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 Jean Auvray(1590-1633) LE BONNET

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MessageSujet: Jean Auvray(1590-1633) LE BONNET   Jean Auvray(1590-1633) LE BONNET Icon_minitimeVen 13 Jan - 18:16

LE BONNET

Ostez vous, je suis en colere
Contre une execrable megere
Qui crochetant mon cabinet
Les oreilles de mon bonnet
A mis en brague de suisse:
Voyez-vous comme ceste lice
L' a balaffré de son ciseau?
C' estoit le bonnet le plus beau
Que jamais bonnet a nature,
Car il prenoit toute figure,
Tantost il estoit à plein fond,
Tantost en cercle, en demy-rond,
Puis en carré, puis en ovalle,
Puis en forme piramidale,
Ses bords retroussez de trois doigts
Faisoient une escuelle de bois,
Puis quand on relevoit son feste
C' estoit un pasté de requeste,
On le faisoit en cervelats
Ou en chaperon d' advocats,
En calotte, en bonnet de prestre,
En mortier à piler salpestre,
En pain de sucre, en entonnoir,
En brayette, en vis de pressoir,
En capuchon, en coqueluche,
En chausse d' Ipocras, en ruche


Puis qu' il le vouloit enfoncer
Il sembloit d' un pot à pisser,
Ou d' un chapeau à la ronisque.
Ô gentil petit bonnet frisque,
Bonnet gaillard, bonnet mignon,
Bonnet gay comme un papillon,
Bonnet des bonnets l' excellence,
Bonnet qui avois la puissance
D' infuser les doctes ardeurs
De Phoebus et de ses neuf soeurs,
Et qui d' un docte entouziasme
Ravissois si doucement l' ame
De ceux dont tu couvrois le chef.
Mais las! ô lugubre meschef!
En toute la mondaine dance,
Rien n' est constant que l' inconstance,
C' est au front des plus hautes tours,
Que le tonnerre en veut tousjours,
Est-il pas vray bonnet aymable!
Beau bonnet le plus honorable
Que bonnetier qui bonnet a
Jamais bonnetant bonneta.
Avant que ceste affreuse harpie
Ravit ta bonnetiere vie,
Et que son ciseau enroüillé
T' eust fait un here essoreillé:
Que tu avois de bons offices,
Tu estois toutes les delices


De ton maistre qui t' aimoit mieux
Que la prunelle de ses yeux,
S' il dormoit durant les nuicts sombres
Ta vertu dechassoit les ombres,
Les spectres, les mauvais esprits,
Si par fois il estoit espris
Des feux d' une rageuse flame,
Et s' il sentoit dedans son ame
Flamber le cyprien tizon,
Tu estois son contre-poison,
Car en te mettant sur sa teste,
Son priape baissoit la creste,
Aussi tant qu' il t' eust (beau bonnet)
Il eut tousjours son beau bout net.
Si par fois le fils de Semelle
Broüilloit sa gaillarde cervelle
De son nectar delicieux:
Ô beau bonnet venu des cieux
Mieux que la froide chicorée,
Que la plante à Denis sacrée,
Que l' ametiste, ny encor
L' herbe qui porte la fleur d' or
Tu faisois passer son yvresse.
S' il vouloit charmer sa tristesse
Et tromper les soucis cuisans
Qui fletrissoient ses jeunes ans,
Jettant son chappeau sur la table,
Ô gentil bonnet venerable!


Il te mettoit lors sur son front,
Ô gentil petit bonnet rond,
Puis au glou glou d' une bouteille,
À l' ombre d' une espaise traille,
Entre les tasses, et les pots,
Les cerises, les abricots,
Les cervelats, et les salades,
Tu charmois ses esprits malades.
Je t' appellois mon gaudium,
Tu fus mon manicordion,
Tu fus ma guirlande plus rare,
Mon diademe, mon thiare,
Et de toy j' estois plus content
Que d' un mortier à president,
L' enfant n' ayme tant sa poupée,
Ny le gendarme son espée,
Ny tant le veneur son cornet
Comme j' aymois ce beau bonnet.
Aussi n' estoit-ce pas sans cause,
Si j' eusse dormy une pauze
Sans avoir ce bonnet au front,
Aussi tost un vent brusque et prompt
Beugloit dans mes boyaux malades,
Et d' effroyables petarades
Tonnoit, grondoit, carrillonnoit
Si fort que c' il qui l' entendoit
Croyoit que ce fut le tonnerre,
Mais ceste inestimable guerre


