PLUME DE POÉSIES
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 Victor HUGO (1802-1885) Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays, Jugez-en :

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Victor HUGO (1802-1885) Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays,  Jugez-en : Empty
MessageSujet: Victor HUGO (1802-1885) Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays, Jugez-en :   Victor HUGO (1802-1885) Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays,  Jugez-en : Icon_minitimeMar 27 Déc - 20:56

Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays,
Jugez-en :.

' Des terrains par la vase envahis,
Des saules, des carrés de chanvre, des passages
27 septembre 1869.
826 DERNIÈRE GERBE
De voiles couleurs d'ocre au fond des paysages,
Des chariots à , foin peints, sculptés et dorés,
Des bois, et la senteur immense des grands prés ;
Des essaims que la nuit même ne fait pas taire ;
Des canaux à plein bord coulant à fleur de terre ;
De frais enfants à qui l'on jette des gros sous
Des massifs d'arbres verts ; l'eau s'enfonce dessous.
Le jonc fléchit, l'amarre ondule, le jonc plie,
Et la nature est molle à ce point qu'on oublie
Utrecht et ses tocsins, Ruyter et ses combats,
Et Delft ensanglantée, et qu'Amsterdam là-bas
Montre au pâle Océan ce que c'est que Venise.
La charrue est si près du mât qu'on fraternise ;
L'aviron parle au soc et lui dit : Travaillons.
L'heure en prenant son vol rit dans les carillons ;
Chaque beffroi secoue une grappe de cloches ;
D'instant en instant passe, avec ses larges poches,
Un vieux coche d'osier sous sa coiffe de cuir ;
De grands oiseaux de lacs et d'étangs qu'on voit fuir,
Ont les plumes du bout' des ailes espacées,
Et l'on dirait des mains ouvertes et dressées.
Le houleux Zuyderzée est jaune à l'horizon.

Les villes sur leur porte ont un grand écusson ;
Jadis leur libérté blasonna leur richesse ;'
Rotterdam est marqùise, Amsterdam est duchesse ;
Ce qui n'empêche pas ces cités et ces champs,
Et tous ces blasons, d'être en somme des, marchands,
Et d'avoir à Ceylan, au Brésil, 'en Syrie,
Des comptoirs où se tient debout leur Seigneurié.
Pays riche, .pays joyeux ; les gras troupeaux, .
L'herbe, l'homme, l'oiseau, .le travail, le repos,
Tout rit, les paradis.succèdent aux cocagnes.;
Le Rhin, ce noir seigneur descendu des montagnes,
N'est plus ,qu'un bon bourgeois qui, se retire aux champs ;
L'humble fumée éparse autour des toits penchants
Rampe et monte à travers les frênes et les ormes ;
Et d'effrayants moulins aux vastes plate-formes,
Qui tournent éperdus et sombres dans le vent
Avec on ne sait quoi d'énorme et de vivant,
Frappant l'espace avec leurs bras de sauterelles,
Mêlent l'azur, la nue et l'ombre à leurs quatre ailes.

À coup sûr ces géants, ces pourfendeurs de l'air,
Toujours enveloppés par un quadruple éclair; -
Feraient mettre en arrêt la lance à don Quichotte.

Dans la' cuve ai) houblon Gouda vide sa hotte ;
Telle ville a son lait, telle autre ses fraisiers ;
23 CE QUE J'AI SOUS LES YEUX... 827
Telle autre sa balance à peser les sorciers.
On vogue ; on reconnaît les cantons catholiques
Aux mendiants pieds nus qui baisent des reliques ;
Car la châsse est dorée aux dépens des sillons ;
La madone à bijoux fait la femme en haillons.
Le taillis noyé semble un miroir sous des branches ;
Des marmots blonds,. mordant leur pain aux larges tranches,
Regardent les bateaux dans le canal glisser.
La langue, c'est l'étang ; on entend coasser
Dans le mot la consonne, et dans l'eau la grenouille.
A travérs une vitre on voit une quenouille ;
C'est l'aïeule au front blanc qui guette et se tapit.

