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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XL. La lettre de Cromwell

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XL. La lettre de Cromwell   Dim 14 Avr - 19:04

XL. La lettre de Cromwell

Au moment où Madame Henriette quittait les Carmélites pour se
rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval à la
porte de cette demeure royale, et annonçait aux gardes qu’il avait
quelque chose de conséquence à dire au cardinal Mazarin.

Bien que le cardinal eût souvent peur, comme il avait encore plus
souvent besoin d’avis et de renseignements, il était assez
accessible. Ce n’était point à la première porte qu’on trouvait la
difficulté véritable, la seconde même se franchissait assez
facilement, mais à la troisième veillait, outre le garde et les
huissiers, le fidèle Bernouin, cerbère qu’aucune parole ne pouvait
fléchir, qu’aucun rameau, fût-il d’or, ne pouvait charmer.

C’était donc à la troisième porte que celui qui sollicitait ou
réclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.

Le cavalier, ayant laissé son cheval attaché aux grilles de la
cour, monta le grand escalier, et s’adressant aux gardes dans la
première salle:

- M. le cardinal Mazarin? dit-il.

- Passez, répondirent les gardes sans lever le nez, les uns de
dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs dés, enchantés
d’ailleurs de faire comprendre que ce n’était pas à eux de remplir
l’office de laquais.

Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci était gardée par
les mousquetaires et les huissiers.

Le cavalier répéta sa demande.

- Avez-vous une lettre d’audience? demanda un huissier s’avançant
au-devant du solliciteur.

- J’en ai une, mais pas du cardinal Mazarin.

- Entrez et demandez M. Bernouin, dit l’huissier. Et il ouvrit la
porte de la troisième chambre. Soit par hasard, soit qu’il se tînt
à son poste habituel, Bernouin était debout derrière cette porte
et avait tout entendu.

- C’est moi, monsieur, que vous cherchez, dit-il. De qui est la
lettre que vous apportez à Son Éminence?

- Du général Olivier Cromwell, dit le nouveau venu; veuillez dire
ce nom à Son Éminence, et venir rapporter s’il peut me recevoir
oui ou non.

Et il se tint debout dans l’attitude sombre et fière qui était
particulière aux puritains.

Bernouin, après avoir promené sur toute la personne du jeune homme
un regard inquisiteur, rentra dans le cabinet du cardinal, auquel
il transmet les paroles du messager.

- Un homme porteur d’une lettre d’Olivier Cromwell? dit Mazarin;
et quelle espèce d’homme?

- Un vrai Anglais, monseigneur; cheveux blond roux, plutôt roux
que blonds; oeil gris bleu, plutôt gris que bleu; pour le reste,
orgueil et raideur.

- Qu’il donne sa lettre.

- Monseigneur demande la lettre, dit Bernouin en repassant du
cabinet dans l’antichambre.

- Monseigneur ne verra pas la lettre sans le porteur, répondit le
jeune homme; mais pour vous convaincre que je suis réellement
porteur d’une lettre, regardez, la voici.

Bernouin regarda le cachet; et, voyant que la lettre venait
véritablement du général Olivier Cromwell, il s’apprêta à
retourner près de Mazarin.

- Ajoutez, dit le jeune homme, que je suis non pas un simple
messager, mais un envoyé extraordinaire.

Bernouin rentrant dans le cabinet, et sortant après quelques
secondes:

- Entrez, monsieur, dit-il en tenant la porte ouverte.

Mazarin avait eu besoin de toutes ces allées et venues pour se
remettre de l’émotion que lui avait causée l’annonce de cette
lettre, mais quelque perspicace que fût son esprit, il cherchait
en vain quel motif avait pu porter Cromwell à entrer avec lui en
communication.

Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet; il tenait son
chapeau d’une main et la lettre de l’autre.

Mazarin se leva.

- Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de créance pour moi?

- La voici, Monseigneur, dit le jeune homme.

Mazarin prit la lettre, la décacheta et lut:

«M. Mordaunt, un de mes secrétaires, remettra cette lettre
d’introduction à Son Éminence le cardinal Mazarini, à Paris; il
est porteur, en outre, pour Son Éminence, d’une seconde lettre
confidentielle.

«OLIVIER CROMWELL.»

