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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXIX. La lettre de Charles Ier

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXIX. La lettre de Charles Ier   Dim 14 Avr - 19:03

XXXIX. La lettre de Charles Ier

Maintenant, il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine,
et nous suive jusqu’à la porte du couvent des Carmélites de la rue
Saint-Jacques.

Il est onze heures du matin, et les pieuses soeurs viennent de
dire une messe pour le succès des armes de Charles Ier. En sortant
de l’église, une femme et une jeune fille vêtues de noir, l’une
comme une veuve, l’autre comme une orpheline, sont rentrées dans
leur cellule.

La femme s’est agenouillée sur un prie-Dieu de bois peint, et à
quelques pas d’elle la jeune fille, appuyée sur une chaise, se
tient debout et pleure.

La femme a dû être belle, mais on voit que ses larmes l’ont
vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs
l’embellissent encore. La femme paraît avoir quarante ans, la
jeune fille en a quatorze.

- Mon Dieu! disait la suppliante agenouillée, conservez mon
époux, conservez mon fils, et prenez ma vie si triste et si
misérable.

- Mon Dieu! disait la jeune fille, conservez-moi ma mère!

- Votre mère ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette,
dit en se retournant la femme affligée qui priait. Votre mère n’a
plus ni trône, ni époux, ni fils, ni argent, ni amis; votre mère,
ma pauvre enfant, est abandonnée de tout l’univers.

Et la femme, se renversant aux bras de sa fille qui se précipitait
pour la soutenir, se laissa aller elle-même aux sanglots.

- Ma mère, prenez courage! dit la jeune fille.

- Ah! les rois sont malheureux cette année, dit la mère en posant
sa tête sur l’épaule de l’enfant; et personne ne songe à nous dans
ce pays, car chacun songe à ses propres affaires. Tant que votre
frère a été avec nous, il m’a soutenue; mais votre frère est
parti: il est à présent sans pouvoir donner de ses nouvelles à moi
ni à son père. J’ai engagé mes derniers bijoux, vendu toutes mes
hardes et les vôtres pour payer les gages de ses serviteurs, qui
refusaient de l’accompagner si je n’eusse fait ce sacrifice.
Maintenant nous en sommes réduites de vivre aux dépens des filles
du Seigneur. Nous sommes des pauvres secourues par Dieu.

- Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à la reine votre soeur?
demanda la jeune fille.

- Hélas! dit l’affligée, la reine ma soeur n’est plus reine, mon
enfant, et c’est un autre qui règne en son nom. Un jour vous
pourrez comprendre cela.

- Eh bien, alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui
parle? Vous savez comme il m’aime, ma mère.

- Hélas! le roi, mon neveu, n’est pas encore roi, et lui-même,
vous le savez bien, Laporte nous l’a dit vingt fois, lui-même
manque de tout.

- Alors adressons-nous à Dieu, dit la jeune fille.

Et elle s’agenouilla près de sa mère.

Ces deux femmes qui priaient ainsi au même prie-Dieu, c’étaient la
fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de
Charles Ier.

Elles achevaient leur double prière lorsqu’une religieuse gratta
doucement à la porte de la cellule.

- Entrez, ma soeur, dit la plus âgée des deux femmes en essuyant
ses pleurs et en se relevant.

La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.

- Que Votre Majesté veuille bien m’excuser si je trouble ses
méditations, dit-elle; mais il y a au parloir un seigneur étranger
qui arrive d’Angleterre, et qui demande l’honneur de présenter une
lettre à Votre Majesté.

- Oh! une lettre! une lettre du roi peut-être! des nouvelles de
votre père, sans doute! Entendez-vous, Henriette?

- Oui, Madame, j’entends et j’espère.

- Et quel est ce seigneur, dites?

- Un gentilhomme de quarante-cinq à cinquante ans.

- Son nom? a-t-il dit son nom?

- Milord de Winter.

- Milord de Winter! s’écria la reine; l’ami de mon époux! Eh!
faites entrer, faites entrer!

Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main
avec empressement.

Lord de Winter, en entrant dans la cellule, s’agenouilla et
présenta à la reine une lettre roulée dans un étui d’or.

- Ah! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que
nous n’avions pas vues depuis bien longtemps: de l’or, un ami
dévoué et une lettre du roi notre époux et maître.

De Winter salua de nouveau; mais il ne put répondre, tant il était
profondément ému.

- Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je
suis pressée de savoir ce que contient ce papier.

- Je me retire, madame, dit de Winter.

- Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous. Ne
comprenez-vous pas que j’ai mille questions à vous faire?

De Winter recula de quelques pas, et demeura debout en silence.

La mère et la fille, de leur côté, s’étaient retirées dans
l’embrasure d’une fenêtre, et lisaient avidement, la fille appuyée
au bras de la mère, la lettre suivante:

«Madame et chère épouse,

«Nous voici arrivés au terme. Toutes les ressources que Dieu m’a
laissées sont concentrées en ce camp de Naseby, d’où je vous écris
à la hâte. Là j’attends l’armée de mes sujets rebelles, et je vais
lutter une dernière fois contre eux. Vainqueur, j’éternise la
lutte; vaincu, je suis perdu complètement. Je veux, dans ce
dernier cas (hélas! quand on en est où nous en sommes, il faut
tout prévoir), je veux essayer de gagner les côtes de France. Mais
pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui
apportera un si funeste exemple dans un pays déjà soulevé par les
discordes civiles? Votre sagesse et votre affection me serviront
de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, Madame, ce que je
ne puis confier au risque d’un accident. Il vous expliquera quelle
démarche j’attends de vous. Je le charge aussi de ma bénédiction
pour mes enfants et de tous les sentiments de mon coeur pour vous,
Madame et chère épouse.»

