PLUME DE POÉSIES

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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) L. L’émeute

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) L. L’émeute   Dim 14 Avr - 19:24

L. L’émeute

Il était onze heures de la nuit à peu près. Gondy n’eut pas fait
cent pas dans les rues de Paris qu’il s’aperçut du changement
étrange qui s’était opéré.

Toute la ville semblait habitée d’êtres fantastiques; on voyait
des ombres silencieuses qui dépavaient les rues, d’autres qui
traînaient et qui renversaient des charrettes, d’autres qui
creusaient des fossés à engloutir des compagnies entières de
cavaliers. Tous ces personnages si actifs allaient, venaient,
couraient, pareils à des démons accomplissant quelque oeuvre
inconnue: c’étaient les mendiants de la cour des Miracles,
c’étaient les agents du donneur d’eau bénite du parvis Saint-
Eustache qui préparaient les barricades du lendemain.

Gondy regardait ces hommes de l’obscurité, ces travailleurs
nocturnes, avec une certaine épouvante; il se demandait si, après
avoir fait sortir toutes ces créatures immondes de leurs repaires,
il aurait le pouvoir de les y faire rentrer. Quand quelqu’un de
ces êtres s’approchait de lui, il était prêt à faire le signe de
la croix.

Il gagna la rue Saint-Honoré et la suivit en s’avançant vers la
rue de la Ferronnerie. Là, l’aspect changea: c’étaient des
marchands qui couraient de boutique en boutique; les portes
semblaient fermées comme les contrevents; mais elles n’étaient que
poussées, si bien qu’elles s’ouvraient et se refermaient aussitôt
pour donner entrée à des hommes qui semblaient craindre de laisser
voir ce qu’ils portaient; ces hommes, c’étaient les boutiquiers
qui ayant des armes en prêtaient à ceux qui n’en avaient pas.

Un individu allait de porte en porte, pliant sous le poids
d’épées, d’arquebuses, de mousquetons, d’armes de toute espèce,
qu’il déposait au fur et à mesure. À la lueur d’une lanterne, le
coadjuteur reconnut Planchet.

Le coadjuteur regagna le quai par la rue de la Monnaie; sur le
quai, des groupes de bourgeois en manteaux noirs et gris, selon
qu’ils appartenaient à la haute ou à la basse bourgeoisie,
stationnaient immobiles, tandis que des hommes isolés passaient
d’un groupe à l’autre. Tous ces manteaux gris ou noirs étaient
relevés par-derrière par la pointe d’une épée, par-devant par le
canon d’une arquebuse ou d’un mousqueton.

En arrivant sur le Pont-Neuf, le coadjuteur trouva ce pont gardé;
un homme s’approcha de lui.

- Qui êtes-vous? demanda cet homme; je ne vous reconnais pas pour
être des nôtres.

- C’est que vous ne reconnaissez pas vos amis, mon cher monsieur
Louvières, dit le coadjuteur en levant son chapeau.

Louvières le reconnut et s’inclina.

Gondy poursuivit sa route et descendit jusqu’à la tour de Nesle.
Là, il vit une longue file de gens qui se glissaient le long des
murs. On eût dit d’une procession de fantômes, car ils étaient
tous enveloppés de manteaux blancs. Arrivés à un certain endroit,
tous ces hommes semblaient s’anéantir l’un après l’autre comme si
la terre eût manqué sous leurs pieds. Gondy s’accouda dans un
angle et les vit disparaître depuis le premier jusqu’à l’avant-
dernier.

Le dernier leva les yeux pour s’assurer sans doute que lui et ses
compagnons n’étaient point épiés, et malgré l’obscurité il aperçut
Gondy. Il marcha droit à lui et lui mit le pistolet sous la gorge.

- Holà! monsieur de Rochefort, dit Gondy en riant, ne plaisantons
pas avec les armes à feu.

Rochefort reconnut la voix.

- Ah! c’est vous, Monseigneur? dit-il.

- Moi-même. Quelles gens menez-vous ainsi dans les entrailles de
la terre?

- Mes cinquante recrues du chevalier d’Humières, qui sont
destinées à entrer dans les chevau-légers, et qui ont pour tout
équipement reçu leurs manteaux blancs.

- Et vous allez?

- Chez un sculpteur de mes amis; seulement nous descendons par la
trappe où il introduit ses marbres.

- Très bien, dit Gondy.

Et il donna une poignée de main à Rochefort, qui descendit à son
tour et referma la trappe derrière lui.

Le coadjuteur rentra chez lui. Il était une heure du matin. Il
ouvrit la fenêtre et se pencha pour écouter.

Il se faisait par toute la ville une rumeur étrange, inouïe,
inconnue; on sentait qu’il se passait dans toutes ces rues,
obscures comme des gouffres, quelque chose d’inusité et de
terrible. De temps en temps un grondement pareil à celui d’une
tempête qui s’amasse ou d’une houle qui monte se faisait entendre;
mais rien de clair, rien de distinct, rien d’explicable ne se
présentait à l’esprit: on eût dit de ces bruits mystérieux et
souterrains qui précèdent les tremblements de terre.

L’oeuvre de révolte dura toute la nuit ainsi. Le lendemain, Paris
en s’éveillant sembla tressaillir à son propre aspect. On eût dit
d’une ville assiégée. Des hommes armés se tenaient sur les
barricades l’oeil menaçant, le mousquet à l’épaule; des mots
d’ordre, des patrouilles, des arrestations, des exécutions même,
voilà ce que le passant trouvait à chaque pas. On arrêtait les
chapeaux à plumes et les épées dorées pour leur faire crier: _Vive
Broussel! à bas le Mazarin!_ et quiconque se refusait à cette
cérémonie était hué, conspué et même battu. On ne tuait pas
encore, mais on sentait que ce n’était pas l’envie qui en
manquait.

