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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXI. Les gentilshommes

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXI. Les gentilshommes   Lun 15 Avr - 18:23

LXI. Les gentilshommes

Pendant que Mordaunt s’acheminait vers la tente de Cromwell,
d’Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison
qui leur avait été assignée pour logement à Newcastle.

La recommandation faite par Mordaunt au sergent n’avait point
échappé au Gascon; aussi avait-il recommandé de l’oeil à Athos et
à Aramis la plus sévère prudence. Aramis et Athos avaient en
conséquence marché silencieux près de leurs vainqueurs; ce qui ne
leur avait pas été difficile, chacun ayant assez à faire de
répondre à ses propres pensées.

Si jamais homme fut étonné, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de
la porte il vit s’avancer les quatre amis suivis du sergent et
d’une dizaine d’hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se
décider à reconnaître Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de
se rendre à l’évidence. Aussi allait-il se confondre en
exclamations, lorsque Porthos lui imposa silence d’un de ces coups
d’oeil qui n’admettent pas de discussion.

Mousqueton resta collé le long de la porte, attendant
l’explication d’une chose si étrange; ce qui le bouleversait
surtout, c’est que les quatre amis avaient l’air de ne plus se
reconnaître.

La maison dans laquelle d’Artagnan et Porthos conduisirent Athos
et Aramis était celle qu’ils habitaient depuis la veille et qui
leur avait été donnée par le général Cromwell: elle faisait
l’angle d’une rue, avait une espèce de jardin et des écuries en
retour sur la rue voisine.

Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme cela arrive souvent dans
les petites villes de province, étaient grillées, de sorte
qu’elles ressemblaient fort à celles d’une prison.

Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se
tinrent sur le seuil après avoir ordonné à Mousqueton de conduire
les quatre chevaux à l’écurie.

- Pourquoi n’entrons-nous pas avec eux? dit Porthos.

- Parce que, auparavant, répondit d’Artagnan, il faut voir ce que
nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui
l’accompagnent.

Le sergent et les huit ou dix hommes s’établirent dans le petit
jardin.

D’Artagnan leur demanda ce qu’ils désiraient et pourquoi ils se
tenaient là.

- Nous avons reçu l’ordre, dit le sergent, de vous aider à garder
vos prisonniers.

Il n’y avait rien à dire à cela, c’était au contraire une
attention délicate dont il fallait avoir l’air de savoir gré à
celui qui l’avait eue. D’Artagnan remercia le sergent et lui donna
une couronne pour boire à la santé du général Cromwell.

Le sergent répondit que les puritains ne buvaient point et mit la
couronne dans sa poche.

- Ah! dit Porthos, quelle affreuse journée, mon cher d’Artagnan!

- Que dites-vous là, Porthos, vous appelez une affreuse journée
celle dans laquelle nous avons retrouvé nos amis!

- Oui, mais dans quelle circonstance!

Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d’Artagnan;
mais n’importe, entrons chez eux, et tâchons de voir clair un peu
dans notre position.

- Elle est fort embrouillée, dit Porthos, et je comprends
maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d’étrangler cet
affreux Mordaunt.

- Silence donc! dit d’Artagnan, ne prononcez pas ce nom.

- Mais, dit Porthos, puisque je parle français et qu’ils sont
anglais!

D’Artagnan regarda Porthos avec cet air d’admiration qu’un homme
raisonnable ne peut refuser aux énormités de tout genre.

Puis, comme Porthos de son côté le regardait sans rien comprendre
à son étonnement, d’Artagnan le poussa en lui disant:

- Entrons.

Porthos entra le premier, d’Artagnan le second; d’Artagnan referma
soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans
ses bras.

Athos était d’une tristesse mortelle. Aramis regardait
successivement Porthos et d’Artagnan sans rien dire, mais son
regard était si expressif, que d’Artagnan le comprit.

- Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici? Eh!
mon Dieu! c’est bien facile à deviner, Mazarin nous a chargés
d’apporter une lettre au général Cromwell.

- Mais comment vous trouvez-vous à côté de Mordaunt? dit Athos,
de Mordaunt, dont je vous avais dit de vous défier, d’Artagnan.

- Et que je vous avais recommandé d’étrangler, Porthos, dit
Aramis.

