PLUME DE POÉSIES
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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXVII. Londres

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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXVII. Londres Empty
MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXVII. Londres   Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXVII. Londres Icon_minitimeLun 15 Avr - 18:33

LXVII. Londres

Lorsque le bruit des chevaux se fut perdu dans le lointain,
d’Artagnan regagna le bord de la rivière, et se mit à arpenter la
plaine en s’orientant autant que possible sur Londres. Ses trois
amis le suivirent en silence, jusqu’à ce qu’à l’aide d’un large
demi-cercle ils eussent laissé la ville loin derrière eux.

- Pour cette fois, dit d’Artagnan lorsqu’il se crut enfin assez
loin du point de départ pour passer du galop au trot, je crois
bien que décidément tout est perdu, et que ce que nous avons de
mieux à faire est de gagner la France. Que dites-vous de la
proposition, Athos? ne la trouvez-vous point raisonnable?

- Oui, cher ami, répondit Athos; mais vous avez prononcé l’autre
jour une parole plus que raisonnable, une parole noble et
généreuse, vous avez dit: «Nous mourrons ici!» Je vous rappellerai
votre parole.

- Oh! dit Porthos, la mort n’est rien, et ce n’est pas la mort
qui doit nous inquiéter, puisque nous ne savons pas ce que c’est;
mais c’est l’idée d’une défaite qui me tourmente. À la façon dont
les choses tournent, je vois qu’il nous faudra livrer bataille à
Londres, aux provinces, à toute l’Angleterre, et en vérité nous ne
pouvons à la fin manquer d’être battus.

- Nous devons assister à cette grande tragédie jusqu’à la fin,
dit Athos; quel qu’il soit, ne quittons l’Angleterre qu’après le
dénouement. Pensez-vous comme moi, Aramis?

- En tout point, mon cher comte; puis je vous avoue que je ne
serais pas fâché de retrouver le Mordaunt; il me semble que nous
avons un compte à régler avec lui, et que ce n’est pas notre
habitude de quitter les pays sans payer ces sortes de dettes.

- Ah! ceci est autre chose, dit d’Artagnan, et voilà une raison
qui me paraît plausible. J’avoue, quant à moi, que, pour retrouver
le Mordaunt en question, je resterai s’il le faut un an à Londres.
Seulement logeons-nous chez un homme sûr et de façon à n’éveiller
aucun soupçon, car à cette heure, M. Cromwell doit nous faire
chercher, et autant que j’en ai pu juger, il ne plaisante pas,
M. Cromwell. Athos, connaissez-vous dans toute la ville une
auberge où l’on trouve des draps blancs, du rosbif raisonnablement
cuit et du vin qui ne soit pas fait avec du houblon ou du
genièvre?

- Je crois que j’ai votre affaire, dit Athos. De Winter nous a
conduits chez un homme qu’il disait être un ancien Espagnol
naturalisé Anglais de par les guinées de ses nouveaux
compatriotes. Qu’en dites-vous Aramis?

- Mais le projet de nous arrêter chez el señor Perez me paraît
des plus raisonnables, je l’adopte donc pour mon compte. Nous
invoquerons le souvenir de ce pauvre de Winter, pour lequel il
paraissait avoir une grande vénération; nous lui dirons que nous
venons en amateurs pour voir ce qui se passe; nous dépenserons
chez lui chacun une guinée par jour, et je crois que, moyennant
toutes ces précautions, nous pourrons demeurer assez tranquilles.

- Vous en oubliez une, Aramis, et une précaution assez importante
même.

- Laquelle?

- Celle de changer d’habits.

- Bah! dit Porthos, pourquoi faire, changer d’habits? nous sommes
si bien à notre aise dans ceux-ci!

- Pour ne pas être reconnus, dit d’Artagnan. Nos habits ont une
coupe et presque une couleur uniforme qui dénonce leur _Frenchman_
à la première vue. Or, je ne tiens pas assez à la coupe de mon
pourpoint ou à la couleur de mes chausses pour risquer, par amour
pour elles, d’être pendu à Tyburn ou d’aller faire un tour aux
Indes. Je vais m’acheter un habit marron. J’ai remarqué que tous
ces imbéciles de puritains raffolaient de cette couleur.

- Mais retrouverez-vous votre homme? dit Aramis.

- Oh! certainement, il demeurait Green-Hall street_, Bedford’s
Tavern;_ d’ailleurs j’irais dans la cité les yeux fermés.

- Je voudrais déjà y être, dit d’Artagnan, et mon avis serait
d’arriver à Londres avant le jour, dussions-nous crever nos
chevaux.

- Allons donc, dit Athos, car si je ne me trompe pas dans mes
calculs, nous ne devons guère en être éloignés que de huit ou dix
lieues.

Les amis pressèrent leurs chevaux, et effectivement ils arrivèrent
vers les cinq heures du matin. À la porte par laquelle ils se
présentèrent, un poste les arrêta; mais Athos répondit en
excellent anglais qu’ils étaient envoyés par le colonel Harrison
pour prévenir son collègue, M. Pride, de l’arrivée prochaine du
roi. Cette réponse amena quelques questions sur la prise du roi,
et Athos donna des détails si précis et si positifs, que si les
gardiens des portes avaient quelques soupçons, ces soupçons
s’évanouirent complètement. Le passage fut donc livré aux quatre
amis avec toutes sortes de congratulations puritaines.

