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  François-Xavier Garneau (1809-1866) Le vieux chêne

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James
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MessageSujet: François-Xavier Garneau (1809-1866) Le vieux chêne   Sam 15 Juin - 21:24

Le vieux chêne


Naguère, sur les bords de l'onde murmurante,
Un vieux chêne élevait sa tête dans les cieux;
Et de ses rameaux verts l'ombre rafraîchissante
Protégeait l'humble fleur qui naissait en ces lieux.
Les zéphirs soupiraient le soir dans son feuillage,
Argenté par la lune, et dont plus loin l'image
Ondoyait sur les flots roulant avec lenteur;
Les oiseaux y dormaient la tête sous leur aile,
Comme la nuit, sur l'eau, repose la nacelle
Immobile du pêcheur.

Des siècles à ses pieds reposait la poussière.
Que d'orages affreux passèrent sur son front
Dans le cours varié de sa longue carrière!
Que de peuples tombés sans laisser même un nom!
Impassible témoin de leur vaste naufrage,
Que j'aimais à prêter l'oreille à ton langage
Si plein de souvenirs des âges révolus.
Lui seul pouvait encore évoquer sous son ombre
L'image du passé, les fantômes sans nombre
Des peuples qui n'étaient plus.

Quand le vent gémissait dans ses branches massives,
Et qu'assis je tâchais de comprendre le sens
Vague et mystérieux de ses notes plaintives,
D'autrefois je croyais qu'il répétait les chants,
Et mes yeux semblaient voir sortir de la poussière
Vingt peuples inconnus, se poussant sur la terre
Comme des flots pressés qu'agite l'aquilon,
Et chacun sur le sol qu'avaient conquis ses pères
Succomber à son tour sous les dards sanguinaires
De quelqu'autre nation.

Les voilà, les voilà, comme des pâles ombres,
Ces peuples, l'oeil furtif, errant dans les forêts;
Aux volantes lueurs des feux sous les pins sombres,
Scintille à leurs côtés la pointe des stylets.
Ils ont le pas léger et le regard rapide;
Ils vivent du produit de leur flèche homicide;
La mort seule fournit à leur sanglant festin;
Partout, d'un pôle à l'autre, un vaste cri de guerre
Demande tous les jours du sang à cette terre
Qui leur a fermé son sein.

Silence! entendez-vous monter leurs cris sauvages
Qui d'échos en échos se perdent dans les airs?
A l'entour des vaincus, dansant sous les feuillages,
Ils font tous en cadence entrechoquer leurs fers.
Les bûchers sont chargés de victimes humaines,
Dont le gémissement se mêle au bruit des chaînes;
Le sang ruisselle et teint le sol épouvanté.
Ô jour d'affreuse joie et de cruels supplices,
Les feux vont inonder tes sanglants sacrifices
De leur terrible clarté.
C'est donc là l'Indien à l'oeil noir et farouche,
Couvrant de ses guerriers les bords du Saint-Laurent.
De la cime des monts, où pend sa frêle couche,
Il montre, plein d'orgueil, son empire puissant.
Le glaive, c'est sa loi, la seule qu'il connaisse.
Jamais devant mortel sa tête ne s'abaisse;
Libre de tout frein et fier de sa liberté,
Il dédaigne d'ouvrir le sol que son pied foule;
Il va chercher sa proie où l'astre des jours roule,
Dans les flots de sa clarté.

Jadis un voyageur au pied d'une colonne,
Assis, les yeux fixés sur des débris épars,
Dans son rêve crut voir s'animer Babylone
Et debout se dresser ses immenses remparts.
Ainsi, je croyais voir, Chêne, à ta voix superbe,
Des barbares armés sortir de dessous l'herbe,
Et nos bords se couvrir de profondes forêts;
Mais un cri retentit au loin dans les vallées;
L'illusion tomba; les moissons ondulées
Seules couvraient les guérets.

Il ne restait que toi, dernier débris des âges
Qui surnageais encor sur l'océan des temps,
Arbre majestueux, magnifiques feuillages
Que les pères léguaient au respect des enfants.
Il était encor là. De loin sa tête altière,
Balançant lentement à la brise légère,
Frappait, à l'horizon, les yeux des voyageurs;
Et le soleil caché derrière les montagnes,
En colorait le faîte, au-dessus des campagnes,
De ses dernières lueurs.

Souvent, venaient le soir, au frais du crépuscule,
Des amants à ses pieds s'asseoir sur le gazon;
Et leurs voix se mêlaient au doux bruit que module
La vague en expirant sous les pieds du buisson.
Ils voyaient dans les cieux, couverts de sombres voiles,
A travers les rameaux, s'allumer les étoiles,
Qui se réfléchissaient dans le cristal des eaux;
Tandis que le hameau réuni sur la rive
Abandonnait sa joie à l'aile fugitive
Et folâtre des échos.

Le vieillard, pensif lui, reportait sa mémoire
Sur d'autres jours depuis bien longtemps écoulés.
À leurs fils attentifs il racontait l'histoire
De ses anciens amis par le temps emportés.
Là, disait-il, aussi, j'étais bien jeune encore,
J'ai vu nos fiers aïeux, un jour avant l'aurore,
Partir subitement à l'appel du tambour.
Ô plaines d'Abraham! victoire signalée! l
Ah! pour combien d'entr'eux cette grande journée
N'eut point, hélas! de retour!

Ô Chêne, que ton nom résonne sur ma lyre,
Toi dont l'ombre, autrefois, rafraîchit mes aïeux.
J'ai souvent entendu le souffle de zéphire
Soupirer tendrement dans tes rameaux noueux.
Alors, l'oiseau du ciel, dans sa course sublime
Montait, redescendait, et, caché dans ta cime,
Il enivrait les airs de chants mélodieux.
Et dans un coin obscur de ton épais feuillage
Il déposait son nid à l'abri de l'orage,
Entre la terre et les cieux.

Mais depuis a passé le vent de la tempête;
La foudre a dispersé tes débris glorieux:
Le hameau cherche, en vain, ta vénérable tête
Se dessinant au loin sur la voûte des cieux.
Il n'aperçoit plus rien dedans l'espace vide.
Au jour de la colère, une flamme rapide
Du vieux roi des forêts avait tout effacé.
Hélas! il avait vu naître et mourir nos pères;
Et l'ombre qui tombait de ses bras séculaires,
C'était l'ombre du passé.

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François-Xavier Garneau (1809-1866) Le vieux chêne
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