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 Louis Fréchette (1839-1908) Première nuit

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MessageSujet: Louis Fréchette (1839-1908) Première nuit   Sam 20 Avr - 12:20

Première nuit

C'était le désert fauve en sa splendeur austère.
Rien n'animait encor le vierge coin de terre
Où Montréal devait plus tard dresser ses tours.

En aval du courant, et suivant les détours
Qui creusent çà et là les rives ombragées,
Sous les feux du midi, trois pirogues chargées
- Près de l'endroit nommé depuis Pied-du-Courant -
Ensemble remontaient les eaux du Saint-Laurent.
Qui côtoyait ainsi les courbes du grand fleuve?
C'était le fondateur, c'était de Maisonneuve,
Avec de Montmagny, le courageux soldat,
Vimont, l'apôtre saint, fier d'un double mandat,
Et, comme pour dorer cette ère qui commence,
Deux femmes, deux grands coeurs: de la Peltrie et Mance;
Deux âmes à l'affût de tous les dévoûments.

Ils sont accompagnés de laboureurs normands,
De matelots bretons, fiers enfants de la Gaule,
Travailleurs qui devront, le mousquet à l'épaule,
Le poing à la charrue ou la hache à la main,
S'ouvrir au nouveau monde un si large chemin.

Sur le calme des eaux une voix nous arrive;
C'est un cantique saint qu'aux échos de la rive,
Dans l'éclat radieux d'un soleil flamboyant,
La petite flottille envoie en pagayant.

- Halte! a crié quelqu'un.

Et bientôt, sur la berge,
Avec le dôme bleu du ciel nu pour auberge,
Nos voyageurs rendus dressent leur campement.
Puis ensemble, à genoux, dans le recueillement,
Rappelant au Très-Haut sa divine promesse,
Naïfs ou fiers chrétiens vont entendre la messe,
Au pied d'un tabernacle à la hâte élevé.

- Vous êtes, dit le prêtre, un grain de sénevé
Que Dieu jette aujourd'hui dans la glèbe féconde;
La plante qui va naître étonnera le monde;
Car, ne l'oubliez pas, nous sommes en ce lieu
Les instruments choisis du grand oeuvre de Dieu! -

Et pendant que l'hostie en sa chasse sacrée
Illuminait l'autel de sa blancheur nacrée,
Un long Pange lingua s'élevait dans les airs
Vers le Dieu des cités et le Dieu des déserts.

Auprès du drapeau blanc, la sainte Eucharistie
Resta là tout le jour. La tête appesantie,

- Quand le soleil sombra dans le couchant vermeil, -
Nos pieux voyageurs, accablés de sommeil,
Songeaient, prière faite, à chercher sous la tente,
Dans une nuit de paix douce et réconfortante,
Le repos bien gagné qui doit les prémunir
Contre le lourd fardeau des tâches à venir;
Quand, tout à coup, dans l'ombre éparse des ramées,
Ils virent mille essaims de mouches enflammées,
Qui, croisant à l'envi leur radieux essor,
Comme un jaillissement de gouttelettes d'or,
Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes,
Rayaient l'obscurité de leurs lueurs mouvantes.

Alors chacun se met en chasse; l'on poursuit
Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit;
Puis, liant à des fils les blondes lucioles,
On en fait des réseaux, flottantes auréoles,
Qu'on suspend sur l'autel en festons étoilés.
Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés
Par les grands pins versant leurs ombres fraternelles,
Après avoir partout placé des sentinelles,
Près du fleuve roulant son flot silencieux,
La troupe s'endormit sous le regard des cieux.

Et pendant que ces forts, âpres à la corvée,
Voyaient dans leur sommeil grandir l'oeuvre rêvée,
Astre pieux trônant dans le calme du soir,
Sur l'autel, dans un pli du drapeau, l'ostensoir,
Au vol phosphorescent d'étincelles sans nombre,
Ouvrait son nimbe d'or et flamboyait dans l'ombre.