Les barricades avaient été poussées jusqu’auprès du Palais-Royal.
De la rue des Bons-Enfants à celle de la Ferronnerie, de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre au Pont-Neuf, de la rue Richelieu à la
porte Saint-Honoré, il y avait plus de dix mille hommes armés,
dont les plus avancés criaient des défis aux sentinelles
impassibles du régiment des gardes placées en vedettes tout autour
du Palais-Royal, dont les grilles étaient refermées derrière
elles, précaution qui rendait leur situation précaire. Au milieu
de tout cela circulaient, par bandes de cent, de cent cinquante,
de deux cents, des hommes hâves, livides, déguenillés, portant des
espèces d’étendards où étaient écrits ces mots:_ Voyez la misère
du peuple!_ Partout où passaient ces gens, des cris frénétiques se
faisaient entendre; et il y avait tant de bandes semblables, que
l’on criait partout.

L’étonnement d’Anne d’Autriche et de Mazarin fut grand à leur
lever, quand on vint leur annoncer que la Cité, que la veille au
soir ils avaient laissée tranquille, se réveillait fiévreuse et
tout en émotion; aussi ni l’un ni l’autre ne voulaient-ils croire
les rapports qu’on leur faisait, disant qu’ils ne s’en
rapporteraient de cela qu’à leurs yeux et à leurs oreilles. On
leur ouvrit une fenêtre. Ils virent, ils entendirent et ils furent
convaincus.

Mazarin haussa les épaules et fit semblant de mépriser fort cette
populace, mais il pâlit visiblement et, tout tremblant, courut à
son cabinet, enfermant son or et ses bijoux dans ses cassettes, et
passant à ses doigts ses plus beaux diamants. Quant à la reine,
furieuse et abandonnée à sa seule volonté, elle fit venir le
maréchal de La Meilleraie, lui ordonna de prendre autant d’hommes
qu’il lui plairait et d’aller voir ce que c’était que cette
_plaisanterie._

Le maréchal était d’ordinaire fort aventureux et ne doutait de
rien, ayant ce haut mépris de la populace que professaient pour
elle les gens d’épée; il prit cent cinquante hommes et voulut
sortir par le pont du Louvre, mais là il rencontra Rochefort et
ses cinquante chevau-légers accompagnés de plus de quinze cents
personnes. Il n’y avait pas moyen de forcer une pareille barrière.
Le maréchal ne l’essaya même point et remonta le quai.

Mais au Pont-Neuf il trouva Louvières et ses bourgeois. Cette fois
le maréchal essaya de charger, mais il fut accueilli à coups de
mousquet, tandis que les pierres tombaient comme grêle par toutes
les fenêtres. Il y laissa trois hommes.

Il battit en retraite vers le quartier des Halles, mais il y
trouva Planchet et ses hallebardiers. Les hallebardes se
couchèrent menaçantes vers lui; il voulut passer sur le ventre à
tous ces manteaux gris, mais les manteaux gris tinrent bon, et le
maréchal recula vers la rue Saint-Honoré, laissant sur le champ
quatre de ses gardes qui avaient été tués tout doucement à l’arme
blanche.

Alors il s’engagea dans la rue Saint-Honoré; mais là il rencontra
les barricades du mendiant de Saint-Eustache. Elles étaient
gardées, non seulement par des hommes armés, mais encore par des
femmes et des enfants. Maître Friquet, possesseur d’un pistolet et
d’une épée que lui avait donnés Louvières, avait organisé une
bande de drôles comme lui, et faisait un bruit à tout rompre.

Le maréchal crut ce point plus mal gardé que les autres et voulut
le forcer. Il fit mettre pied à terre à vingt hommes pour forcer
et ouvrir cette barricade, tandis que lui et le reste de sa troupe
à cheval protégeraient les assaillants. Les vingt hommes
marchèrent droit à l’obstacle; mais, là, de derrière les poutres,
d’entre les roues des charrettes, du haut des pierres, une
fusillade terrible partit, et au bruit de cette fusillade, les
hallebardiers de Planchet apparurent au coin du cimetière des
Innocents, et les bourgeois de Louvières au coin de la rue de la
Monnaie.

Le maréchal de La Meilleraie était pris entre deux feux.

Le maréchal de La Meilleraie était brave, aussi résolut-il de
mourir où il était. Il rendit coups pour coups, et les hurlements
de douleur commencèrent à retentir dans la foule. Les gardes,
mieux exercés, tiraient plus juste, mais les bourgeois, plus
nombreux, les écrasaient sous un véritable ouragan de fer. Les
hommes tombaient autour de lui comme ils auraient pu tomber à
Rocroy ou à Lérida. Fontrailles, son aide de camp, avait le bras
cassé, son cheval avait reçu une balle dans le cou, et il avait
grand’peine à le maîtriser, car la douleur le rendait presque fou.
Enfin, il en était à ce moment suprême où le plus brave sent le
frisson dans ses veines et la sueur sur son front, lorsque tout à
coup la foule s’ouvrit du côté de la rue de l’Arbre-Sec en criant:

- _Vive le coadjuteur!_ et Gondy, en rochet et en camail, parut,
passant tranquille au milieu de la fusillade, et distribuant à
droite et à gauche ses bénédictions avec autant de calme que s’il
conduisait la procession de la Fête-Dieu.

Tout le monde tomba à genoux.

Le maréchal le reconnut et courut à lui.