L'eau, qui devrait courir, est barrée, et croupit
On cultive le miasme, on récolte le goître ;
L'affreux tabac pullule où le blé devrait' croître ;
Dieu fait l'endroit du monde et l'homme 'en fait l'envers.
L'église est jaune, l'orgue est bleu, les murs sont verts ;
Ce pays est repeint par l'homme à la détrempe ;
' On peint le toit, le seuil, l'escalier et la rampe ;
L'arbre peut-être est peint ; la grue et le pigeon
Volent, de peur d'avoir leur part du badigeon.
Un démon gouailleur souffle en ces joncs fantasques.
Les meuniers ont des tours, les femmes ont des casques,
Les enfants ont leur pipe avant d'avoir leurs dents.
Où donc as-tu trouvé ton soleil, ô Jordaens ?
Ce pauvre soleil gris que le brouillard fait fondre,
Et qui ne serait pas même accepté par Londre,
Clignote, et ses longs jets de lumière blafards
Entrent dans l'eau rayons et sortent nénuphars.
Les jardins, côtoyés sans bruit par le pilote,
Sont pleins de dieux mouillés, et l'Olympe y, grelotte ;
Virgile frémissait de voir l'airain suer,
On tremble ici de voir le marbre éternuer,
Et l'on serait tenté d'emmailloter Pomone,
D'offrir un châle à Flore, et de faire l'aumône
D'un rayon de soleil à Phébus enrhumé.
Ici le plein midi craint le grand jour ; en mai
On a novembre ; avril meurt de froid ; juin s'embourbe,
Et juillet en toussant souffle le feu de tourbe.

Mais qu'importe ! le rire est roi dans la maison ;
L'âtre est gai. Bon visage à mauvaise saison.
Le brouillard blême emplit les champs ; mais la kermesse
N'en fait pas moins, après le prêche, après la messe,
Tournoyer, jupe au vent, Goton dont le jarret,
Par moments entrevu, tient Gros-Pierre en arrêt.
Car Gretchen est Goton et Pieter est Gros-Pierre.
828 DERNIÈRE. GERBE
Cette Ève et cet Adam sont partout ; et la terre
N'eût point fait et meublé, sans Gros-Pierre et Goton,
Eden' pour nos aïeux et pour nous Charenton.

On passe d'un méandre à l'autre ; et la patache,
Chaque soir, aux poteaux des berges se rattache.
L'aubergiste, bonhomme à l'air vague et chinois,
Croque le voyageur comme uh singe une noix ;
Lesage dans Drika saluerait Léonarde.
On boit ; les pots sont grands.' La Gueldre goguenarde
Fait ses cruches avec des ventres d'échevin,
Dè même que la Grèce au sourire divin, '
Fait des bras de Phryné les anses de son vase.

Cependant le bateau glisse, le roseau jase,
Les nids parlent tout bas, l'eau chuchote, on s'endort ;
Et voilà la Hollande.

Ami, ce peuple est fort :
N'en rions pas. C'est vrai qu'il ouvre aux vents d'automne
Une plaine sans fin, âprement monotone ;
Certe, ailleurs, j'en conviens, l'aube a plus de clarté,
Et ce ne sont point là de ces champs où l'été,
Splendide et glorieux, jette à pleines. corbeilles.
Les fleurs, les fruits, les blés, les parfums, les abeilles ;
Sans .doute quelque ennui sort de cet horizon ;,
Mais c'est. le sol qui fut l'abri de la raison ;
C'est la. terre des gueux qui brisèrent les princes ;
On referait l'Yssel, l'Amstel, les sept Provinces,
Pourvu que, sous un ciel de pluie, on accouplât
L'herbe au jonc, et l'eau morte avec, le pays plat ;
Mais ce qu'on ne saurait refaire, c'est la flamme
Qui dans ce petit. peuple a mis une grande âme.

Juillet-août 1861 6.
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