PLUME DE POÉSIES

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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:33

XXXII. Le bac de l’Oise

Nous espérons que le lecteur n’a point tout à fait oublié le jeune
voyageur que nous avons laissé sur la route de Flandre.

Raoul, en perdant de vue son protecteur, qu’il avait laissé le
suivant des yeux en face de la basilique royale, avait piqué son
cheval pour échapper d’abord à ses douloureuses pensées, et
ensuite pour dérober à Olivain l’émotion qui altérait ses traits.

Une heure de marche rapide dissipa bientôt cependant toutes ces
sombres vapeurs qui avaient attristé l’imagination si riche du
jeune homme. Ce plaisir inconnu d’être libre, plaisir qui a sa
douceur, même pour ceux qui n’ont jamais souffert de leur
dépendance, dora pour Raoul le ciel et la terre, et surtout cet
horizon lointain et azuré de la vie qu’on appelle l’avenir.

Cependant il s’aperçut, après plusieurs essais de conversation
avec Olivain, que de longues journées passées ainsi seraient bien
tristes, et la parole du comte, si douce, si persuasive et si
intéressante, lui revint en mémoire à propos des villes que l’on
traversait, et sur lesquelles personne ne pouvait plus lui donner
ces renseignements précieux qu’il eût tirés d’Athos, le plus
savant et le plus amusant de tous les guides.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:33

Un autre souvenir attristait encore Raoul: on arrivait à Louvres,
il avait vu, perdu derrière un rideau de peupliers, un petit
château qui lui avait si fort rappelé celui de La Vallière, qu’il
s’était arrêté à le regarder près de dix minutes, et avait repris
sa route en soupirant, sans même répondre à Olivain, qui l’avait
interrogé respectueusement sur la cause de cette attention.
L’aspect des objets extérieurs est un mystérieux conducteur, qui
correspond aux fibres de la mémoire et va les réveiller
quelquefois malgré nous; une fois ce fil éveillé, comme celui
d’Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensées où l’on s’égare
en suivant cette ombre du passé qu’on appelle le souvenir. Or, la
vue de ce château avait rejeté Raoul à cinquante lieues du côté de
l’occident, et lui avait fait remonter sa vie depuis le moment où
il avait pris congé de la petite Louise jusqu’à celui où il
l’avait vue pour la première fois, et chaque touffe de chêne,
chaque girouette entrevue au haut d’un toit d’ardoises, lui
rappelaient qu’au lieu de retourner vers ses amis d’enfance, il
s’en éloignait chaque instant davantage, et que peut-être même il
les avait quittés pour jamais.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:33

Le coeur gonflé, la tête lourde, il commanda à Olivain de conduire
les chevaux à une petite auberge qu’il apercevait sur la route à
une demi-portée de mousquet à peu près en avant de l’endroit où
l’on était parvenu. Quant à lui, il mit pied à terre, s’arrêta
sous un beau groupe de marronniers en fleurs, autour desquels
murmuraient des multitudes d’abeilles, et dit à Olivain de lui
faire apporter par l’hôte du papier à lettres et de l’encre sur
une table qui paraissait là toute disposée pour écrire.

Olivain obéit et continua sa route, tandis que Raoul s’asseyait le
coude appuyé sur cette table, les regards vaguement perdus sur ce
charmant paysage tout parsemé de champs verts et de bouquets
d’arbres, et faisant de temps en temps tomber de ses cheveux ces
fleurs qui descendaient sur lui comme une neige.

Raoul était là depuis dix minutes à peu près, et il y en avait
cinq qu’il était perdu dans ses rêveries, lorsque dans le cercle
embrassé par ses regards distraits il vit se mouvoir une figure
rubiconde qui, une serviette autour du corps, une serviette sur le
bras, un bonnet blanc sur la tête, s’approchait de lui, tenant
papier, encore et plume.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:33

- Ah! ah! dit l’apparition, on voit que tous les gentilshommes
ont des idées pareilles, car il n’y a qu’un quart d’heure qu’un
jeune seigneur, bien monté comme vous, de haute mine comme vous,
et de votre âge à peu près, a fait halte devant ce bouquet
d’arbres, y a fait apporter cette table et cette chaise, et y a
dîné, avec un vieux monsieur qui avait l’air d’être son
gouverneur, d’un pâté dont ils n’ont pas laissé un morceau, et
d’une bouteille de vieux vin de Mâcon dont ils n’ont pas laissé
une goutte; mais heureusement nous avons encore du même vin et des
pâtés pareils, et si monsieur veut donner ses ordres...