- Tirez-moi d’ici, au nom du ciel, dit-il, ou j’y laisserai ma
peau et celle de tous mes hommes.

Il se faisait un tumulte au milieu duquel on n’eût pas entendu
gronder le tonnerre du ciel. Gondy leva la main et réclama le
silence. On se tut.

- Mes enfants, dit-il, voici M. le maréchal de La Meilleraie, aux
intentions duquel vous vous êtes trompés, et qui s’engage, en
rentrant au Louvre, à demander en votre nom, à la reine, la
liberté de notre Broussel. Vous y engagez-vous, maréchal? ajouta
Gondy en se tournant vers La Meilleraie.

- Morbleu! s’écria celui-ci, je le crois bien que je m’y engage!
Je n’espérais pas en être quitte à si bon marché.

- Il vous donne sa parole de gentilhomme, dit Gondy.

Le maréchal leva la main en signe d’assentiment.

- «Vive le coadjuteur!» cria la foule. Quelques voix ajoutèrent
même.»Vive le maréchal!» mais toutes reprirent en choeur: «À bas
le Mazarin!»

La foule s’ouvrit, le chemin de la rue Saint-Honoré était le plus
court. On ouvrit les barricades, et le maréchal et le reste de sa
troupe firent retraite, précédés par Friquet et ses bandits, les
uns faisant semblant de battre du tambour, les autres imitant le
son de la trompette.

Ce fut presque une marche triomphante: seulement, derrière les
gardes, les barricades se refermaient; le maréchal rongeait ses
poings.

Pendant ce temps, comme nous l’avons dit, Mazarin était dans son
cabinet, mettant ordre à ses petites affaires. Il avait fait
demander d’Artagnan; mais, au milieu de tout ce tumulte, il
n’espérait pas le voir, d’Artagnan n’étant pas de service. Au bout
de dix minutes le lieutenant parut sur le seuil, suivi de son
inséparable Porthos.

- Ah! venez, venez, _monsou_ d’Artagnan, s’écria le cardinal, et
soyez le bienvenu, ainsi que votre ami. Mais que se passe-t-il
donc dans ce damné Paris?

- Ce qui se passe, Monseigneur! rien de bon, dit d’Artagnan en
hochant la tête; la ville est en pleine révolte, et tout à
l’heure, comme je traversais la rue Montorgueil avec M. du Vallon
que voici et qui est bien votre serviteur, malgré mon uniforme et
peut-être même à cause de mon uniforme, on a voulu nous faire
crier: Vive Broussel! et faut-il que je dise, Monseigneur, ce
qu’on a voulu nous faire crier encore?

- Dites, dites.

- Et: À bas Mazarin! Ma foi, voilà le grand mot lâché.

Mazarin sourit, mais devint fort pâle.

- Et vous avez crié? dit-il.

- Ma foi non, dit d’Artagnan, je n’étais pas en voix; M. du
Vallon est enrhumé et n’a pas crié non plus. Alors, Monseigneur...

- Alors quoi? demanda Mazarin.

- Regardez mon chapeau et mon manteau.

Et d’Artagnan montra quatre trous de balle dans son manteau et
deux dans son feutre. Quant à l’habit de Porthos, un coup de
hallebarde l’avait ouvert sur le flanc, et un coup de pistolet
avait coupé sa plume.

- _Diavolo_! dit le cardinal pensif et en regardant les deux amis
avec une naïve admiration, j’aurais crié, moi!

En ce moment le tumulte retentit plus rapproché.

Mazarin s’essuya le front en regardant autour de lui. Il avait
bonne envie d’aller à la fenêtre, mais il n’osait.

- Voyez donc ce qui se passe, monsieur d’Artagnan, dit-il.

D’Artagnan alla à la fenêtre avec son insouciance habituelle.

- Oh! oh! dit-il, qu’est-ce que cela? le maréchal de La
Meilleraie qui revient sans chapeau, Fontrailles qui porte son
bras en écharpe, des gardes blessés, des chevaux tout en sang...
Eh! mais... que font donc les sentinelles! elles mettent en joue,
elles vont tirer!

- On leur a donné la consigne de tirer sur le peuple, s’écria
Mazarin, si le peuple approchait du Palais-Royal.

- Mais si elles font feu, tout est perdu! s’écria d’Artagnan.

- Nous avons les grilles.

- Les grilles! il y en a pour cinq minutes; les grilles! elles
seront arrachées, tordues, broyées!... Ne tirez pas, mordieu!
s’écria d’Artagnan en ouvrant la fenêtre.

Malgré cette recommandation, qui, au milieu du tumulte, n’avait pu
être entendue, trois ou quatre coups de mousquet retentirent, puis
une fusillade terrible leur succéda; on entendit cliqueter les
balles sur la façade du Palais-Royal, une d’elles passa sous le
bras de d’Artagnan et alla briser une glace dans laquelle Porthos
se mirait avec complaisance.

- Ohimé! s’écria le cardinal; une glace de Venise!

- Oh! Monseigneur, dit d’Artagnan en refermant tranquillement la
fenêtre, ne pleurez pas encore, cela n’en vaut pas la peine, car
il est probable que dans une heure il n’en restera pas une au
Palais-Royal, de toutes vos glaces, qu’elles soient de Venise ou
de Paris.

- Mais quel est donc votre avis, alors? dit le cardinal tout
tremblant.

- Eh morbleu! de leur rendre Broussel, puisqu’ils vous le
redemandent! Que diable voulez-vous faire d’un conseiller au
parlement? ce n’est bon à rien!

- Et vous, monsieur du Vallon, est-ce votre avis? Que feriez-
vous?