- Fort bien, monsieur Mordaunt, dit Mazarin, donnez-moi cette
seconde lettre et asseyez-vous.

Le jeune homme tira de sa poche une seconde lettre, la donna au
cardinal et s’assit.

Cependant, tout à ses réflexions, le cardinal avait pris la
lettre, et, sans la décacheter, la tournait et la retournait dans
sa main; mais pour donner le change au messager, il se mit à
l’interroger selon son habitude, et convaincu qu’il était, par
l’expérience, que peu d’hommes parvenaient à lui cacher quelque
chose lorsqu’il interrogeait et regardait à la fois:

- Vous êtes bien jeune, monsieur Mordaunt, pour ce rude métier
d’ambassadeur où échouent parfois les plus vieux diplomates.

- Monseigneur, j’ai vingt-trois ans; mais Votre Éminence se
trompe en me disant que je suis jeune. J’ai plus d’âge qu’elle,
quoique je n’aie point sa sagesse.

- Comment cela, monsieur? dit Mazarin, je ne vous comprends pas.

- Je dis, Monseigneur, que les années de souffrance comptent
double, et que depuis vingt ans je souffre.

- Ah! oui, je comprends, dit Mazarin, défaut de fortune; vous
êtes pauvre, n’est-ce pas?

Puis il ajouta en lui-même:

- Ces révolutionnaires anglais sont tous des gueux et des
manants.

- Monseigneur, je devais avoir un jour une fortune de six
millions; mais on me l’a prise.

- Vous n’êtes donc pas un homme du peuple? dit Mazarin étonné.

- Si je portais mon titre je serais lord; si je portais mon nom,
vous eussiez entendu un des noms les plus illustres de
l’Angleterre.

- Comment vous appelez-vous donc? demanda Mazarin.

- Je m’appelle M. Mordaunt, dit le jeune homme en s’inclinant.

Mazarin comprit que l’envoyé de Cromwell désirait garder son
incognito.

Il se tut un instant, mais pendant cet instant, il le regarda avec
une attention plus grande encore qu’il n’avait fait la première
fois.

Le jeune homme était impassible.

- Au diable ces puritains! dit tout bas Mazarin, ils sont taillés
dans le marbre.

Et tout haut:

- Mais il vous reste des parents? dit-il.

- Il m’en reste un, oui, Monseigneur.

- Alors il vous aide?

- Je me suis présenté trois fois pour implorer son appui, et
trois fois il m’a fait chasser par ses valets.

- Oh! mon Dieu! mon cher monsieur Mordaunt, dit Mazarin, espérant
faire tomber le jeune homme dans quelque piège par sa fausse
pitié, mon Dieu! que votre récit m’intéresse donc! Vous ne
connaissez donc pas votre naissance?

- Je ne la connais que depuis peu de temps.

- Et jusqu’au moment où vous l’avez connue?...

- Je me considérais comme un enfant abandonné.

- Alors vous n’avez jamais vu votre mère?

- Si fait, Monseigneur; quand j’étais enfant, elle vint trois
fois chez ma nourrice; je me rappelle la dernière fois qu’elle
vint comme si c’était aujourd’hui.

- Vous avez bonne mémoire, dit Mazarin.

- Oh, oui, Monseigneur, dit le jeune homme, avec un si singulier
accent, que le cardinal sentit un frisson lui courir par les
veines.

- Et qui vous élevait? demanda Mazarin.

- Une nourrice française, qui me renvoya quand j’eus cinq ans,
parce que personne ne la payait plus, en me nommant ce parent dont
souvent ma mère lui avait parlé.

- Que devîntes-vous?

- Comme je pleurais et mendiais sur les grands chemins, un
ministre de Kingston me recueillit, m’instruisit dans la religion
calviniste, me donna toute la science qu’il avait lui-même, et
m’aida dans les recherches que je fis de ma famille.

- Et ces recherches?

- Furent infructueuses; le hasard fit tout.

- Vous découvrîtes ce qu’était devenue votre mère?

- J’appris qu’elle avait été assassinée par ce parent aidé de
quatre de ses amis, mais je savais déjà que j’avais été dégradé de
la noblesse et dépouillé de tous mes biens par le roi Charles Ier.