- Toujours Mazarin. Cromwell l’avait envoyé à Mazarin; Mazarin
nous a envoyés à Cromwell. Il y a de la fatalité dans tout cela.

- Oui, vous avez raison, d’Artagnan, une fatalité qui nous divise
et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, n’en parlons plus et
préparons-nous à subir notre sort.

- Sang-Diou! parlons-en, au contraire, car il a été convenu une
fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans
des causes opposées.

- Oh! oui, bien opposées, dit en souriant Athos; car ici, je vous
le demande, quelle cause servez-vous? Ah! d’Artagnan, voyez à quoi
le misérable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous
vous êtes rendu coupable aujourd’hui? De la prise du roi, de son
ignominie, de sa mort.

- Oh! oh! dit Porthos, croyez-vous?

- Vous exagérez, Athos, dit d’Artagnan, nous n’en sommes pas là.

- Eh, mon Dieu! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrête-t-
on un roi? Quand on veut le respecter comme un maître, on ne
l’achète pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le
remettre sur le trône que Cromwell l’a payé deux cent mille livres
sterling? Amis, ils le tueront, soyez-en sûrs, et c’est encore le
moindre crime qu’ils puissent commettre. Mieux vaut décapiter que
souffleter un roi.

- Je ne vous dis pas non, et c’est possible après tout, dit
d’Artagnan; mais que nous fait tout cela? Je suis ici, moi, parce
que je suis soldat, parce que je sers mes maîtres, c’est-à-dire
ceux qui me payent ma solde. J’ai fait serment d’obéir et j’obéis;
mais vous qui n’avez pas fait de serment, pourquoi êtes-vous ici,
et quelle cause y servez-vous?

- La cause la plus sacrée qu’il y ait au monde, dit Athos; celle
du malheur, de la royauté et de la religion. Un ami, une épouse,
une fille, nous ont fait l’honneur de nous appeler à leur aide.
Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous
tiendra compte de la volonté à défaut du pouvoir. Vous pouvez
penser d’une autre façon, d’Artagnan, envisager les choses d’une
autre manière, mon ami; je ne vous en détourne pas, mais je vous
blâme.

- Oh! oh! dit d’Artagnan, et que me fait au bout du compte que
M. Cromwell, qui est Anglais, se révolte contre son roi, qui est
Écossais? Je suis Français, moi, toutes ces choses ne me regardent
pas. Pourquoi donc voudriez-vous m’en rendre responsable?

- Au fait, dit Porthos.

- Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous
êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les
premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle,
ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est
supérieur; et c’est vous, vous, d’Artagnan, l’homme de la vieille
seigneurie, l’homme au beau nom, l’homme à la bonne épée, qui avez
contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des
tailleurs, à des charretiers! Ah! d’Artagnan, comme soldat, peut-
être avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous
êtes coupable, je vous le dis.

D’Artagnan mâchonnait une tige de fleur, ne répondait pas et se
sentait mal à l’aise; car lorsqu’il détournait son regard de celui
d’Athos, il rencontrait celui d’Aramis.

- Et vous, Porthos, continua le comte comme s’il eût eu pitié de
l’embarras de d’Artagnan; vous, le meilleur coeur, le meilleur
ami, le meilleur soldat que je connaisse; vous que votre âme
faisait digne de naître sur les degrés d’un trône, et qui tôt ou
tard serez récompensé par un roi intelligent; vous, mon cher
Porthos, vous, gentilhomme par les moeurs, par les goûts et par le
courage, vous êtes aussi coupable que d’Artagnan.

Porthos rougit, mais de plaisir plutôt que de confusion, et
cependant, baissant la tête comme s’il était humilié:

- Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher
comte.

Athos se leva.

- Allons, dit-il en marchant à d’Artagnan et en lui tendant la
main; allons, ne bougez pas, mon cher fils, car tout ce que je
vous ai dit, je vous l’ai dit sinon avec la voix, du moins avec le
coeur d’un père. Il m’eût été plus facile, croyez-moi, de vous
remercier de m’avoir sauvé la vie et de ne pas vous toucher un
seul mot de mes sentiments.

- Sans doute, sans doute, Athos, répondit d’Artagnan en lui
serrant la main à son tour; mais c’est qu’aussi vous avez de
diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va
s’imaginer qu’un homme raisonnable va quitter sa maison, la
France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous l’avons vu
au camp, pour courir où? Au secours d’une royauté pourrie et
vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille
baraque. Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau
qu’il est surhumain.

