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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXVIII. Un dîner d’autrefois

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXVIII. Un dîner d’autrefois   Dim 14 Avr - 19:01

XXXVIII. Un dîner d’autrefois

La seconde entrevue des anciens mousquetaires n’avait pas été
pompeuse et menaçante comme la première. Athos avait jugé, avec sa
raison toujours supérieure, que la table serait le centre le plus
rapide et le plus complet de la réunion; et au moment où ses amis,
redoutant sa distinction et sa sobriété, n’osaient parler d’un de
ces bons dîners d’autrefois mangés soit à la _Pomme-de-Pin_, soit
au _Parpaillot_, il proposa le premier de se trouver autour de
quelque table bien servie, et de s’abandonner sans réserve chacun
à son caractère et à ses manières, abandon qui avait entretenu
cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les
inséparables.

La proposition fut agréable à tous et surtout à d’Artagnan, lequel
était avide de retrouver le bon goût et la gaieté des entretiens
de sa jeunesse; car depuis longtemps son esprit fin et enjoué
n’avait rencontré que des satisfactions insuffisantes, une vile
pâture, comme il le disait lui-même. Porthos, au moment d’être
baron, était enchanté de trouver cette occasion d’étudier dans
Athos et dans Aramis le ton et les manières des gens de qualité.
Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d’Artagnan
et par Porthos, et se ménager pour toutes les occasions des amis
si dévoués, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des épées
si promptes et si invincibles.

Quant à Athos, il était le seul qui n’eût rien à attendre ni à
recevoir des autres et qui ne fût mû que par un sentiment de
grandeur simple et d’amitié pure.

On convint donc que chacun donnerait son adresse très positive, et
que sur le besoin de l’un des associés la réunion serait convoquée
chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie, à l’enseigne de
l’_Ermitage_. Le premier rendez-vous fut fixé au mercredi suivant
et à huit heures précises du soir.

En effet, ce jour-là, les quatre amis arrivèrent ponctuellement à
l’heure dite, et chacun de son côté. Porthos avait eu à essayer un
nouveau cheval, d’Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis
avait eu à visiter une de ses pénitentes dans le quartier, et
Athos, qui avait établi son domicile rue Guénégaud, se trouvait
presque tout porté. Ils furent donc surpris de se rencontrer à la
porte de l’_Ermitage_, Athos débouchant par le Pont-Neuf, Porthos
par la rue du Roule, d’Artagnan par la rue des Fossés-Saint-
Germain-l’Auxerrois, Aramis par la rue de Béthisy.

Les premières paroles échangées entre les quatre amis, justement
par l’affectation que chacun mit dans ses démonstrations, furent
donc un peu forcées et le repas lui-même commença avec une espèce
de raideur. On voyait que d’Artagnan se forçait pour rire, Athos
pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos
s’aperçut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt
remède, d’apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.

À cet ordre donné avec le calme habituel d’Athos, on vit se
décider là figure du Gascon et s’épanouir le front de Porthos.

Aramis fut étonné. Il savait non seulement qu’Athos ne buvait
plus, mais encore qu’il éprouvait une certaine répugnance pour le
vin.

Cet étonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et
boire avec son enthousiasme d’autrefois. D’Artagnan remplit et
vida aussitôt son verre; Porthos et Aramis choquèrent les leurs.
En un instant les quatre bouteilles furent vides. On eût dit que
les convives avaient hâte de divorcer avec leurs arrière-pensées.

En un instant cet excellent spécifique eut dissipé jusqu’au
moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur coeur. Les quatre
amis se mirent à parler plus haut sans attendre que l’un eût fini
pour que l’autre commençât, et à prendre sur la table chacun sa
posture favorite. Bientôt, chose énorme, Aramis défit deux
aiguillettes de son pourpoint; ce que voyant, Porthos dénoua
toutes les siennes.

Les batailles, les longs chemins, les coups reçus et donnés firent
les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes
sourdes soutenues contre celui qu’on appelait maintenant le grand
cardinal.

- Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez d’éloges donnés aux
morts, médisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu médire
du Mazarin. Est-ce permis?

- Toujours, dit d’Artagnan en éclatant de rire, toujours; contez
votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.

- Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait
l’alliance, fut invité par celui-ci à lui envoyer la liste des
conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire
l’honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque
répugnance à traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste à
contrecoeur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois
conditions qui déplaisaient à Mazarin; il fit offrir au prince d’y
renoncer pour dix mille écus.

