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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXII. Jésus Seigneur

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXII. Jésus Seigneur   Lun 15 Avr - 18:26

LXII. Jésus Seigneur

Lorsque Mordaunt arriva en face de la maison, il vit d’Artagnan
sur le seuil et les soldats couchés çà et là avec leurs armes, sur
le gazon du jardin.

- Holà! cria-t-il d’une voix étranglée par la précipitation de sa
course, les prisonniers sont-ils toujours là?

- Oui, monsieur, dit le sergent en se levant vivement ainsi que
ses hommes, qui portèrent vivement comme lui la main à leur
chapeau.

- Bien. Quatre hommes pour les prendre et les mener à l’instant
même à mon logement.

Quatre hommes s’apprêtèrent.

- Plaît-il? dit d’Artagnan avec cet air goguenard que nos
lecteurs ont dû lui voir bien des fois depuis qu’ils le
connaissent. Qu’y a-t-il, s’il vous plaît?

- Il y a, monsieur, dit Mordaunt, que j’ordonnais à quatre hommes
de prendre les prisonniers que nous avons faits ce matin et de les
conduire à mon logement.

- Et pourquoi cela? demanda d’Artagnan. Pardon de la curiosité;
mais vous comprenez que je désire être édifié à ce sujet.

- Parce que les prisonniers sont à moi maintenant, répondit
Mordaunt avec hauteur, et que j’en dispose à ma fantaisie.

- Permettez, permettez, mon jeune monsieur, dit d’Artagnan, vous
faites erreur, ce me semble; les prisonniers sont d’habitude à
ceux qui les ont pris et non à ceux qui les ont regardé prendre.
Vous pouviez prendre milord de Winter, qui était votre oncle, à ce
que l’on dit; vous avez préféré le tuer, c’est bien; nous
pouvions, M. du Vallon et moi, tuer ces deux gentilshommes, nous
avons préféré les prendre, chacun son goût.

Les lèvres de Mordaunt devinrent blanches.

D’Artagnan comprit que les choses ne tarderaient pas à se gâter,
et se mit à tambouriner la marche des gardes sur la porte.

À la première mesure, Porthos sortit et vint se placer de l’autre
côté de la porte, dont ses pieds touchaient le seuil et son front
le faîte.

La manoeuvre n’échappa point à Mordaunt.

- Monsieur, dit-il avec une colère qui commençait à poindre, vous
feriez une résistance inutile, ces prisonniers viennent de m’être
donnés à l’instant même par le général en chef mon illustre
patron, par M. Olivier Cromwell.

D’Artagnan fut frappé de ces paroles comme d’un coup de foudre. Le
sang lui monta aux tempes, un nuage passa devant ses yeux, il
comprit l’espérance féroce du jeune homme; et sa main descendit
par un mouvement instinctif à la garde de son épée.

Quant à Porthos, il regardait d’Artagnan pour savoir ce qu’il
devait faire et régler ses mouvements sur les siens.

Ce regard de Porthos inquiéta plus qu’il ne rassura d’Artagnan, et
il commença à se reprocher d’avoir appelé la force brutale de
Porthos dans une affaire qui lui semblait surtout devoir être
menée par la ruse.

«La Violence, se disait-il tout bas, nous perdrait tous;
d’Artagnan, mon ami, prouve à ce jeune serpenteau que tu es non
seulement plus fort, mais encore plus fin que lui.»

- Ah! dit-il en faisant un profond salut, que ne commenciez-vous
par dire cela, monsieur Mordaunt! Comment! vous venez de la part
de M. Olivier Cromwell, le plus illustre capitaine de ces temps-
ci?

- Je le quitte, monsieur, dit Mordaunt en mettant pied à terre et
en donnant son cheval à tenir à l’un de ses soldats, je le quitte
à l’instant même.

- Que ne disiez-vous donc cela tout de suite, mon cher monsieur!
continua d’Artagnan; toute l’Angleterre est à M. Cromwell, et
puisque vous venez me demander mes prisonniers en son nom, je
m’incline, monsieur, ils sont à vous, prenez-les.

Mordaunt s’avança radieux, et Porthos, anéanti et regardant
d’Artagnan avec une stupeur profonde, ouvrait la bouche pour
parler.

D’Artagnan marcha sur la botte de Porthos, qui comprit alors que
c’était un jeu que son ami jouait.

Mordaunt posa le pied sur le premier degré de la porte, et le
chapeau à la main, s’apprêta à passer entre les deux amis, en
faisant signe à ses quatre hommes de le suivre.

