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 Théophile Gautier (1811-1872) La Tête de mort

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MessageSujet: Théophile Gautier (1811-1872) La Tête de mort   Lun 29 Juil - 15:18

La Tête de mort

Ton test n’aura plus de peau,
Et ton visage si beau
N’aura veines ni artères,
Tu n’auras plus que des dents
Telles qu’on les voit dedans
Les testes des cimetières.
PIERRE RONSARD.

La mort nous fait dormir une éternelle nuit.
JOACHIM DU BELLAY.

Personne ne voulait aller dans cette chambre,
Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,
Quand la bise gémit et pousse des sanglots,
Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.
Car c’était une chambre antique, inhabitée,
À minuit, disait-on, de revenants hantée,
Une chambre où les ais du parquet désuni
S’agitent sous vos pieds, où le plafond jauni
Se partage et s’écroule, où la tapisserie
À personnages tremble et sur la boiserie
Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.
On en avait ôté les meubles; seulement,
Entre de vieux portraits, un crucifix d’ivoire,
Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,
Pendait du mur: au bas, eu guise de support,
On avait mis jadis une tète de mort;
Et me ressouvenant des fables qu’on débite,
Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite,
Que l’oeil n’anime plus, de blafardes lueurs;
Et, quand il me fallait passer là, des sueurs
M’inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:
J’aurais fait le serment que les dents déchaussées
De cet épouvantail en ricanant grinçaient,
Et que confusément des mots s’en élançaient.
À présent jeune encor, mais certain que notre âme,
Inexplicable essence, insaisissable flamme,
Une fois exhalée, en nous tout est néant,
Et que rien ne ressort de l’abîme béant
Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,
Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,
Sans peur je la regarde, et je dis: « Quelques ans,
Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,
Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,
Tête de mort livide à mon tour. - Celle-ci
Est celle d’une femme autrefois morte ici,
Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble
Vous regarder, sourire et remuer; l’ensemble
De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,
Montre qu’elle touchait à peine à son printemps.
Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent
Sans doute à son convoi, bien des fleurs s’effeuillèrent
Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
Sans doute. - Mais le temps sait arrêter les pleurs,
Et, des premiers chagrins l’amertume passée,
Bientôt l’on oublia la belle trépassée.
- Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds
Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche
Qu’au beau soleil d’été le duvet d’une pêche,
Ces lèvres de corail au sourire enfantin,
Ce front charmant à voir, cette peau de satin,
Où comme un fil d’azur transparaît chaque veine,
Ces yeux bleus que l’amour, passion creuse et vaine,
N’a jamais fait pleurer? - Un crâne blanc et nu,
Deux trous noirs et profonds où l’oeil fut contenu,
Une face sans nez, informe et grimaçante;
Du sort qui nous attend image menaçante:
Voilà ce qu’il en reste, avec un souvenir
Qui s’éteindra bientôt dans le vaste avenir. »



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