- Non, mon ami, dit Raoul en souriant, et je vous remercie, je
n’ai besoin pour le moment que des choses que j’ai fait demander;
seulement je serais bien heureux que l’encre fût noire et que la
plume fût bonne; à ces conditions je paierai la plume au prix de
la bouteille, et l’encre au prix du pâté.

- Eh bien! monsieur, dit l’hôte, je vais donner le pâté et la
bouteille à votre domestique, de cette façon-là vous aurez la
plume et l’encre par-dessus le marché.

- Faites comme vous voudrez, dit Raoul, qui commençait son
apprentissage avec cette classe toute particulière de la société
qui, lorsqu’il y avait des voleurs sur les grandes routes, était
associée avec eux, et qui, depuis qu’il n’y en a plus, les a
avantageusement remplacés.

L’hôte, tranquillisé sur sa recette, déposa sur la table papier,
encre et plume. Par hasard, la plume était passable, et Raoul se
mit à écrire.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:33

L’hôte était resté devant lui et considérait avec une espèce
d’admiration involontaire cette charmante figure si sérieuse et si
douce à la fois. La beauté a toujours été et sera toujours une
reine.

- Ce n’est pas un convive comme celui de tout à l’heure, dit
l’hôte à Olivain, qui venait rejoindre Raoul pour voir s’il
n’avait besoin de rien, et votre jeune maître n’a pas d’appétit.

- Monsieur en avait encore il y a trois jours, de l’appétit, mais
que voulez-vous! il l’a perdu depuis avant-hier.

Et Olivain et l’hôte s’acheminèrent vers l’auberge. Olivain, selon
la coutume des laquais heureux de leur condition, racontant au
tavernier tout ce qu’il crut pouvoir dire sur le compte du jeune
gentilhomme.

Cependant Raoul écrivait:
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:34

Monsieur,

«Après quatre heures de marche, je m’arrête pour vous écrire, car
vous me faites faute à chaque instant, et je suis toujours prêt à
tourner la tête, comme pour répondre lorsque vous me parliez. J’ai
été si étourdi de votre départ, et si affecté du chagrin de notre
séparation, que je ne vous ai que bien faiblement exprimé tout ce
que je ressentais de tendresse et de reconnaissance pour vous.
Vous m’excuserez, monsieur, car votre coeur est si généreux, que
vous avez compris tout ce qui se passait dans le mien. Écrivez-
moi, monsieur, je vous en prie, car vos conseils sont une partie
de mon existence; et puis, si j’ose vous le dire, je suis inquiet,
il m’a semblé que vous vous prépariez vous-même à quelque
expédition périlleuse, sur laquelle je n’ai point osé vous
interroger, car vous ne m’en avez rien dit. J’ai donc, vous le
voyez, grand besoin d’avoir de vos nouvelles. Depuis que je ne
vous ai plus là, près de moi, j’ai peur à tout moment de manquer.
Vous me souteniez puissamment, monsieur, et aujourd’hui, je le
jure, je me trouve bien seul.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:34

«Aurez-vous l’obligeance, monsieur, si vous recevez des nouvelles
de Blois, de me toucher quelques mots de ma petite amie Mlle de La
Vallière, dont, vous le savez, la santé, lors de notre départ,
pouvait donner quelque inquiétude? Vous comprenez, monsieur et
cher protecteur, combien les souvenirs du temps que j’ai passé
près de vous me sont précieux et indispensables. J’espère que
parfois vous penserez aussi à moi, et si je vous manque à de
certaines heures, si vous ressentez comme un petit regret de mon
absence, je serais comblé de joie en songeant que vous avez senti
mon affection et mon dévouement pour vous, et que j’ai su vous les
faire comprendre pendant que j’avais le bonheur de vivre auprès de
vous.»

Cette lettre achevée, Raoul se sentit plus calme; il regarda bien
si Olivain et l’hôte ne le guettaient pas, et il déposa un baiser
sur ce papier, muette et touchante caresse que le coeur d’Athos
était capable de deviner en ouvrant la lettre.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:34

Pendant ce temps, Olivain avait bu sa bouteille et mangé son pâté;
les chevaux aussi s’étaient rafraîchis. Raoul fit signe à l’hôte
de venir, jeta un écu sur la table, remonta à cheval, et à Senlis,
jeta la lettre à la poste.