- Quel qu’il soit, d’Artagnan, répondit Athos sans donner dans le
piège qu’avec son adresse gasconne son ami tendait à son affection
paternelle pour Raoul, quel qu’il soit, vous savez bien au fond du
coeur qu’il est juste; mais j’ai tort de discuter avec mon mettre.
D’Artagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.

- Ah! pardieu! dit d’Artagnan, vous savez bien que vous ne le
serez pas longtemps, mon prisonnier.

- Non, dit Aramis, on nous traitera sans doute comme ceux qui
furent faits à Philip-Haugh.

- Et comment les a-t-on traités? demanda d’Artagnan.

- Mais, dit Aramis, on en a pendu une moitié et l’on a fusillé
l’autre.

- Eh bien! moi, dit d’Artagnan, je vous réponds que tant qu’il me
restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni
pendus ni fusillés. Sang-Diou! qu’ils y viennent! D’ailleurs,
voyez-vous cette porte, Athos?

- Eh bien?

- Eh bien! vous passerez par cette porte quand vous voudrez; car,
à partir de ce moment, vous et Aramis, vous êtes libres comme
l’air.

- Je vous reconnais bien là, mon brave d’Artagnan, répondit
Athos, mais vous n’êtes plus maîtres de nous: cette porte est
gardée, d’Artagnan, vous le savez bien.

- Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Qu’y a-t-il là? dix
hommes tout au plus.

- Ce ne serait rien pour nous quatre, c’est trop pour nous deux.
Non, tenez, divisés comme nous sommes maintenant, il faut que nous
périssions. Voyez l’exemple fatal: sur la route du Vendômois,
d’Artagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort,
vous avez été battus; aujourd’hui Aramis et moi nous le sommes,
c’est notre tour. Or, jamais cela ne nous était arrivé lorsque
nous étions tous quatre réunis; mourons donc comme est mort de
Winter; quant à moi, je le déclare, je ne consens à fuir que tous
quatre ensemble.

- Impossible, dit d’Artagnan, nous sommes sous les ordres de
Mazarin.

- Je le sais, et ne vous presse point davantage; mes
raisonnements n’ont rien produit; sans doute ils étaient mauvais,
puisqu’ils n’ont point eu d’empire sur des esprits aussi justes
que les vôtres.

- D’ailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est
de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont d’Artagnan
et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur
en mourant; quant à moi, je me sens tout fier d’aller au-devant
des balles et même de la corde avec vous, Athos, car vous ne
m’avez jamais paru si grand qu’aujourd’hui.

D’Artagnan ne disait rien, mais, après avoir rongé la tige de sa
fleur, il se rongeait les doigts.

- Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que l’on va vous tuer? Et
pourquoi faire? Qui a intérêt à votre mort? D’ailleurs, vous êtes
nos prisonniers.

- Fou, triple fou! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt?
Eh bien! moi, je n’ai échangé qu’un regard avec lui, et j’ai vu
dans ce regard que nous étions condamnés.

- Le fait est que je suis fâché de ne pas l’avoir étranglé comme
vous me l’aviez dit, Aramis, reprit Porthos.

- Eh! je me moque pas mal de Mordaunt! s’écria d’Artagnan; cap de
Diou! s’il me chatouille de trop près, je l’écraserai, cet
insecte! Ne vous sauvez donc pas, c’est inutile, car, je vous le
jure, vous êtes ici aussi en sûreté que vous l’étiez il y a vingt
ans, vous, Athos, dans la rue Férou, et vous, Aramis, rue de
Vaugirard.

- Tenez, dit Athos en étendant la main vers une des deux fenêtres
grillées qui éclairaient la chambre, vous saurez tout à l’heure à
quoi vous en tenir, car le voilà qui accourt.

- Qui?

- Mordaunt.

En effet, en suivant la direction qu’indiquait la main d’Athos,
d’Artagnan vit un cavalier qui accourait au galop.

C’était en effet Mordaunt.

D’Artagnan s’élança hors de la chambre.

Porthos voulut le suivre.

- Restez, dit d’Artagnan, et ne venez que lorsque vous
m’entendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXI. Les gentilshommes
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