- Ah! je comprends maintenant pourquoi vous servez M. Cromwell.
Vous haïssez le roi.

- Oui, Monseigneur, je le hais! dit le jeune homme.

Mazarin vit avec étonnement l’expression diabolique avec laquelle
le jeune homme prononça ces paroles: comme les visages ordinaires
se colorent de sang, son visage, à lui, se colora de fiel et
devint livide.

- Votre histoire est terrible, monsieur Mordaunt, et me touche
vivement; mais, par bonheur pour vous, vous servez un maître tout-
puissant. Il doit vous aider dans vos recherches. Nous avons tant
de renseignements, nous autres.

- Monseigneur, à un bon chien de race il ne faut montrer que le
bout d’une piste pour qu’il arrive sûrement à l’autre bout.

- Mais ce parent dont vous m’avez entretenu, voulez-vous que je
lui parle? dit Mazarin qui tenait à se faire un ami près de
Cromwell.

- Merci, Monseigneur, je lui parlerai moi-même.

- Mais ne m’avez-vous pas dit qu’il vous maltraitait?

- Il me traitera mieux la première fois que je le verrai.

- Vous avez donc un moyen de l’attendrir?

- J’ai un moyen de me faire craindre.

Mazarin regardait le jeune homme, mais à l’éclair qui jaillit de
ses yeux il baissa la tête, et embarrassé de continuer une
semblable conversation, il ouvrit la lettre de Cromwell.

Peu à peu les yeux du jeune homme redevinrent ternes et vitreux
comme d’habitude, et il tomba dans une rêverie profonde. Après
avoir lu les premières lignes, Mazarin se hasarda à regarder en
dessous si Mordaunt n’épiait pas sa physionomie; et remarquant son
indifférence:

- Faites donc faire vos affaires, dit-il en haussant
imperceptiblement les épaules, par des gens qui font en même temps
les leurs! Voyons ce que veut cette lettre.

Nous la reproduisons textuellement:

«À Son Éminence

«Monseigneur le cardinal Mazarini.

«J’ai voulu, Monseigneur, connaître vos intentions au sujet des
affaires présentes de l’Angleterre. Les deux royaumes sont trop
voisins pour que la France ne s’occupe pas de notre situation,
comme nous nous occupons de celle de la France. Les Anglais sont
presque tous unanimes pour combattre la tyrannie du roi Charles et
de ses partisans. Placé à la tête de ce mouvement par la confiance
publique, j’en apprécie mieux que personne la nature et les
conséquences. Aujourd’hui je fais la guerre et je vais livrer au
roi Charles une bataille décisive. Je la gagnerai, car l’espoir de
la nation et l’esprit du Seigneur sont avec moi. Cette bataille
gagnée, le roi n’a plus de ressources en Angleterre ni en Écosse;
et s’il n’est pas pris ou tué, il va essayer de passer en France
pour recruter des soldats et se refaire des armes et de l’argent.
Déjà la France a reçu la reine Henriette, et, involontairement
sans doute, a entretenu un foyer de guerre civile inextinguible
dans mon pays; mais Madame Henriette est fille de France et
l’hospitalité de la France lui était due. Quant au roi Charles, la
question change de face: en le recevant et en le secourant, la
France improuverait les actes du peuple anglais et nuirait si
essentiellement à l’Angleterre et surtout à la marche du
gouvernement qu’elle compte se donner, qu’un pareil état
équivaudrait à des hostilités flagrantes...»

À ce moment, Mazarin, fort inquiet de la tournure que prenait la
lettre, cessa de lire de nouveau et regarda le jeune homme en
dessous.

Il rêvait toujours.

Mazarin continua:

«Il est donc urgent, Monseigneur, que je sache à quoi m’en tenir
sur les vues de la France: les intérêts de ce royaume et ceux de
l’Angleterre, quoique dirigés en sens inverse, se rapprochent
cependant plus qu’on ne saurait le croire. L’Angleterre a besoin
de tranquillité intérieure pour consommer l’expulsion de son roi,
la France a besoin de cette tranquillité pour consolider le trône
de son jeune monarque; vous avez autant que nous besoin de cette
paix intérieure, à laquelle nous touchons, nous, grâce à l’énergie
de notre gouvernement.