La lettre était signée, au lieu de «Charles, roi», «Charles,
encore roi.»

Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur
le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un éclair
d’espérance.

- Qu’il ne soit plus roi! s’écria-t-elle, qu’il soit vaincu,
exilé, proscrit, mais qu’il vive! Hélas! le trône est un poste
trop périlleux aujourd’hui pour que je désire qu’il y reste. Mais,
dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien, où en est
le roi? Sa position est-elle donc aussi désespérée qu’il le pense?

- Hélas! Madame, plus désespérée qu’il ne le pense lui-même. Sa
Majesté a le coeur si bon, qu’elle ne comprend pas la haine; si
loyal, qu’elle ne devine pas la trahison. L’Angleterre est
atteinte d’un esprit de vertige qui, j’en ai bien peur, ne
s’éteindra que dans le sang.

- Mais lord Montrose? répondit la reine. J’avais entendu parler
de grands et rapides succès, de batailles gagnées à Inverlochy, à
Auldearn, à Alford et à Kilsyth. J’avais entendu dire qu’il
marchait à la frontière pour se joindre à son roi.

- Oui, Madame; mais à la frontière il a rencontré Lesley. Il
avait lassé la victoire à force d’entreprises surhumaines: la
victoire l’a abandonné. Montrose, battu à Philiphaugh, a été forcé
de congédier les restes de son armée et de fuir déguisé en
laquais. Il est à Bergen en Norvège.

- Dieu le garde! dit la reine. C’est au moins une consolation de
savoir que ceux qui ont tant de fois risqué leur vie pour nous
sont en sûreté. Et maintenant, milord, que je vois la position du
roi telle qu’elle est, c’est-à-dire désespérée, dites-moi ce que
vous avez à me dire de la part de mon royal époux.

- Eh bien! Madame, dit de Winter, le roi désire que vous tâchiez
de pénétrer les dispositions du roi et de la reine à son égard.

- Hélas! vous le savez, répondit la reine, le roi n’est encore
qu’un enfant, et la reine est une femme, bien faible même: c’est
M. de Mazarin qui est tout.

- Voudrait-il donc jouer en France le rôle que Cromwell joue en
Angleterre?

- Oh! non. C’est un Italien souple et rusé, qui peut-être rêve le
crime mais n’osera jamais le commettre; et, tout au contraire de
Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin n’a pour appui
que la reine dans sa lutte avec le parlement.

- Raison de plus alors pour qu’il protège un roi que les
parlements poursuivent.

La reine hocha la tête avec amertume.

- Si j’en juge par moi-même, milord, dit-elle, le cardinal ne
fera rien, ou peut-être même sera contre nous. Ma présence et
celle de ma fille en France lui pèsent déjà: à plus forte raison,
celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec
mélancolie, c’est triste et presque honteux à dire, mais nous
avons passé l’hiver au Louvre sans argent, sans linge, presque
sans pain, et souvent ne nous levant pas faute de feu.

- Horreur! s’écria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du
roi Charles! Que ne vous adressiez-vous donc, Madame, au premier
venu de nous?

- Voilà l’hospitalité que donne à une reine le ministre auquel un
roi veut la demander.

- Mais j’avais entendu parler d’un mariage entre monseigneur le
prince de Galles et mademoiselle d’Orléans dit de Winter.

, - Oui, j’en ai eu un instant l’espoir. Les enfants s’aimaient;
mais la reine, qui avait d’abord donné les mains à cet amour, a
changé d’avis; mais M. le duc d’Orléans, qui avait encouragé le
commencement de leur familiarité, a défendu à sa fille de songer
davantage à cette union. Ah! milord, continua la reine sans songer
même à essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le
roi, et mourir comme il va faire peut-être, que de vivre en
mendiant comme je le fais.

- Du courage, Madame, dit de Winter, du courage. Ne désespérez
pas. Les intérêts de la couronne de France, si ébranlée en ce
moment, sont de combattre la rébellion chez le peuple le plus
voisin. Mazarin est homme d’état et il comprendra cette nécessité.

- Mais êtes-vous sûr, dit la reine d’un air de doute, que vous ne
soyez pas prévenu?

- Par qui? demanda de Winter.

- Mais par les Joyce, par les Pride, par les Cromwell.

- Par un tailleur! par un charretier par un brasseur! Ah! je
l’espère, Madame, le cardinal n’entrerait pas en alliance avec de
pareils hommes.

- Eh! qu’est-il lui-même? demanda Madame Henriette.

- Mais, pour l’honneur du roi, pour celui de la reine...

- Allons, espérons qu’il fera quelque chose pour cet honneur, dit
Madame Henriette. Un ami possède une si bonne éloquence, milord,
que vous me rassurez. Donnez-moi donc la main et allons chez le
ministre.

- Madame, dit de Winter en s’inclinant, je suis confus de cet
honneur.

- Mais enfin, s’il refusait, dit Madame Henriette s’arrêtant, et
que le roi perdît la bataille?

- Sa Majesté alors se réfugierait en Hollande, où j’ai entendu
dire qu’était monseigneur le prince de Galles.

- Et Sa Majesté pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup
de serviteurs comme vous?

- Hélas! non, madame, dit de Winter; mais le cas est prévu, et je
viens chercher des alliés en France.

- Des alliés! dit la reine en secouant la tête.

- Madame, répondit de Winter, que je retrouve d’anciens amis que
j’ai eus autrefois, et je réponds de tout.

- Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des
gens qui ont été longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu
vous entende!

La reine monta dans sa voiture, et de Winter, à cheval, suivi de
deux laquais, l’accompagna à la portière.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXIX. La lettre de Charles Ier
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