- Je rendrais Broussel, dit Porthos.

- Venez, venez, messieurs, s’écria Mazarin, je vais parler de la
chose à la reine.

Au bout du corridor il s’arrêta.

- Je puis compter sur vous, n’est-ce pas, messieurs? dit-il.

- Nous ne nous donnons pas deux fois, dit d’Artagnan, nous nous
sommes donnés à vous, ordonnez, nous obéirons.

- Eh bien! dit Mazarin, entrez dans ce cabinet, et attendez.

En faisant un détour, il rentra dans le salon par une autre porte.


LI. L’émeute se fait révolte

Le cabinet où l’on avait fait entrer d’Artagnan et Porthos n’était
séparé du salon où se trouvait la reine que par des portières de
tapisserie. Le peu d’épaisseur de la séparation permettait donc
d’entendre tout ce qui se passait, tandis que l’ouverture qui se
trouvait entre les deux rideaux, si étroite qu’elle fût,
permettait de voir.

La reine était debout dans ce salon, pâle de colère; mais
cependant sa puissance sur elle-même était si grande, qu’on eût
dit qu’elle n’éprouvait aucune émotion. Derrière elle étaient
Comminges, Villequier et Guitaut; derrière les hommes, les femmes.

Devant elle, le chancelier Séguier, le même qui, vingt ans
auparavant, l’avait si fort persécutée, racontait que son carrosse
venait d’être brisé, qu’il avait été poursuivi, qu’il s’était jeté
dans l’Hôtel d’O ..., que l’hôtel avait été aussitôt envahi,
pillé, dévasté; heureusement il avait eu le temps de gagner un
cabinet perdu dans la tapisserie, où une vieille femme l’avait
enfermé avec son frère l’évêque de Meaux. Là, le danger avait été
si réel, les forcenés s’étaient approchés de ce cabinet avec de
telles menaces, que le chancelier avait cru que son heure était
venue, et qu’il s’était confessé à son frère, afin d’être tout
prêt à mourir s’il était découvert. Heureusement ne l’avait-il
point été: le peuple, croyant qu’il s’était évadé par quelque
porte de derrière, s’était retiré et lui avait laissé la retraite
libre. Il s’était alors déguisé avec les habits du marquis d’O...
et il était sorti de l’hôtel, enjambant par-dessus les corps de
son exempt et de deux gardes qui avaient été tués en défendant la
porte de la rue.

Pendant ce récit, Mazarin était entré, et sans bruit s’était
glissé près de la reine et écoutait.

- Eh bien! demanda la reine quand le chancelier eut fini, que
pensez-vous de cela?

- Je pense que la chose est fort grave, Madame.

- Mais quel conseil me proposez-vous?

- J’en proposerais bien un à Votre Majesté, mais je n’ose.

- Osez, osez, monsieur, dit la reine avec un sourire amer, vous
avez bien osé autre chose.

Le chancelier rougit et balbutia quelques mots.

- Il n’est pas question du passé, mais du présent, dit la reine.
Vous avez dit que vous aviez un conseil à me donner, quel est-il?

- Madame, dit le chancelier en hésitant, ce serait de relâcher
Broussel.

La reine, quoique très pâle, pâlit visiblement encore et sa figure
se contracta.

- Relâcher Broussel! dit-elle, jamais!

En ce moment on entendit des pas dans la salle précédente, et,
sans être annoncé, le maréchal de La Meilleraie parut sur le seuil
de la porte.

- Ah! vous voilà, maréchal! s’écria Anne d’Autriche avec joie,
vous avez mis toute cette canaille à la raison, j’espère?

- Madame, dit le maréchal, j’ai laissé trois hommes au Pont-Neuf,
quatre aux Halles, six au coin de la rue de l’Arbre-Sec et deux à
la porte de votre palais, en tout quinze. Je ramène dix ou douze
blessés. Mon chapeau est resté je ne sais où, emporté par une
balle et, selon toute probabilité, je serais resté avec mon
chapeau, sans M. le coadjuteur, qui est venu et qui m’a tiré
d’affaire.

- Ah! au fait, dit la reine, cela m’eût étonnée de ne pas voir ce
basset à jambes torses mêlé dans tout cela.

- Madame, dit La Meilleraie en riant, n’en dites pas trop de mal
devant moi, car le service qu’il m’a rendu est encore tout chaud.

- C’est bon, dit la reine, soyez-lui reconnaissant tant que vous
voudrez; mais cela ne m’engage pas, moi. Vous voilà sain et sauf,
c’est tout ce que je désirais; soyez non seulement le bienvenu,
mais le bien revenu.

- Oui, Madame; mais je suis le bien revenu à une condition, c’est
que je vous transmettrai les volontés du peuple.

- Des volontés! dit Anne d’Autriche en fronçant le sourcil. Oh!
oh! monsieur le maréchal, il faut que vous vous soyez trouvé dans
un bien grand danger, pour vous charger d’une ambassade si
étrange!

Et ces mots furent prononcés avec un accent d’ironie qui n’échappa
point au maréchal.

- Pardon, Madame, dit le maréchal, je ne suis pas avocat, je suis
homme de guerre, et par conséquent peut-être je comprends mal la
valeur des mots; c’est le _désir_ et non la volonté du peuple que
j’aurais dû dire. Quant à ce que vous me faites l’honneur de me
répondre, je crois que vous vouliez dire que j’ai eu peur.

La reine sourit.