- Mais, pardon, dit d’Artagnan avec le plus charmant sourire et
en posant la main sur l’épaule du jeune homme, si l’illustre
général Olivier Cromwell a disposé de nos prisonniers en votre
faveur, il vous a sans doute fait par écrit cet acte de donation.

Mordaunt s’arrêta court.

- Il vous a donné quelque petite lettre pour moi, le moindre
chiffon de papier, enfin, qui atteste que vous venez en son nom.
Veuillez me confier ce chiffon pour que j’excuse au moins par un
prétexte l’abandon de mes compatriotes. Autrement, vous comprenez,
quoique je sois sûr que le général Olivier Cromwell ne peut leur
vouloir de mal, ce serait d’un mauvais effet.

Mordaunt recula, et sentant le coup, lança un terrible regard à
d’Artagnan; mais celui-ci répondit par la mine la plus aimable et
la plus amicale qui ait jamais épanoui un visage.

- Lorsque je vous dis une chose, monsieur, dit Mordaunt, me
faites-vous l’injure d’en douter?

- Moi! s’écria d’Artagnan, moi! douter de ce que vous dites! Dieu
m’en préserve, mon cher monsieur Mordaunt! je vous tiens au
contraire pour un digne et accompli gentilhomme, suivant les
apparences; et puis, monsieur, voulez-vous que je vous parle
franc? continua d’Artagnan avec sa mine ouverte.

- Parlez, monsieur, dit Mordaunt.

- Monsieur du Vallon que voilà est riche, il a quarante mille
livres de rente, et par conséquent ne tient point à l’argent; je
ne parle donc pas pour lui, mais pour moi.

- Après, monsieur?

- Eh bien, moi, je ne suis pas riche; en Gascogne ce n’est pas un
déshonneur, monsieur; personne ne l’est, et Henri IV, de glorieuse
mémoire, qui était le roi des Gascons, comme Sa Majesté Philippe
IV est le roi de toutes les Espagnes, n’avait jamais le sou dans
sa poche.

- Achevez, monsieur, dit Mordaunt; je vois où vous voulez en
venir, et si c’est ce que je pense qui vous retient, on pourra
lever cette difficulté-là.

- Ah! je savais bien, dit d’Artagnan, que vous étiez un garçon
d’esprit. Eh bien! voilà le fait, voilà où le bât me blesse, comme
nous disons, nous autres Français; je suis un officier de fortune,
pas autre chose; je n’ai que ce que me rapporte mon épée, c’est-à-
dire plus de coups que de bank-notes. Or, en prenant ce matin deux
Français qui me paraissent de grande naissance, deux chevaliers de
la Jarretière, enfin, je me disais: Ma fortune est faite. Je dis
deux, parce que, en pareille circonstance, M. du Vallon, qui est
riche, me cède toujours ses prisonniers.

Mordaunt, complètement abusé par la verbeuse bonhomie de
d’Artagnan, sourit en homme qui comprend à merveille les raisons
qu’on lui donne, et répondit avec douceur:

- J’aurai l’ordre signé tout à l’heure, monsieur, et avec cet
ordre deux mille pistoles; mais en attendant, monsieur, laissez-
moi emmener ces hommes.

- Non, dit d’Artagnan; que vous importe un retard d’une demi-
heure? je suis homme d’ordre, monsieur, faisons les choses dans
les règles.

- Cependant, reprit Mordaunt, je pourrais vous forcer, monsieur,
je commande ici.

- Ah! monsieur, dit d’Artagnan en souriant agréablement, on voit
bien que, quoique nous ayons eu l’honneur de voyager, M. du Vallon
et moi, en votre compagnie, vous ne nous connaissez pas. Nous
sommes gentilshommes, nous sommes capables, à nous deux, de vous
tuer, vous et vos huit hommes. Pour Dieu! monsieur Mordaunt, ne
faites pas l’obstiné, car lorsque l’on s’obstine je m’obstine
aussi, et alors je deviens d’un entêtement féroce; et voilà
monsieur, continua d’Artagnan, qui, dans ce cas-là, est bien plus
entêté encore et bien plus féroce que moi: sans compter que nous
sommes envoyés par M. le cardinal Mazarin, lequel représente le
roi de France. Il en résulte que, dans ce moment-ci, nous
représentons le roi et le cardinal, ce qui fait qu’en notre
qualité d’ambassadeurs nous sommes inviolables, chose que
M. Olivier Cromwell, aussi grand politique certainement qu’il est
grand général, est tout à fait homme à comprendre. Demandez-lui
donc l’ordre écrit. Qu’est-ce que cela vous coûte, mon cher
monsieur Mordaunt?