Ce cliquetis de pets mutins,
Ce tintamarre de boudins,
Ce bruit de tripes engelées,
Et ces voix mal articulées,
Cessoient: si tost qu' on appliquoit
Ce bonnet qui me rechauffoit,
Sur mon ventre comme on applique
Une ventouse à la collique.
Mais la plus grand' proprieté
De ce bonnet pour moy chanté,
C' est qu' il appaisoit les tranchées
Des pauvres femmes accouchées
Appliqué chaud sur le devant,
Aussi disoit Angoulevent
Que de ce bonnet l' origine
Venoit du dieu de medecine,
Et que quand l' epidaurien
Dedans le temple delphien
Recueillit et mit en lumiere
Les secrets d' Apollon son pere,
Il trouva sur un tribunal
Ce beau bonnet medecinal,
Le prit et le mit sur sa teste,
Il en faisoit sa bonne feste,
Et puis l' on dit que quand Juppin
Eut foudroyé ce medecin
Qui guarit le chaste Hipolite,
Ce bonnet de puissance eslite,


Tomba par hazard ce dit-on
Aux mains de l' expert Machaon,
De Machaon à Podalire,
Puis au sage enfant de Philire
Chiron centaure precepteur
Du grand Achile belliqueur.
Mais quand les argoliques flames
Eurent mis à sac les pergames,
Et que Paris par trahison
Eut frapé Achile au talon,
L' on dit que Chiron l' admirable
Voyant ceste playe incurable
Et que son sçavoir ne pût pas,
Sauver son prince du trespas,
Boüillant de rage furibonde
Il jetta ce bonnet dans l' onde,
Qui servant de jouët aux flots
Vint surgir en l' isle de Cos,
Ou pour lors le grec Hipocrate,
À l' ayde de la triple hecate
Sortoit du ventre maternel.
Or desja ce petit mortel
Sembloit bien quelque grand miracle
Aussi l' on consulta l' oracle
Pour sçavoir ce qu' il deviendroit,
L' oracle respond qu' il seroit
Le plus grand medecin du monde,
Mais que ceste grace profonde


Luy viendroit portant pour beguin
Ce bonnet qu' un fatal destin
Avoit fait aborder dans l' isle,
Ainsi peu à peu, file à file,
Diocles fut le possesseur
De ce bonnet tout plain d' honneur,
Puis il escheut à Caristie,
Puis au sçavant Appollonie,
Qui le donne à Praxagoras,
Et Praxagore à Glaucias,
Erasistrate le possede,
Puis à Herophile il succede
À Themison, à Crisipus,
En fin le docte Artorius
Le donna dans son lit malade
À l' heritier d' Asclepiade,
Qui par testament le laissa
Au bon Anthonius Musa,
Qui le perdit chez Matheolle
Quand Manard sua la verolle,
L' alexandrin Serapion
L' eut en son rang, Valgie, Acron,
Euphorbius, l' heureux Cassie,
Et le bien disant Cornelie.
D' autres ce bonnet ancien
Donnent au sçavant Galien,
Puis Avicenne en fut le maistre,
Albucrasis le fit remettre


En sa splendeur et le donna
À L' Averrois qui le laissa
Pour Oribase, Aece le treuve
Qui le presente à Ville-Neufve,
Ville-Neufve à l' expert Guidon,
Guidon à Bernard De Gordon,
Puis Falope l' anatomiste
L' eut de Theophraste alquimiste,
Pour le donner à Rondelet.
En fin ce glorieux bonnet
Tout barboüillé de medecine
Comme un bluteau est de farine,
Et tout gras des termes de l' art,
Escheut à Paumier par hazard,
Qui ne l' eut pas si tost en teste
Qu' il voulut trancher de la beste,
Et tout enflé d' ambition,
D' orgueil et de presomption,
Ce brave docteur ephemere
Escrit un livre par colere,
Où il voulut tant il fut fat
Corriger le magnificat,
Et pocher les yeux par son stile,
Aux medecins de ceste ville:
Mais ayant mis le parlement
Son jugement en jugement,
Au front de cét Aristophane
Parurent deux oreilles d' asne,


Et ce Midas fut condamné
D' autant qu' il avoit prophané
Ce gentil bonnet venerable
À luy faire amende honorable,
Car ce bonnet estoit trop beau
Pour couvrir la teste d' un veau.
Je sçay qu' il avoit la puissance
D' infuser beaucoup de science,
Il est vray: mais c' est supposé
Que le sujet fut disposé,
Autrement, ainsi qu' un espée
Avantageuse et bien trempée
Est nuisible aux mains d' un enfant,
Ainsi ce bonnet triomphant
Ne faisoit que mettre en furie
Une cervelle mal pestrie.
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