- Eh bien! oui, Madame, j’ai eu peur; c’est la troisième fois de
ma vie que cela m’arrive, et cependant je me suis trouvé à douze
batailles rangées et je ne sais combien de combats et
d’escarmouches: oui, j’ai eu peur, et j’aime mieux être en face de
Votre Majesté, si menaçant que soit son sourire, qu’en face de ces
démons d’enfer qui m’ont accompagné jusqu’ici et qui sortent je ne
sais d’où.

- Bravo! dit tout bas d’Artagnan à Porthos, bien répondu.

- Eh bien! dit la reine se mordant les lèvres, tandis que les
courtisans se regardaient avec étonnement, quel est ce désir de
mon peuple?

- Qu’on lui rende Broussel, Madame, dit le maréchal.

- Jamais! dit la reine, jamais!

- Votre Majesté est la maîtresse, dit La Meilleraie saluant en
faisant un pas en arrière.

- Où allez-vous, maréchal? dit la reine.

- Je vais rendre la réponse de Votre Majesté à ceux qui
l’attendent.

- Restez, maréchal, je ne veux pas avoir l’air de parlementer
avec des rebelles.

- Madame, j’ai donné ma parole, dit le maréchal.

- Ce qui veut dire?...

- Que si vous ne me faites pas arrêter, je suis forcé de
descendre.

Les yeux d’Anne d’Autriche lancèrent deux éclairs.

- Oh! qu’à cela ne tienne, monsieur, dit-elle, j’en ai fait
arrêter de plus grands que vous; Guitaut!

Mazarin s’élança.

- Madame, dit-il, si j’osais à mon tour vous donner un avis...

- Serait-ce aussi de rendre Broussel, monsieur? En ce cas vous
pouvez vous en dispenser.

- Non, dit Mazarin, quoique peut-être celui-là en vaille bien un
autre.

- Que serait-ce, alors?

- Ce serait d’appeler M. le coadjuteur.

- Le coadjuteur! s’écria la reine, cet affreux brouillon! C’est
lui qui a fait toute cette révolte.

- Raison de plus, dit Mazarin; s’il l’a faite, il peut la
défaire.

- Et tenez, Madame, dit Comminges qui se tenait près d’une
fenêtre par laquelle il regardait; tenez, l’occasion est bonne,
car le voici qui donne sa bénédiction sur la place du Palais-
Royal.

La reine s’élança vers la fenêtre.

- C’est vrai, dit-elle, le maître hypocrite! voyez!

- Je vois, dit Mazarin, que tout le monde s’agenouille devant
lui, quoiqu’il ne soit que coadjuteur; tandis que si j’étais à sa
place on me mettrait en pièces, quoique je sois cardinal. Je
persiste donc, Madame, dans _mon désir_ (Mazarin appuya sur ce
mot) que Votre Majesté reçoive le coadjuteur.

- Et pourquoi ne dites-vous pas, vous aussi, dans _votre
volonté?_ répondit la reine à voix basse.

Mazarin s’inclina.

La reine demeura un instant pensive. Puis relevant la tête:

- Monsieur le maréchal, dit-elle, allez me chercher M. le
coadjuteur, et me l’amenez.

- Et que dirai-je au peuple? demanda le maréchal.

- Qu’il ait patience, dit Anne d’Autriche; je l’ai bien, moi!

Il y avait dans la voix de la fière Espagnole un accent si
impératif, que le maréchal ne fit aucune observation; il s’inclina
et sortit.

D’Artagnan se retourna vers Porthos:

- Comment cela va-t-il finir? dit-il.

- Nous le verrons bien, dit Porthos avec son air tranquille.

Pendant ce temps Anne d’Autriche allait à Comminges et lui parlait
tout bas.

Mazarin, inquiet, regardait du côté où étaient d’Artagnan et
Porthos.

Les autres assistants échangeaient des paroles à voix basse.

La porte se rouvrit; le maréchal parut, suivi du coadjuteur.

- Voici, Madame, dit-il, M. de Gondy qui s’empresse de se rendre
aux ordres de Votre Majesté.

La reine fit quelques pas à sa rencontre et s’arrêta froide,
sévère, immobile et la lèvre inférieure dédaigneusement avancée.

Gondy s’inclina respectueusement.

- Eh bien, monsieur, dit la reine, que dites-vous de cette
émeute?

- Que ce n’est déjà plus une émeute, Madame, répondit le
coadjuteur, mais une révolte.

- La révolte est chez ceux qui pensent que mon peuple puisse se
révolter! s’écria Anne incapable de dissimuler devant le
coadjuteur, qu’elle regardait à bon titre peut-être, comme le
promoteur de toute cette émotion. La révolte, voilà comment
appellent ceux qui la désirent le mouvement qu’ils ont fait eux-
mêmes; mais, attendez, attendez, l’autorité du roi y mettra bon
ordre.

- Est-ce pour me dire cela, Madame, répondit froidement Gondy,
que Votre Majesté m’a admis à l’honneur de sa présence?

- Non, mon cher coadjuteur, dit Mazarin, c’était pour vous
demander votre avis dans la conjoncture fâcheuse où nous nous
trouvons.

- Est-il vrai, demanda de Gondy en feignant l’air d’un homme
étonné, que Sa Majesté m’ait fait appeler pour me demander un
conseil?

- Oui, dit la reine, on l’a voulu.

Le coadjuteur s’inclina.

- Sa Majesté désire donc...

- Que vous lui disiez ce que vous feriez à sa place, s’empressa
de répondre Mazarin.

Le coadjuteur regarda la reine, qui fit un signe affirmatif.

- À la place de Sa Majesté, dit froidement Gondy, je n’hésiterais
pas, je rendrais Broussel.

- Et si je ne le rends pas, s’écria la reine, que croyez-vous
qu’il arrive?