- Ah! ah! ah! s’écrièrent les trois amis, ce n’était pas cher, et
il n’avait pas à craindre d’être pris au mot. Que fit le prince?

- Le prince envoya aussitôt cinquante mille livres à Mazarin en
le priant de ne plus jamais lui écrire, et en lui offrant vingt
mille livres de plus s’il engageait à ne plus jamais lui parler.

- Que fit Mazarin?

- Il se fâcha? dit Athos.

- Il fit bâtonner le messager? dit Porthos.

- Il accepta la somme? dit d’Artagnan.

- Vous avez deviné, d’Artagnan, dit Aramis.

Et tous d’éclater de rire si bruyamment que l’hôte monta en
demandant si ces messieurs n’avaient pas besoin de quelque chose.

Il avait cru que l’on se battait.

L’hilarité se calma enfin.

- Peut-on crosser M. de Beaufort? demanda d’Artagnan, j’en ai
bien envie.

- Faites, dit Aramis, qui connaissait à fond cet esprit gascon si
fin et si brave qui ne reculait jamais d’un seul pas sur aucun
terrain.

- Et vous, Athos? demanda d’Artagnan.

- Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons si vous êtes
drôle, dit Athos.

- Je commence, dit d’Artagnan. M. de Beaufort, causant un jour
avec un des amis de M. le Prince, lui dit que sur les premières
querelles du Mazarin et du parlement, il s’était trouvé un jour en
différend avec M. de Chavigny, et que le voyant attaché au nouveau
cardinal, lui qui tenait à l’ancien par tant de manières, il
l’avait _gourmé_ de bonne façon.

«Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort
légère, ne fut pas autrement étonné du fait, et l’alla tout
courant conter à M. le Prince. La chose se répand, et voilà que
chacun tourne le dos à Chavigny. Celui-ci cherche l’explication de
cette froideur générale: on hésite à la lui faire connaître; enfin
quelqu’un se hasarde à lui dire que chacun s’étonne qu’il se soit
laissé _gourmer_ par M. de Beaufort, tout prince qu’il est.

«- Et qui a dit que le prince m’avait gourmé? demanda Chavigny.

«- Le prince lui-même, répond l’ami.

«On remonte à la source et l’on trouve la personne à laquelle le
prince a tenu ce propos, laquelle, adjurée sur l’honneur de dire
la vérité, le répète et l’affirme.

«Chavigny, au désespoir d’une pareille calomnie, à laquelle il ne
comprend rien, déclare à ses amis qu’il mourra plutôt que de
supporter une pareille injure. En conséquence, il envoie deux
témoins au prince, avec mission de lui demander s’il est vrai
qu’il ait dit qu’il avait gourmé M. de Chavigny.

«- Je l’ai dit et je le répète, répondit le prince, car c’est la
vérité.

«- Monseigneur, dit alors l’un des parrains de Chavigny,
permettez-moi de dire à Votre Altesse que des coups à un
gentilhomme dégradent autant celui qui les donne que celui qui les
reçoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de
chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de
chambre.

«- Eh bien mais, demanda M. de Beaufort étonné, qui a reçu des
coups et qui parle de battre?

«- Mais vous, Monseigneur, qui prétendez avoir battu....

«- Qui?

«- M. de Chavigny.

«- Moi?

«- N’avez-vous pas gourmé M. de Chavigny, à ce que vous dites au
moins, Monseigneur?

«- Oui.

«- Eh bien! lui dément.

«- Ah! par exemple, dit le prince, je l’ai si bien gourmé que
voilà mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la
majesté que vous lui connaissez:

«Mon cher Chavigny, vous êtes blâmable de prêter secours à un
drôle comme ce Mazarin.

«- Ah! Monseigneur, s’écria le second, je comprends, c’est
gourmander que vous avez voulu dire.

«- Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n’est-ce
pas la même chose? En vérité, vos faiseurs de morts sont bien
pédants!

On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort,
dont les bévues en ce genre commençaient à devenir proverbiales,
et il fut convenu que, l’esprit de parti étant exilé à tout jamais
de ces réunions amicales, d’Artagnan et Porthos pourraient railler
les princes, à la condition qu’Athos et Aramis pourraient
_gourmer_ le Mazarin.

- Ma foi, dit d’Artagnan à ses deux amis, vous avez raison de lui
vouloir du mal, à ce Mazarin, car de son côté, je vous le jure, il
ne vous veut pas de bien.

- Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drôle me connût
par mon nom, je me ferais débaptiser, de peur qu’on ne crût que je
le connais, moi.

- Il ne vous connaît point par votre nom, mais par vos faits; il
sait qu’il y a deux gentilshommes qui ont plus particulièrement
contribué à l’évasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher
activement, je vous en réponds.

- Par qui?

- Par moi.

- Comment, par vous?

- Oui, il m’a encore envoyé chercher ce matin pour me demander si
j’avais quelque renseignement.

- Sur ces deux gentilshommes?

- Oui.

- Et que lui avez-vous répondu?

- Que je n’en avais pas encore, mais que je dînais avec deux
personnes qui pourraient m’en donner.

- Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire épanoui
sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?

- Non, dit Athos, ce n’est pas la recherche du Mazarin que je
redoute.

- Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?

- Rien, dans le présent du moins, c’est vrai.

- Et dans le passé? dit Porthos.

- Ah! dans le passé, c’est autre chose, dit Athos avec un soupir;
dans le passé et dans l’avenir...

- Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda
Aramis.

- Bon! dit d’Artagnan, on n’est jamais tué à la première affaire.

- Ni à la seconde, dit Aramis.

- Ni à la troisième, dit Porthos. D’ailleurs, quand on est tué,
on en revient, et la preuve c’est que nous voilà.

- Non, dit Athos, ce n’est pas Raoul non plus qui m’inquiète, car
il se conduira, je l’espère, en gentilhomme, et s’il est tué, eh
bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait,
eh bien...

Athos passa la main sur son front pâle.

- Eh bien? demanda Aramis.

- Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.

- Ah! ah! dit d’Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.

- Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer à cela,
Athos: le passé est le passé.

- Je ne comprends pas, dit Porthos.

- L’affaire d’Armentières, dit tout bas d’Artagnan.

- L’affaire d’Armentières? demanda celui-ci.

- Milady...

- Ah.! oui, dit Porthos, je l’avais oubliée, moi.

Athos le regarda de son oeil profond.

- Vous l’avez oubliée, vous, Porthos? dit-il.

- Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.

- La chose ne pèse donc point à votre conscience?

- Ma foi, non! dit Porthos.

- Et à vous, Aramis?

- Mais, j’y pense parfois, dit Aramis, comme à un des cas de
conscience qui prêtent le plus à la discussion.

- Et à vous, d’Artagnan?

- Moi, j’avoue que lorsque mon esprit s’arrête sur cette époque
terrible, je n’ai de souvenirs que pour le corps glacé de cette
pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j’ai eu bien des
fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son
assassin.

Athos secoua la tête d’un air de doute.

- Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et
sa participation aux choses de ce monde, cette femme a été punie
de par la volonté de Dieu. Nous avons été les instruments, voilà
tout.

- Mais le libre arbitre, Aramis?

- Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans
crainte. Que fait le bourreau? Il est maître de son bras, et
cependant il frappe sans remords.

- Le bourreau... murmura Athos.

Et l’on vit qu’il s’arrêtait à un souvenir.

- Je sais que c’est effrayant, dit d’Artagnan, mais quand on
pense que nous avons tué des Anglais, des Rochelois, des
Espagnols, des Français même, qui n’avaient jamais fait d’autre
mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n’avaient
jamais eu d’autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne
pas arriver à la parade assez vite, je m’excuse pour ma part dans
le meurtre de cette femme, parole d’honneur!

- Moi, dit Porthos, maintenant que vous m’en avez fait souvenir,
Athos, je revois encore la scène comme si j’y étais: Milady était
là, où vous êtes (Athos pâlit); moi j’étais à la place où se
trouve d’Artagnan. J’avais au côté une épée qui coupait comme un
damas... Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l’appeliez
toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure à tous trois que s’il
n’y avait pas eu là le bourreau de Béthune... Est-ce de
Béthune?... Oui, ma foi, de Béthune... j’eusse coupé le cou à
cette scélérate, sans m’y reprendre, et même en m’y reprenant.
C’était une méchante femme.

- Et puis, dit Aramis, avec ce ton d’insoucieuse philosophie
qu’il avait pris depuis qu’il était Église, et dans lequel il y
avait bien plus d’athéisme que de confiance en Dieu, à quoi bon
songer à tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous
confesserons de cette action à l’heure suprême et Dieu saura bien
mieux que nous si c’est un crime, une faute ou une action
méritoire. M’en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur
l’honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu’elle était
femme.

- Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d’Artagnan, c’est
que de tout cela il ne reste aucune trace.

- Elle avait un fils, dit Athos.

- Ah! oui, je le sais bien, dit d’Artagnan, et vous m’en avez
parlé; mais qui sait ce qu’il est devenu? Mort le serpent, morte
la couvée? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura élevé ce
serpenteau-là? De Winter aura condamné le fils comme il a condamné
la mère.

- Alors, dit Athos, malheur à de Winter, car l’enfant n’avait
rien fait, lui.

- L’enfant est mort, ou le diable m’emporte! dit Porthos. Il fait
tant de brouillard dans cet affreux pays, à ce que dit d’Artagnan,
du moins...

Au moment où cette conclusion de Porthos allait peut-être ramener
la gaieté sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de
pas se fit entendre dans l’escalier, et l’on frappa à la porte.

- Entrez, dit Athos.

- Messieurs, dit l’hôte, il y a un garçon très pressé qui demande
à parler à l’un de vous.

- Auquel? demandèrent les quatre amis.

- À celui qui se nomme le comte de La Fère.

- C’est moi, dit Athos. Et comment s’appelle ce garçon?

- Grimaud.

- Ah! fit Athos pâlissant, déjà de retour? Qu’est-il donc arrivé
à Bragelonne?

- Qu’il entre! dit d’Artagnan, qu’il entre!

Mais déjà Grimaud avait franchi l’escalier et attendait sur le
degré; il s’élança dans la chambre et congédia l’hôte d’un geste.

L’hôte referma la porte: les quatre amis restèrent dans l’attente.
L’agitation de Grimaud, sa pâleur, la sueur qui mouillait son
visage, la poussière qui souillait ses vêtements, tout annonçait
qu’il s’était fait le messager de quelque importante et terrible
nouvelle.

- Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l’enfant est
devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lancé,
il vient à vous, prenez garde!

Athos regarda ses amis avec un sourire mélancolique. Porthos
chercha à son côté son épée, qui était pendue à la muraille;
Aramis saisit son couteau, d’Artagnan se leva.

- Que veux-tu dire, Grimaud? s’écria ce dernier.

- Que le fils de Milady a quitté l’Angleterre, qu’il est en
France, qu’il vient à Paris, s’il n’y est déjà.

- Diable! dit Porthos, tu es sûr?

- Sûr, dit Grimaud.

Un long silence accueillit cette déclaration. Grimaud était si
haletant, si fatigué, qu’il tomba sur une chaise.

Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.

- Eh bien! après tout, dit d’Artagnan, quand il vivrait, quand il
viendrait à Paris, nous en avons vu bien d’autres! Qu’il vienne!

- Oui, dit Porthos, caressant du regard son épée pendue à la
muraille, nous l’attendons: qu’il vienne!

- D’ailleurs ce n’est qu’un enfant, dit Aramis.

Grimaud se leva.

- Un enfant! dit-il. Savez-vous ce qu’il a fait, cet enfant?
Déguisé en moine, il a découvert toute l’histoire en confessant le
bourreau de Béthune, et après l’avoir confessé, après avoir tout
appris de lui, il lui a, pour absolution, planté dans le coeur le
poignard que voilà. Tenez, il est encore rouge et humide, car il
n’y a pas plus de trente heures qu’il est sorti de la plaie.

Et Grimaud jeta sur la table le poignard oublié par le moine dans
la blessure du bourreau.

D’Artagnan, Porthos et Aramis se levèrent, et d’un mouvement
spontané coururent à leurs épées.

Athos seul demeura sur sa chaise calme et rêveur.

- Et tu dis qu’il est vêtu en moine, Grimaud?

- Oui, en moine augustin.

- Quel homme est-ce?

- De ma taille, à ce que m’a dit l’hôte, maigre, pâle, avec des
yeux bleu clair, et des cheveux blonds!

- Et... il n’a pas vu Raoul? dit Athos.

- Au contraire, ils se sont rencontrés, et c’est le vicomte lui-
même qui l’a conduit au lit du mourant.

Athos se leva sans dire une parole et alla à son tour décrocher
son épée.

- Ah çà, messieurs, dit d’Artagnan essayant de rire, savez-vous
que nous avons l’air de femmelettes! Comment, nous, quatre hommes,
qui avons sans sourciller tenu tête à des armées, voilà que nous
tremblons devant un enfant!

- Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.

Et ils sortirent empressés de l’hôtellerie.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXVIII. Un dîner d’autrefois
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