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 Gérard De Nerval (1808-1855) Premier Château. I. La rue du Doyenné

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Inaya
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Gérard De Nerval (1808-1855) Premier Château.  I. La rue du Doyenné Empty
MessageSujet: Gérard De Nerval (1808-1855) Premier Château. I. La rue du Doyenné   Gérard De Nerval (1808-1855) Premier Château.  I. La rue du Doyenné Icon_minitimeJeu 30 Aoû - 18:24

Premier Château.

I. La rue du Doyenné
C'était dans notre logement commun de la me du Doyenné que nous nous étions
reconnus frères - Arcades ambo - dans un coin du vieux Louvre des Médicis, -
bien près de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet.
Le vieux salon du doyen, aux quatre portes à deux battants, au plafond historié
de rocailles et de guivres, restauré par les soins de tant de peintres, nos
amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes,
traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises.
Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur
un des trois dessus de glace un Neptune, - qui lui ressemblait! Puis les deux
battants d'une porte s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. On s'empressait
de lui offrir un fauteuil Louis XIII, et il lisait, à son tour, ses premiers
vers, - pendant que Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient
nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.
Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en
contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée
de ce côté par les arbres du manège.
Vous l'avez bien dit:
Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons
Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,
Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?
Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on adressait de
vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui
apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.
Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées; - on
jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne
dédaigna pas d'accepter un rôle: - c'était celui de Béatrice dans Jodelet. - Et
que notre pauvre Edouard était comique dans les rôles d'Arlequin!
Nous étions jeunes, toujours gais, souvent riches... Mais je viens de faire
vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai foulé les débris
l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si
gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour,
au XVIIIe siècle, sur six malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont
pas été respectées. Le jour où l'on coupera les arbres du manège, j'irai relire
sur la place la Forêt coupée de Ronsard:
Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras:
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes, qui vivaient dessous la dure écorce?
Cela finit ainsi, vous le savez:
La matière demeure et la forme se perd!
Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour encore, assez riche pour enlever
aux démolisseurs et racheter deux lots de boiseries du salon, peintes par nos
amis. J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé;
les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de Provence; le
Moine rouge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme
nue, qui dort; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse
comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume
régence, - en robe de taffetas feuille morte, - triste présage, - sourit, de ses
yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile,
vêtu à l'espagnole. L'affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée,
mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de
souffrances, qui l'avaient conduit à nous donner congé a fait couvrir depuis
toutes ces peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les
nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois. - Je bénis le sentiment
d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.
De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le Siège de
Lérida, de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, précédée par des
violons; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés
d'avance; mais j'ai, de Lorentz, une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. -
Quant au lit Renaissance, à la console Médicis, aux deux buffets, au Ribeira,
aux tapisseries des Quatre Eléments, il y a longtemps que tout cela s'était
dispersé. Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac. -
Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.
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Gérard De Nerval (1808-1855) Premier Château. I. La rue du Doyenné
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