- Je crois qu’il n’y aura pas demain pierre sur pierre dans
Paris, dit le maréchal.

- Ce n’est pas vous que j’interroge, dit la reine d’un ton sec et
sans même se retourner, c’est M. de Gondy.

- Si c’est moi que Sa Majesté interroge, répondit le coadjuteur
avec le même calme, je lui dirai que je suis en tout point de
l’avis de monsieur le maréchal.

Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus
parurent prêts à lui sortir de la tête; ses lèvres de carmin,
comparées par tous les poètes du temps à des grenades en fleur,
pâlirent et tremblèrent de rage: elle effraya presque Mazarin lui-
même, qui pourtant était habitué aux fureurs domestiques de ce
ménage tourmenté:

- Rendre Broussel! s’écria-t-elle enfin avec un sourire
effrayant: le beau conseil, par ma foi! On voit bien qu’il vient
d’un prêtre!

Gondy tint ferme. Les injures du jour semblaient glisser sur lui
comme les sarcasmes de la veille; mais la haine et la vengeance
s’amassaient silencieusement et goutte à goutte au fond de son
coeur. Il regarda froidement la reine, qui poussait Mazarin pour
lui faire dire à son tour quelque chose.

Mazarin, selon son habitude, pensait beaucoup et parlait peu.

- Hé! hé! dit-il, bon conseil d’ami. Moi aussi je le rendrais, ce
bon _monsou_ Broussel, mort ou vif, et tout serait fini.

- Si vous le rendiez mort, tout serait fini, comme vous dites,
Monseigneur, mais autrement que vous ne l’entendez.

- Ai-je dit mort ou vif? reprit Mazarin: manière de parler; vous
savez que j’entends bien mal le français, que vous parlez et
écrivez si bien, vous, _monsou_ le coadjuteur.

- Voilà un conseil État, dit d’Artagnan à Porthos, mais nous en
avons tenu de meilleurs à La Rochelle, avec Athos et Aramis.

- Au bastion Saint-Gervais, dit Porthos.

- Là, et ailleurs.

Le coadjuteur laissa passer l’averse, et reprit, toujours avec le
même flegme:

- Madame, si Votre Majesté ne goûte pas l’avis que je lui
soumets, c’est sans doute parce qu’elle en a de meilleurs à
suivre; je connais trop la sagesse de la reine et celle de ses
conseillers pour supposer qu’on laissera longtemps la ville
capitale dans un trouble qui peut amener une révolution.

- Ainsi donc, à votre avis, reprit en ricanant l’Espagnole qui se
mordait les lèvres de colère, cette émeute d’hier, qui aujourd’hui
est déjà une révolte, peut demain devenir une révolution?

- Oui, Madame, dit gravement le coadjuteur.

- Mais, à vous entendre, monsieur, les peuples auraient donc
oublié tout frein?

- L’année est mauvaise pour les rois, dit Gondy en secouant la
tête, regardez en Angleterre, Madame.

- Oui, mais heureusement nous n’avons point en France d’Olivier
Cromwell, répondit la reine.

- Qui sait? dit Gondy, ces hommes-là sont pareils à la foudre: on
ne les connaît que lorsqu’ils frappent.

Chacun frissonna, et il se fit un moment de silence.

Pendant ce temps, la reine avait ses deux mains appuyées sur sa
poitrine; on voyait qu’elle comprimait les battements précipités
de son coeur.

- Porthos, murmura d’Artagnan, regardez bien ce prêtre.

- Bon, je le vois, dit Porthos. Eh bien?

- Eh bien! c’est un homme.

Porthos regarda d’Artagnan d’un air étonné; il était évident qu’il
ne comprenait point parfaitement ce que son ami voulait dire.

- Votre Majesté, continua impitoyablement le coadjuteur, va donc
prendre les mesures qui conviennent. Mais je les prévois terribles
et de nature à irriter encore les mutins.

- Eh bien, alors, vous, monsieur le coadjuteur, qui avez tant de
puissance sur eux et qui êtes notre ami, dit ironiquement la
reine, vous les calmerez en leur donnant vos bénédictions.

- Peut-être sera-t-il trop tard, dit Gondy toujours de glace, et
peut-être aurai-je perdu moi-même toute influence, tandis qu’en
leur rendant leur Broussel, Votre Majesté coupe toute racine à la
sédition et prend droit de châtier cruellement toute recrudescence
de révolte.

- N’ai-je donc pas ce droit? s’écria la reine.

- Si vous l’avez, usez-en, répondit Gondy.

- Peste! dit d’Artagnan à Porthos, voilà un caractère comme je
les aime; que n’est-il ministre, et que ne suis-je son d’Artagnan,
au lieu d’être à ce bélître de Mazarin! Ah! mordieu! les beaux
coups que nous ferions ensemble!

- Oui, dit Porthos.

La reine, d’un signe, congédia la cour, excepté Mazarin. Gondy
s’inclina et voulut se retirer comme les autres.

- Restez, monsieur, dit la reine.

- Bon, dit Gondy en lui-même, elle va céder.

- Elle va le faire tuer, dit d’Artagnan à Porthos; mais, en tout
cas, ce ne sera point par moi. Je jure Dieu, au contraire, que si
l’on arrive sur lui, je tombe sur les arrivants.

- Moi aussi, dit Porthos.

- Bon! murmura Mazarin en prenant un siège, nous allons voir du
nouveau.

