où l’on avait soupé.

- En vérité, monsieur, dit madame de Chevreuse, à moins que vous
ne soyez le démon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez
connaître tous ces détails.

- C’était une charmante femme que cette Marie Michon, reprit
Athos, une de ces folles créatures à qui passent sans cesse dans
l’esprit les idées les plus étranges, un de ces êtres nés pour
nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hôte
était prêtre, il vint à l’esprit de la coquette que ce serait un
joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs
joyeux qu’elle avait déjà, que celui d’avoir damné un abbé.

- Comte, dit la duchesse, ma parole d’honneur, vous m’épouvantez!

- Hélas! reprit Athos, le pauvre abbé n’était pas un saint
Ambroise, et, je le répète, Marie Michon était une adorable
créature.

- Monsieur, s’écria la duchesse en saisissant les mains d’Athos,
dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces détails, ou je
fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous
exorcise.

Athos se mit à rire.

- Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-même était
chargé d’une mission importante, était venu demander une heure
avant vous l’hospitalité au presbytère et cela au moment même où
le curé, appelé auprès d’un mourant, quittait non seulement sa
maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l’homme de Dieu,
plein de confiance dans son hôte, qui d’ailleurs était
gentilhomme, lui avait abandonné maison, souper et chambre.
C’était donc à l’hôte du bon abbé, et non à l’abbé lui-même, que
Marie Michon était venue demander l’hospitalité.

- Et ce cavalier, cet hôte, ce gentilhomme arrivé avant elle?

- C’était moi, le comte de La Fère, dit Athos en se levant et en
saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.

La duchesse resta un moment stupéfaite, puis tout à coup éclatant
de rire:

- Ah! ma foi! dit-elle, c’est fort drôle, et cette folle de Marie
Michon a trouvé mieux qu’elle n’espérait. Asseyez-vous, cher
comte, et reprenez votre récit.

- Maintenant, il me reste à m’accuser, madame. Je vous l’ai dit,
moi-même je voyageais pour une mission pressée; dès le point du
jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon
charmant compagnon de gîte. Dans la première pièce dormait aussi,
la tête renversée sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de
la maîtresse. Sa jolie figure me frappa; je m’approchai et je
reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placée
auprès d’elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse
était...

- Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse.

- Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison,
j’allai à l’écurie, je trouvai mon cheval sellé et mon laquais
prêt; nous partîmes.

- Et vous n’êtes jamais repassé par ce village? demanda vivement
madame de Chevreuse.

- Un an après, madame.

- Eh bien?

- Eh bien! je voulus revoir le bon curé. Je le trouvai fort
préoccupé d’un événement auquel il ne comprenait rien. Il avait,
huit jours auparavant, reçu dans une barcelonnette un charmant
petit garçon de trois mois avec une bourse pleine d’or et un
billet contenant ces simples mots: «11 octobre 1633».

- C’était la date de cette étrange aventure, reprit madame de
Chevreuse.

- Oui, mais il n’y comprenait rien, sinon qu’il avait passé cette
nuit-là près d’un mourant, car Marie Michon avait quitté elle-même
le presbytère avant qu’il y fût de retour.

- Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsqu’elle revint en
France, en 1643, fit redemander à l’instant même des nouvelles de
cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais,
revenue à Paris, elle voulait le faire élever près d’elle.

- Et que lui dit l’abbé? demanda à son tour Athos.

- Qu’un seigneur qu’il ne connaissait pas avait bien voulu s’en
charger, avait répondu de son avenir, et l’avait emporté avec lui.

- C’était la vérité.

- Ah! je comprends alors! Ce seigneur, c’était vous, c’était son
père!

- Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est là.

- Il est là! s’écria madame de Chevreuse se levant vivement; il
est là, mon fils, le fils de Marie Michon est là! Mais je veux le
voir à l’instant!

- Faites attention, madame, qu’il ne connaît ni son père ni sa
mère, interrompit Athos.

- Vous avez gardé le secret, et vous me l’amenez ainsi, pensant
que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur!
s’écria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu’elle essaya
de porter à ses lèvres; merci! Vous êtes un noble coeur.