O genèse sublime! ô spectacle idéal!
Ce fut cette nuit-là que naquit Montréal.
Premières saisons
Ce fut un temps bien rude et plein d'âpres angoisses,
Que les commencements de ces belles paroisses
Qu'on voit s'échelonner aujourd'hui sur nos bords.
Quand, du haut du vaisseau qui s'ancre dans nos ports,
Le voyageur charmé se pâme et s'extasie
Au spectacle féerique et plein de poésie
Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,
Il est loin, oui, bien loin de se douter du prix
Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospères
Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères!

Chez nous, chaque buisson pourrait dire au passant:
Ces sillons ont moins bu de sueurs que de sang.
Par quel enchaînement de luttes, de souffrance,
Nos aïeux ont conquis ce sol vierge à la France,
En y fondant son culte immortel désormais,
La France même, hélas ! ne le saura jamais !

Quels jours ensanglantés! quelle époque tragique!
Ah! ce fut une race à la trempe énergique
Que les premiers colons de ce pays naissant.
Ils vivaient sous le coup d'un qui-vive incessant:
Toujours quelque surprise, embûche, assaut, batailles!
Quelque ennemi farouche émergeant des broussailles!
Habitants égorgés, villages aux abois,
Prisonniers tout sanglants entraînés dans les bois!...

Les femmes, les enfants veillaient à tour de rôle,
Tandis que le mari, le fusil sur l'épaule,
Au pas ferme et nerveux de son cheval normand,
Semeur de l'avenir, enfonçait hardiment
Dans ce sol primitif le soc de sa charrue.
Et si, l'été suivant, l'herbe poussait plus drue
Dans quelque coin du pré, l'on jugeait du regard
Qu'un cadavre iroquois dormait là quelque part.

Un jour, d'affreux brigands une bande hagarde,
Auprès d'un petit fort que personne ne garde,
Barbares altérés de pillage et de sang,
S'élance tout à coup des buissons, en poussant
Je ne sais quel horrible et strident cri de guerre.

Les habitants du fort, qui ne soupçonnaient guère
Le farouche Iroquois embusqué si près d'eux,
Croyant pouvoir courir ce risque hasardeux,
Pour travailler aux champs, avaient eu l'imprudence
De laisser tout un jour leurs logis sans défense.
Et voilà que le fruit de dix ans de sueurs
Va tomber au pouvoir de ces lâches tueurs.

Mais Jeanne Hachette est là! L'héroïne si chère
À la France, chez nous c'est Jeanne de Verchère!
Elle n'a pas quinze ans. Voyant de toutes parts
L'ennemi la cerner, elle monte aux remparts.
Chaque porte est bien close, et les armes rangées
Dans chaque bastion sont là toutes chargées.
Elle prend un mousquet, met en joue et fait feu...
Un homme tombe, un autre encore, et peu à peu
Les sanglants agresseurs, pris d'une rage folle,
Sous le canon qui tonne et la balle qui vole,
Interdits, et croyant voir leurs rangs décimés
Par une garnison de soldats bien armés,
Laissent morts et mourants, et battent en retraite!

Hélas! en feuilletant ces pages, l'on s'arrête
A des drames beaucoup plus froids et plus navrants.

D'où viennent ces clameurs et ces cris déchirants?
C'est un bourg tout entier surpris dans la nuit noire
Par quinze cents bandits, et - lamentable histoire -
Aux horreurs d'un massacre incroyable livré.

Par la haine et le sang le regard enfiévré,
De tous côtés la horde infernale se rue.
On égorge partout, dans les lits, sur la rue;
On poignarde, on fusille, on écartèle, on fend
Le crâne du vieillard sur le corps de l'enfant;
On déchire le ventre à des femmes enceintes;
De leur mère, arrachés aux suprêmes étreintes,
On jette en pleins brasiers les petits au berceau;
Et puis, quand le village est réduit en monceau
De débris calcinés et de cendres rougies,
Pour assouvir leur soif d'effroyables orgies,
Les démons tatoués s'en vont en tapinois
Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits.

Ô France, ces héros qui creusaient si profonde,
Au prix de tant d'efforts, ta trace au nouveau monde,
Ne méritaient-ils pas un peu mieux, réponds-moi,
Qu'un crachat de Voltaire et le mépris d'un roi!
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Louis Fréchette (1839-1908) Première nuit
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