Le repos qu’avaient pris cavaliers et chevaux leur permettait de
continuer leur route sans s’arrêter. À Verberie, Raoul ordonna à
Olivain de s’informer de ce jeune gentilhomme qui les précédait;
on l’avait vu passer il n’y avait pas trois quarts d’heure, mais
il était bien monté, comme l’avait déjà dit le tavernier, et
allait bon train.

- Tâchons de rattraper ce gentilhomme, dit Raoul à Olivain, il va
comme nous à l’armée, et ce nous sera une compagnie agréable.

Il était quatre heures de l’après-midi lorsque Raoul arriva à
Compiègne; il y dîna de bon appétit et s’informa de nouveau du
jeune gentilhomme qui le précédait: il s’était arrêté comme Raoul
à l’_Hôtel_ _de la Cloche et de la Bouteille_, qui était le
meilleur de Compiègne, et avait continué sa route en disant qu’il
voulait aller coucher à Noyon.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:34

- Allons coucher à Noyon, dit Raoul.

- Monsieur, répondit respectueusement Olivain, permettez-moi de
vous faire observer que nous avons déjà fort fatigué les chevaux
ce matin. Il sera bon, je crois, de coucher ici et de repartir
demain de bon matin. Dix-huit lieues suffisent pour une première
étape.

- M. le comte de La Fère désire que je me hâte, répondit Raoul,
et que j’aie rejoint M. le Prince dans la matinée du quatrième
jour: poussons donc jusqu’à Noyon, ce sera une étape pareille à
celles que nous avons faites en allant de Blois à Paris. Nous
arriverons à huit heures. Les chevaux auront toute la nuit pour se
reposer, et demain, à cinq heures du matin, nous nous remettrons
en route.

Olivain n’osa s’opposer à cette détermination; mais il suivit en
murmurant.

- Allez, allez, disait-il entre ses dents, jetez votre feu le
premier jour; demain, en place d’une journée de vingt lieues, vous
en ferez une de dix, après-demain, une de cinq, et dans trois
jours vous serez au lit. Là, il faudra bien que vous vous
reposiez. Tous ces jeunes gens sont de vrais fanfarons.

On voit qu’Olivain n’avait pas été élevé à l’école des Planchet et
des Grimaud.

Raoul se sentait las en effet; mais il désirait essayer ses
forces, et nourri des principes d’Athos, sûr de l’avoir entendu
mille fois parler d’étapes de vingt-cinq lieues, il ne voulait pas
rester au-dessous de son modèle. D’Artagnan, cet homme de fer qui
semblait tout bâti de nerfs et de muscles, l’avait frappé
d’admiration.
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MessageSujet: Re: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.   Dim 7 Avr - 16:34

Il allait donc toujours pressant de plus en plus le pas de son
cheval, malgré les observations d’Olivain, et suivant un charmant
petit chemin qui conduisait à un bac et qui raccourcissait d’une
lieue la route, à ce qu’on lui avait assuré, lorsque, en arrivant
au sommet d’une colline, il aperçut devant lui la rivière. Une
petite troupe d’hommes à cheval se tenait sur le bord et était
prête à s’embarquer. Raoul ne douta point que ce ne fût le
gentilhomme et son escorte; il poussa un cri d’appel, mais il
était encore trop loin pour être entendu; alors, tout fatigué
qu’était son cheval, Raoul le mit au galop; mais une ondulation de
terrain lui déroba bientôt la vue des voyageurs, et lorsqu’il
parvint sur une nouvelle hauteur, le bac avait quitté le bord et
voguait vers l’autre rive.

Raoul, voyant qu’il ne pouvait arriver à temps pour passer le bac
en même temps que les voyageurs, s’arrêta pour attendre Olivain.

En ce moment on entendit un cri qui semblait venir de la rivière.
Raoul se retourna du côté d’où venait le cri, et mettant la main
sur ses yeux qu’éblouissait le soleil couchant:

- Olivain! s’écria-t-il, que vois-je donc là-bas?

Un second cri retentit plus perçant que le premier.

- Eh! monsieur, dit Olivain, la corde du bac a cassé et le bateau
dérive. Mais que vois-je donc dans l’eau? cela se débat.

- Eh! sans doute, s’écria Raoul, fixant ses regards vers un point
de la rivière que les rayons du soleil illuminaient splendidement,
un cheval, un cavalier.

- Ils enfoncent, cria à son tour Olivain.
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