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 Théophile Gautier (1811-1872) PENSÉE DE MINUIT.

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James
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MessageSujet: Théophile Gautier (1811-1872) PENSÉE DE MINUIT.   Lun 24 Juin - 19:34

PENSÉE DE MINUIT.


Une minute encor, madame, et cette année
Commencée avec vous, avec vous terminée
  Ne sera plus qu'un souvenir.
Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
  Ne peut la faire revenir.

Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,
Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
  Sur le bord du néant jeté;
Limbes de l'impalpable, invisible royaume
Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
  Ce qui n'est rien ayant été;

Où va le son, où va le souffle; où va la flamme,
La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme,
  L'amour de notre coeur chassé;
La pensée inconnue éclose en notre tête;
L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
  Le présent qui se fait passé.

Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
  Tournée avec le doigt du temps;
Une scène nouvelle à rajouter au drame;
Un chapitre de plus au roman dont la trame
  S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne
De la vie et du temps, dont la dernière borne
  Proche ou lointaine est un tombeau,
Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce,
Où de votre bonheur toujours à chaque ronce,
  Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie,
Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
  Qu'un souvenir presque effacé,
Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
  Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
Avant que tout à fait le versant qui s'incline
  Ne les dérobe à son regard,
Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
  Il a fait depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
  D'un rayon de soleil frappés.
Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache
Une époque, un détail nettement se détache
  Et revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
  Portrait sans modèle aujourd'hui;
Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
Que le passé ravit au présent qu'il emporte,
  Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite en me voyant devant moi reparaître;
Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
  Sous ma figure d'autrefois.
Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
  Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte,
  Comme dans l'aire des aiglons,
Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée,
Se débattent heurtant leur coquille brisée,
  Avec leurs ongles déjà longs.

Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère,
Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
  Marcher en avant, oublier.
On ne peut sur le temps reprendre une minute,
Ni faire remonter un grain après sa chute
  Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête,
Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
  L'étude austère et les soucis.
Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
Et dont quelque tourmente intérieure agite
  Comme deux serpents les sourcils.

Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre
  N'en avait noirci le corail.
Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
  Doublaient le ciel dans leur émail.

Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie,
Aucune illusion, amèrement ravie,
  Jeune, ne l'avait rendu vieux;
Il s'épanouissait à toute chose belle,
Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
  Le mal était bien, le bien mieux.

Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
  Un brin de folle avoine en main
Avec son collier fait de perles de rosée,
Sa robe prismatique au soleil irisée,
  Allait chantant par le chemin.

Et puis l'âge est venu qui donne la science,
J'ai lu Werther, René son frère d'alliance;
  Ces livres, vrais poisons du coeur,
Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
  Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes
Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
  Les croyances, des hochets creux.
Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme
Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
  Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve;
Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
  Dans quel coin du chaos met-il
Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange
  Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère;
Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
  Que la pioche jette au cercueil
Avec sa sombre voix explique bien des choses,
Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
  L'éternité commence au seuil.

L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame,
De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
  Ainsi qu'un vase trop rempli,
Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
Et ces ressouvenirs d'illusions passées,
  Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
  Pourquoi donc vouloir retenir
Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe,
  Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense,
C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
  Le ciel est bleu, le soleil luit.
La route de ce monde est pour vous une allée
Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée;
  Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
  L'avenir devrait m'être cher;
Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
  Et je me sens le coeur amer.

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Théophile Gautier (1811-1872) PENSÉE DE MINUIT.
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