- Je vous l’amène, dit Athos en retirant sa main, pour qu’à votre
tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu’à présent
j’ai veillé sur son éducation, et j’en ai fait, je le crois, un
gentilhomme accompli; mais le moment est venu où je me trouve de
nouveau forcé de reprendre la vie errante et dangereuse d’homme de
parti. Dès demain je me jette dans une affaire aventureuse où je
puis être tué; alors il n’aura plus que vous pour le pousser dans
le monde, où il est appelé à tenir une place.

- Oh! soyez tranquille s’écria la duchesse. Malheureusement j’ai
peu de crédit à cette heure, mais ce qu’il m’en reste est à lui;
quant à sa fortune et à son titre...

- De ceci, ne vous inquiétez point, madame; je lui ai substitué
la terre de Bragelonne, que je tiens d’héritage, laquelle lui
donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

- Sur mon âme, monsieur, dit la duchesse, vous êtes un vrai
gentilhomme! mais j’ai hâte de voir notre jeune vicomte. Où est-il
donc?

- Là, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez
bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse
l’arrêta.

- Est-il beau? demanda-t-elle.

Athos sourit.

- Il ressemble à sa mère, dit-il.

En même temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui
apparut sur le seuil.

Madame de Chevreuse ne put s’empêcher de jeter un cri de joie en
apercevant un si charmant cavalier, qui dépassait toutes les
espérances que son orgueil avait pu concevoir.

- Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de
Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme s’approcha avec son charmant sourire et, la tête
découverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de
Chevreuse.

- Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n’est-ce
pas pour ménager ma timidité que vous m’avez dit que madame était
la duchesse de Chevreuse, et n’est-ce pas plutôt la reine?

- Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main à
son tour, en le faisant asseoir auprès d’elle et en le regardant
avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne
suis point la reine, car si je l’étais, je ferais à l’instant même
pour vous tout ce que vous méritez; mais, voyons, telle que je
suis, ajouta-t-elle en se retenant à peine d’appuyer ses lèvres
sur son front si pur, voyons, quelle carrière désirez-vous
embrasser?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression
d’indicible bonheur.

- Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore à
la fois, il me semble qu’il n’y a qu’une carrière pour un
gentilhomme, c’est celle des armes. Monsieur le comte m’a élevé
avec l’intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m’a
laissé espérer qu’il me présenterait à Paris à quelqu’un qui
pourrait me recommander peut-être à M. le Prince.

- Oui, je comprends, il va bien à un jeune soldat comme vous de
servir sous un général comme lui; mais voyons, attendez...
personnellement je suis assez mal avec lui, à cause des querelles
de madame de Montbazon, ma belle-mère, avec madame de Longueville;
mais par le prince de Marcillac... Eh! vraiment, tenez, comte,
c’est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami à moi; il
recommandera notre jeune ami à madame de Longueville, laquelle lui
donnera une lettre pour son frère, M. le Prince, qui l’aime trop
tendrement pour ne pas faire à l’instant même pour lui tout ce
qu’elle lui demandera.

- Eh bien! voilà qui va à merveille, dit le comte. Seulement,
oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence?
J’ai des raisons pour désirer que le vicomte ne soit plus demain
soir à Paris.

- Désirez-vous que l’on sache que vous vous intéressez à lui,
monsieur le comte?

- Mieux vaudrait peut-être pour son avenir que l’on ignorât qu’il
m’ait jamais connu.

- Oh! monsieur! s’écria le jeune homme.

- Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais
rien sans raison.

- Oui, monsieur, répondit le jeune homme, je sais que la suprême
sagesse est en vous, et je vous obéirai comme j’ai l’habitude de
le faire.

- Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais
envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est à
Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l’affaire ne
soit terminée.

- C’est bien, madame la duchesse, mille grâces. J’ai moi-même
plusieurs courses à faire aujourd’hui, et à mon retour, c’est-à-
dire vers les six heures du soir, j’attendrai le vicomte à
l’hôtel.

- Que faites-vous, ce soir?

- Nous allons chez l’abbé Scarron, pour lequel j’ai une lettre,
et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

- C’est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j’y passerai moi-même
un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne m’ayez vue.

Athos salua madame de Chevreuse et s’apprêta à sortir.

- Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t-
on si sérieusement ses anciens amis?

- Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j’avais su plus
tôt que Marie Michon fût une si charmante créature!...

Et il se retira en soupirant.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXII. Une aventure de Marie Michon
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