- Oui, l’ordre écrit, dit Porthos, qui commençait à comprendre
l’intention de d’Artagnan; on ne vous demande que cela.

Si bonne envie que Mordaunt eût d’avoir recours à la violence, il
était homme à très bien reconnaître pour bonnes les raisons que
lui donnait d’Artagnan. D’ailleurs sa réputation lui imposait, et,
ce qu’il lui avait vu faire le matin venant en aide à sa
réputation, il réfléchit. Puis, ignorant complètement les
relations de profonde amitié qui existaient entre les quatre
Français, toutes ses inquiétudes avaient disparu devant le motif,
fort plausible d’ailleurs, de la rançon.

Il résolut donc d’aller non seulement chercher l’ordre, mais
encore les deux mille pistoles auxquelles il avait estimé lui-même
les deux prisonniers.

Mordaunt remonta donc à cheval, et, après avoir recommandé au
sergent de faire bonne garde, il tourna bride et disparut.

- Bon! dit d’Artagnan, un quart d’heure pour aller à la tente, un
quart d’heure pour revenir, c’est plus qu’il ne nous en faut.

Puis, revenant à Porthos, sans que son visage exprimât le moindre
changement, de sorte que ceux qui l’épiaient eussent pu croire
qu’il continuait la même conversation:

- Ami Porthos, lui dit-il en le regardant en face, écoutez bien
ceci... D’abord, pas un seul mot à nos amis de ce que vous venez
d’entendre; il est inutile qu’ils sachent le service que nous leur
rendons.

- Bien, dit Porthos, je comprends.

- Allez-vous-en à l’écurie, vous y trouverez Mousqueton, vous
sellerez les chevaux, vous leur mettrez les pistolets dans les
fontes, vous les ferez sortir, et vous les conduirez dans la rue
d’en bas, afin qu’il n’y ait plus qu’à monter dessus; le reste me
regarde.

Porthos ne fit pas la moindre observation, et obéit avec cette
sublime confiance qu’il avait en son ami.

- J’y vais, dit-il; seulement, entrerai-je dans la chambre où
sont ces messieurs?

- Non, c’est inutile.

- Eh bien! faites-moi le plaisir d’y prendre ma bourse que j’ai
laissée sur la cheminée.

- Soyez tranquille.

Porthos s’achemina de son pas calme et tranquille vers l’écurie,
et passa au milieu des soldats qui ne purent, tout Français qu’il
était, s’empêcher d’admirer sa haute taille et ses membres
vigoureux. À l’angle de la rue, il rencontra Mousqueton, qu’il
emmena avec lui.

Alors d’Artagnan rentra tout en sifflotant un petit air qu’il
avait commencé au départ de Porthos.

- Mon cher Athos, je viens de réfléchir à vos raisonnements, et
ils m’ont convaincu; décidément je regrette de m’être trouvé à
toute cette affaire. Vous l’avez dit, Mazarin est un cuistre. Je
suis donc résolu de fuir avec vous. Pas de réflexions, tenez-vous
prêts; vos deux épées sont dans le coin, ne les oubliez pas, c’est
un outil qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, peut
être fort utile; cela me rappelle la bourse de Porthos. Bon! la
voilà.

Et d’Artagnan mit la bourse dans sa poche. Les deux amis le
regardaient faire avec stupéfaction.

- Eh bien! qu’y a-t-il donc d’étonnant? dit d’Artagnan, je vous
le demande. J’étais aveugle: Athos m’a fait voir clair, voilà
tout. Venez ici.

Les deux amis s’approchèrent.

- Voyez-vous cette rue? dit d’Artagnan, c’est là que seront les
chevaux; vous sortirez par la porte, vous tournerez à gauche, vous
sauterez en selle, et tout sera dit; ne vous inquiétez de rien que
de bien écouter le signal. Ce signal sera quand je crierai: «Jésus
Seigneur!»

- Mais, vous, votre parole que vous viendrez, d’Artagnan! dit
Athos.

- Sur Dieu, je vous le jure!

- C’est dit, s’écria Aramis. Au cri de: «Jésus Seigneur!» nous
sortons, nous renversons tout ce qui s’oppose à notre passage,
nous courons à nos chevaux, nous sautons en selle, et nous
piquons; est-ce cela?

- À merveille!