«Vos querelles avec le parlement, vos dissensions bruyantes avec
les princes qui aujourd’hui combattent pour vous et demain
combattront contre vous, la ténacité populaire dirigée par le
coadjuteur, le président Blancmesnil et le conseiller Broussel;
tout ce désordre enfin qui parcourt les différents degrés de État
doit vous faire envisager avec inquiétude l’éventualité d’une
guerre étrangère: car alors l’Angleterre, surexcitée par
l’enthousiasme des idées nouvelles, s’allierait avec l’Espagne qui
déjà convoite cette alliance. J’ai donc pensé, Monseigneur,
connaissant votre prudence et la position toute personnelle que
les événements vous font aujourd’hui, j’ai pensé que vous aimeriez
mieux concentrer vos forces dans l’intérieur du royaume de France
et abandonner aux siennes le gouvernement nouveau de l’Angleterre.
Cette neutralité consiste seulement à éloigner le roi Charles du
territoire de France, et à ne secourir ni par armes, ni par
argent, ni par troupes, ce roi entièrement étranger à votre pays.

«Ma lettre est donc toute confidentielle, et c’est pour cela que
je vous l’envoie par un homme de mon intime confiance; elle
précédera, par un sentiment que Votre Éminence appréciera, les
mesures que je prendrai d’après les événements. Olivier Cromwell a
pensé qu’il ferait mieux entendre la raison à un esprit
intelligent comme celui de Mazarini, qu’à une reine admirable de
fermeté sans doute, mais trop soumise aux vains préjugés de la
naissance et du pouvoir divin.

«Adieu, Monseigneur, si je n’ai pas de réponse dans quinze jours,
je regarderai ma lettre comme non avenue.

«OLIVIER CROMWELL»

- Monsieur Mordaunt, dit le cardinal en élevant la voix comme
pour éveiller le songeur, ma réponse à cette lettre sera d’autant
plus satisfaisante pour le général Cromwell, que je serai plus sûr
qu’on ignorera que je la lui aurai faite. Allez donc l’attendre à
Boulogne-sur-Mer, et promettez-moi de partir demain matin.

- Je vous le promets, Monseigneur, répondit Mordaunt, mais
combien de jours Votre Éminence me fera-t-elle attendre cette
réponse?

- Si vous ne l’avez pas reçue dans dix jours, vous pouvez partir.

Mordaunt s’inclina.

- Ce n’est pas tout, monsieur, continua Mazarin, vos aventures
particulières m’ont vivement touché; en outre, la lettre de
M. Cromwell vous rend important à mes yeux comme ambassadeur.
Voyons, je vous le répète, dites-moi, que puis-je faire pour vous?

Mordaunt réfléchit un instant, et, après une visible hésitation,
il allait ouvrir la bouche pour parler, quand Bernouin entra
précipitamment, se pencha vers l’oreille du cardinal et lui parla
tout bas.

- Monseigneur, lui dit-il, la reine Henriette accompagnée d’un
gentilhomme anglais entre en ce moment au Palais-Royal.

Mazarin fit sur sa chaise un bond qui n’échappa point au jeune
homme et réprima la confidence qu’il allait sans doute faire.

- Monsieur, dit le cardinal, vous avez entendu, n’est-ce pas? Je
vous fixe Boulogne parce que je pense que toute ville de France
vous est indifférente; si vous en préférez une autre, nommez-là;
mais vous concevez facilement qu’entouré comme je le suis
d’influences auxquelles je n’échappe qu’à force de discrétion, je
désire qu’on ignore votre présence à Paris.

- Je partirai, monsieur, dit Mordaunt en faisant quelques pas
vers la porte par laquelle il était entré.

- Non, point par là, monsieur, je vous prie! s’écria vivement le
cardinal: veuillez passer par cette galerie d’où vous gagnerez le
vestibule. Je désire qu’on ne vous voie pas sortir, notre entrevue
doit être secrète.

Mordaunt suivit Bernouin, qui le fit passer dans une salle voisine
et le remit à un huissier en lui indiquant une porte de sortie.

Puis il revint à la hâte vers son maître pour introduire près de
lui la reine Henriette, qui traversait déjà la galerie vitrée.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XL. La lettre de Cromwell
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