La reine suivait des yeux les personnes qui sortaient. Quand la
dernière eut refermé la porte, elle se retourna. On voyait qu’elle
faisait des efforts inouïs pour dompter sa colère; elle
s’éventait, elle respirait des cassolettes, elle allait et venait.
Mazarin restait sur le siège où il s’était assis, paraissant
réfléchir. Gondy, qui commençait à s’inquiéter, sondait des yeux
toutes les tapisseries, tâtait la cuirasse qu’il portait sous sa
longue robe, et de temps en temps cherchait sous son camail si le
manche d’un bon poignard espagnol qu’il y avait caché était bien à
la portée de sa main.

- Voyons, dit la reine en s’arrêtant enfin, voyons, maintenant
que nous sommes seuls, répétez votre conseil, monsieur le
coadjuteur.

- Le voici, Madame: feindre une réflexion, reconnaître
publiquement une erreur, ce qui est la force des gouvernements
forts, faire sortir Broussel de sa prison et le rendre au peuple.

- Oh! s’écria Anne d’Autriche, m’humilier ainsi! Suis-je oui ou
non la reine? Toute cette canaille qui hurle est-elle ou non la
foule de mes sujets? Ai-je des amis, des gardes? Ah! par Notre-
Dame! comme disait la reine Catherine, continua-t-elle en se
montant à ses propres paroles, plutôt que de leur rendre cet
infâme Broussel, je l’étranglerais de mes propres mains!

Et elle s’élança les poings crispés vers Gondy, que certes en ce
moment elle détestait pour le moins autant que Broussel.

Gondy demeura immobile, pas un muscle de son visage ne bougea;
seulement son regard glacé se croisa comme un glaive avec le
regard furieux de la reine.

- Voilà un homme mort, s’il y a encore quelque Vitry à la cour et
que le Vitry entre en ce moment, dit le Gascon. Mais moi, avant
qu’il arrive à ce bon prélat, je tue le Vitry, et net! M. le
cardinal de Mazarin m’en saura un gré infini.

- Chut! dit Porthos; écoutez donc.

- Madame! s’écria le cardinal en saisissant Anne d’Autriche et en
la tirant en arrière; Madame, que faites-vous?

Puis il ajouta en espagnol:

- Anne, êtes-vous folle? vous faites ici des querelles de
bourgeoise, vous, une reine! et ne voyez-vous pas que vous avez
devant vous, dans la personne de ce prêtre, tout le peuple de
Paris, auquel il est dangereux de faire insulte en ce moment, et
que, si ce prêtre le veut, dans une heure vous n’aurez plus de
couronne! Allons donc, plus tard, dans une autre occasion, vous
tiendrez ferme et fort, mais aujourd’hui ce n’est pas l’heure;
aujourd’hui, flattez et caressez, ou vous n’êtes qu’une femme
vulgaire.

Aux premiers mots de ce discours, d’Artagnan avait saisi le bras
de Porthos et l’avait serré progressivement; puis quand Mazarin se
fut tu:

- Porthos, dit-il tout bas, ne dites jamais devant Mazarin que
j’entends l’espagnol ou je suis un homme perdu et vous aussi.

- Bon, dit Porthos.

Cette rude semonce, empreinte d’une éloquence qui caractérisait
Mazarin lorsqu’il parlait italien ou espagnol, et qu’il perdait
entièrement lorsqu’il parlait français, fut prononcée avec un
visage impénétrable qui ne laissa soupçonner à Gondy, si habile
physionomiste qu’il fût, qu’un simple avertissement d’être plus
modérée.

De son côté aussi, la reine rudoyée s’adoucit tout à coup; elle
laissa pour ainsi dire tomber de ses yeux le feu, de ses joues le
sang, de ses lèvres la colère verbeuse. Elle s’assit, et d’une
voix humide de pleurs, laissant tomber ses bras abattus à ses
côtés:

- Pardonnez-moi, monsieur le coadjuteur, dit-elle, et attribuez
cette violence à ce que je souffre. Femme, et par conséquent
assujettie aux faiblesses de mon sexe, je m’effraie de la guerre
civile; reine et accoutumée à être obéie, je m’emporte aux
premières résistances.

- Madame, dit de Gondy en s’inclinant, Votre Majesté se trompe en
qualifiant de résistance mes sincères avis. Votre Majesté n’a que
des sujets soumis et respectueux. Ce n’est point à la reine que le
peuple en veut, il appelle Broussel, et voilà tout, trop heureux
de vivre sous les lois de Votre Majesté, si toutefois Votre
Majesté lui rend Broussel, ajouta Gondy en souriant.

Mazarin qui, à ces mots:_ Ce n’est pas à la reine que le peuple en
veut_, avait déjà dressé l’oreille, croyant que le coadjuteur
allait parler des cris: «À bas le Mazarin!», sut gré à Gondy de
cette suppression, et dit de sa voix la plus soyeuse et avec son
visage le plus gracieux:

- Madame, croyez-en le coadjuteur, qui est l’un des plus habiles
politiques que nous ayons; le premier chapeau de cardinal qui
vaquera semble fait pour sa noble tête.

- Ah! que tu as besoin de moi, rusé coquin! dit de Gondy.

- Et que nous promettra-t-il à nous, dit d’Artagnan, le jour où
on voudra le tuer? Peste, s’il donne comme cela des chapeaux,
apprêtons-nous, Porthos, et demandons chacun un régiment dès
demain. Corbleu! que la guerre civile dure une année seulement, et
je ferai redorer pour moi l’épée de connétable!

- Et moi? dit Porthos.

- Toi! je te ferai donner le bâton de maréchal de M. de La
Meilleraie, qui ne me paraît pas en grande faveur en ce moment.

- Ainsi, monsieur, dit la reine, sérieusement, vous craignez
l’émotion populaire?