- Voyez, Aramis, dit Athos, je vous le dis toujours, d’Artagnan
est le meilleur de nous tous.

- Bon! dit d’Artagnan, des compliments, je me sauve. Adieu.

- Et vous fuyez avec nous, n’est-ce pas?

Je le crois bien. N’oubliez pas le signal: «Jésus Seigneur!»

Et il sortit du même pas qu’il était entré, en reprenant l’air
qu’il sifflotait en entrant à l’endroit où il l’avait interrompu.

Les soldats jouaient ou dormaient; deux chantaient faux dans un
coin le psaume: _Super flumina Babylonis_.

D’Artagnan appela le sergent.

- Mon cher monsieur, lui dit-il, le général Cromwell m’a fait
demander par M. Mordaunt; veillez bien, je vous prie, sur les
prisonniers.

Le sergent fit signe qu’il ne comprenait pas le français.

Alors d’Artagnan essaya de lui faire comprendre par gestes ce
qu’il n’avait pu comprendre par paroles.

Le sergent fit signe que c’était bien.

D’Artagnan descendit vers l’écurie: il trouva les cinq chevaux
sellés, le sien comme les autres.

- Prenez chacun un cheval en main, dit-il à Porthos et à
Mousqueton, tournez à gauche de façon qu’Athos et Aramis vous
voient bien de leur fenêtre.

- Es vont venir alors? dit Porthos.

- Dans un instant.

- Vous n’avez pas oublié ma bourse?

- Non, soyez tranquille.

- Bon.

Et Porthos et Mousqueton, tenant chacun un cheval en main, se
rendirent à leur poste.

Alors d’Artagnan, resté seul, battit le briquet, alluma un morceau
d’amadou deux fois grand comme une lentille, monta à cheval, et
vint s’arrêter tout au milieu des soldats, en face de la porte.

Là, tout en flattant l’animal de la main, il lui introduisit le
petit morceau d’amadou dans l’oreille.

Il fallait être aussi bon cavalier que l’était d’Artagnan pour
risquer un pareil moyen, car à peine l’animal eut-il senti la
brûlure ardente qu’il jeta un cri de douleur, se cabra et bondit
comme s’il devenait fou.

Les soldats, qu’il menaçait d’écraser, s’éloignèrent
précipitamment.

- À moi! à moi! criait d’Artagnan. Arrêtez! arrêtez! mon cheval a
le vertige.

En effet, en un instant, le sang parut lui sortir des yeux et il
devint blanc d’écume.

- À moi! criait toujours d’Artagnan sans que les soldats osassent
venir à son aide. À moi! me laisserez-vous tuer? Jésus Seigneur!

À peine d’Artagnan avait-il poussé ce cri, que la porte s’ouvrit,
et qu’Athos et Aramis l’épée à la main s’élancèrent. Mais grâce à
la ruse de d’Artagnan, le chemin était libre.

- Les prisonniers qui se sauvent! les prisonniers qui se sauvent!
cria le sergent.

- Arrête! arrête! cria d’Artagnan en lâchant la bride à son
cheval furieux, qui s’élança renversant deux ou trois hommes.

- Stop! stop! crièrent les soldats en courant à leurs armes.

Mais les prisonniers étaient déjà en selle, et une fois en selle
ils ne perdirent pas de temps, s’élançant vers la porte la plus
prochaine. Au milieu de la rue ils aperçurent Grimaud et Blaisois,
qui revenaient cherchant leurs maîtres.

D’un signe Athos fit tout comprendre à Grimaud, lequel se mit à la
suite de la petite troupe qui semblait un tourbillon et que
d’Artagnan, qui venait par derrière, aiguillonnait encore de la
voix. Ils passèrent sous la porte comme des ombres, sans que les
gardiens songeassent seulement à les arrêter, et se trouvèrent en
rase campagne.

Pendant ce temps, les soldats criaient toujours: Stop! stop! et le
sergent, qui commençait à s’apercevoir qu’il avait été dupe d’une
ruse, s’arrachait les cheveux.

Sur ces entrefaites, on vit arriver un cavalier au galop et tenant
un papier à la main.

C’était Mordaunt, qui revenait avec l’ordre.

- Les prisonniers? cria-t-il en sautant à bas de son cheval.

Le sergent n’eut pas la force de lui répondre, il lui montra la
porte béante et la chambre vide. Mordaunt s’élança vers les
degrés, comprit tout, poussa un cri comme si on lui eût déchiré
les entrailles, et tomba évanoui sur la pierre.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXII. Jésus Seigneur
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