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 Théophile Gautier (1811-1872) LES VENDEURS DU TEMPLE. II

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James
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MessageSujet: Théophile Gautier (1811-1872) LES VENDEURS DU TEMPLE. II   Lun 24 Juin - 19:30

II.


Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.

Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
Et de faire fleurir sa libre fantaisie
Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
Un sérail à choisir, de belles courtisanes,
Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
Une collection de grands maîtres anciens,
L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
Qui, forçant à venir les démons et les anges,
Fait les réalités de nos rêves étranges.
Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor
Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

Les choses de ce monde et les choses divines,
Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
Des générations dans le temps endormies.
Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
Gisent au fond des cours à pleines charretées;
Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
L'épine de son dos est collée à son ventre,
Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs,
Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
On peut compter les fils de sa robe de bure,
Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais;
Ses manches laissent voir ses coudes violets;
Elle claque du bec comme fait la cigogne,
Et quand elle remue et vaque à sa besogne,
On entend ses os secs à chaque mouvement,
Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement.

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Théophile Gautier (1811-1872) LES VENDEURS DU TEMPLE. II
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