- Sérieusement, Madame, reprit Gondy étonné de ne pas être plus
avancé; je crains, quand le torrent a rompu sa digue, qu’il ne
cause de grands ravages.

- Et moi, dit la reine, je crois que dans ce cas, il lui faut
opposer des digues nouvelles. Allez, je réfléchirai.

Gondy regarda Mazarin d’un air étonné. Mazarin s’approcha de la
reine pour lui parler. En ce moment on entendit un tumulte
effroyable sur la place du Palais-Royal.

Gondy sourit, le regard de la reine s’enflamma, Mazarin devint
très pâle.

- Qu’est-ce encore? dit-il.

En ce moment Comminges se précipita dans le salon.

- Pardon, Madame, dit Comminges à la reine en entrant, mais le
peuple a broyé les sentinelles contre les grilles, et en ce moment
il force les portes: qu’ordonnez-vous?

- Écoutez, Madame, dit Gondy.

Le mugissement des flots, le bruit de la foudre, les rugissements
d’un volcan, ne peuvent point se comparer à la tempête de cris qui
s’éleva au ciel en ce moment.

- Ce que j’ordonne? dit la reine.

- Oui, le temps presse.

- Combien d’hommes à peu près avez-vous au Palais-Royal?

- Six cents hommes.

- Mettez cent hommes autour du roi, et avec le reste balayez-moi
toute cette populace.

- Madame, dit Mazarin, que faites-vous?

- Allez! dit la reine.

Comminges sortit avec l’obéissance passive du soldat.

En ce moment un craquement horrible se fit entendre, une des
portes commençait à céder.

- Eh! Madame, dit Mazarin, vous nous perdez tous, le roi, vous et
moi.

Anne d’Autriche, à ce cri parti de l’âme du cardinal effrayé, eut
peur à son tour, elle rappela Comminges.

- Il est trop tard! dit Mazarin en s’arrachant les cheveux, il
est trop tard!

La porte céda, et l’on entendit les hurlements de joie de la
populace. D’Artagnan mit l’épée à la main et fit signe à Porthos
d’en faire autant.

- Sauvez la reine! s’écria Mazarin en s’adressant au coadjuteur.

Gondy s’élança vers la fenêtre qu’il ouvrit; il reconnut Louvières
à la tête d’une troupe de trois ou quatre mille hommes peut-être.

- Pas un pas de plus! cria-t-il, la reine signe.

- Que dites-vous? s’écria la reine.

- La vérité, Madame, dit Mazarin lui présentant une plume et un
papier, il le faut. Puis il ajouta: Signez, Anne, je vous en prie,
je le veux!

La reine tomba sur une chaise, prit la plume et signa.

Contenu par Louvières, le peuple n’avait pas fait un pas de plus;
mais ce murmure terrible qui indique la colère de la multitude
continuait toujours.

La reine écrivit:

«Le concierge de la prison de Saint-Germain mettra en liberté le
conseiller Broussel.» Et elle signa.

Le coadjuteur, qui dévorait des yeux ses moindres mouvements,
saisit le papier aussitôt que la signature y fut déposée, revint à
la fenêtre, et l’agitant avec la main:

- Voici l’ordre, dit-il.

Paris tout entier sembla pousser une grande clameur de joie; puis
les cris: «Vive Broussel! Vive le coadjuteur!» retentirent.

- Vive la reine! dit le coadjuteur.

Quelques cris répondirent au sien, mais pauvres et rares.

Peut-être le coadjuteur n’avait-il poussé ce cri que pour faire
sentir à Anne d’Autriche sa faiblesse.

- Et maintenant que vous avez ce que vous avez voulu, dit-elle,
allez, monsieur de Gondy.

- Quand la reine aura besoin de moi, dit le coadjuteur en
s’inclinant, Sa Majesté sait que je suis à ses ordres.

La reine fit un signe de tête, Gondy se retira.

- Ah! prêtre maudit! s’écria Anne d’Autriche en étendant la main
vers la porte à peine fermée, je te ferai boire un jour le reste
du fiel que tu m’as versé aujourd’hui.

Mazarin voulut s’approcher d’elle.

- Laissez-moi! dit-elle; vous n’êtes pas un homme!

Et elle sortit.

- C’est vous qui n’êtes pas une femme, murmura Mazarin.

Puis, après un instant de rêverie, il se souvint que d’Artagnan et
Porthos devaient être là, et par conséquent avaient tout entendu.
Il fronça le sourcil et alla droit à la tapisserie, qu’il souleva;
le cabinet était vide.

Au dernier mot de la reine, d’Artagnan avait pris Porthos par la
main et l’avait entraîné vers la galerie.

Mazarin entra à son tour dans la galerie et trouva les deux amis
qui se promenaient.

- Pourquoi avez-vous quitté le cabinet, monsieur d’Artagnan? dit
Mazarin.

- Parce que, dit d’Artagnan, la reine a ordonné à tout le monde
de sortir et que j’ai pensé que cet ordre était pour nous comme
pour les autres.

- Ainsi vous êtes ici depuis...

- Depuis un quart d’heure à peu près, dit d’Artagnan en regardant
Porthos et en lui faisant signe de ne pas le démentir.

Mazarin surprit ce signe et demeura convaincu que d’Artagnan avait
tout vu et tout entendu, mais il lui sut gré du mensonge.

- Décidément, monsieur d’Artagnan, vous êtes l’homme que je
cherchais, et vous pouvez compter sur moi ainsi que votre ami.

Puis, saluant les deux amis de son plus charmant sourire, il
rentra plus tranquille dans son cabinet, car à la sortie de Gondy,
le tumulte avait cessé comme par enchantement.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) L. L’émeute
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