Athos avait dit vrai; il alla droit à _Bedford’s Tavern_ et se fit
reconnaître de l’hôte, qui fut si fort enchanté de le voir revenir
en si nombreuse et si belle compagnie, qu’il fit préparer à
l’instant même ses plus belles chambres.

Quoiqu’il ne fît pas jour encore, nos quatre voyageurs, en
arrivant à Londres, avaient trouvé toute la ville en rumeur. Le
bruit que le roi, ramené par le colonel Harrison, s’acheminait
vers la capitale, s’était répandu dès la veille, et beaucoup ne
s’étaient point couchés de peur que le Stuart, comme ils
l’appelaient, n’arrivât dans la nuit et qu’ils ne manquassent son
entrée.

Le projet de changement d’habits avait été adopté à l’unanimité,
on se le rappelle, moins la légère opposition de Porthos. On
s’occupa donc de le mettre à exécution. L’hôte se fit apporter des
vêtements de toute sorte comme s’il voulait remonter sa garde-
robe. Athos prit un habit noir qui lui donnait l’air d’un honnête
bourgeois; Aramis, qui ne voulait pas quitter l’épée, choisit un
habit foncé de coupe militaire; Porthos fut séduit par un
pourpoint rouge et par des chausses vertes; d’Artagnan, dont la
couleur était arrêtée d’avance, n’eut qu’à s’occuper de la nuance,
et, sous l’habit marron qu’il convoitait, représenta assez
exactement un marchand de sucre retiré.

Quant à Grimaud et à Mousqueton, qui ne portaient pas de livrée,
ils se trouvèrent tout déguisés; Grimaud, d’ailleurs, offrait le
type calme, sec et raide de l’Anglais circonspect; Mousqueton,
celui de l’Anglais ventru, bouffi et flâneur.

- Maintenant, dit d’Artagnan, passons au principal; coupons-nous
les cheveux afin de n’être point insultés par la populace. N’étant
plus gentilshommes par l’épée, soyons puritains par la coiffure.
C’est, vous le savez, le point important qui sépare le
covenantaire du cavalier.

Sur ce point important, d’Artagnan trouva Aramis fort insoumis; il
voulait à toute force garder sa chevelure, qu’il avait fort belle
et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut qu’Athos, à
qui toutes ces questions étaient indifférentes, lui donnât
l’exemple. Porthos livra sans difficulté son chef à Mousqueton,
qui tailla à pleins ciseaux dans l’épaisse et rude chevelure.
D’Artagnan se découpa lui-même une tête de fantaisie qui ne
ressemblait pas mal à une médaille du temps de François Ier ou de
Charles IX.

- Nous sommes affreux, dit Athos.

- Et il me semble que nous puons le puritain à faire frémir, dit
Aramis.

- J’ai froid à la tête, dit Porthos.

- Et moi, je me sens envie de prêcher, dit d’Artagnan.

- Maintenant, dit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous-
mêmes et que nous n’avons point par conséquent la crainte que les
autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi; s’il a
marché toute la nuit, il ne doit pas être loin de Londres.

En effet, les quatre amis n’étaient pas mêlés depuis deux heures à
la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncèrent que
Charles arrivait. On avait envoyé un carrosse au-devant de lui, et
de loin le gigantesque Porthos, qui dépassait de la tête toutes
les têtes, annonça qu’il voyait venir le carrosse royal.
D’Artagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis qu’Athos et
Aramis écoutaient pour tâcher de se rendre compte eux-mêmes de
l’opinion générale. Le carrosse passa, et d’Artagnan reconnut
Harrison à une portière et Mordaunt à l’autre. Quant au peuple,
dont Athos et Aramis étudiaient les impressions, il lançait force
imprécations contre Charles.

Athos rentra désespéré.

- Mon cher, lui dit d’Artagnan, vous vous entêtez inutilement, et
je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon
compte je ne m’y attache qu’à cause de vous et par un certain
intérêt d’artiste en politique à la mousquetaire; je trouve qu’il
serait très plaisant d’arracher leur proie à tous ces hurleurs et
de se moquer d’eux. J’y songerai.

Dès le lendemain, en se mettant à sa fenêtre qui donnait sur les
quartiers les plus populeux de la Cité, Athos entendit crier le
bill du parlement qui traduisait à la barre l’ex-roi Charles Ier,
coupable présumé de trahison et d’abus de pouvoir.

D’Artagnan était près de lui. Aramis consultait une carte, Porthos
était absorbé dans les dernières délices d’un succulent déjeuner.

- Le parlement! s’écria Athos, il n’est pas possible que le
parlement ait rendu un pareil bill.

- Écoutez, dit d’Artagnan, je comprends peu l’anglais; mais,
comme l’anglais n’est que du français mal prononcé, voici ce que
j’entends: _Parliament’s bill;_ ce qui veut dire bill du
parlement, ou Dieu me damne, comme ils disent ici.

En ce moment l’hôte entrait; Athos lui fit signe de venir.

- Le parlement a rendu ce bill? lui demanda Athos en anglais.

- Oui milord, le parlement pur.

- Comment, le parlement pur! il y a donc deux parlements?

- Mon ami, interrompit d’Artagnan, comme je n’entends pas
l’anglais, mais que nous entendons tous l’espagnol, faites-nous le
plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vôtre, et
que, par conséquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en
retrouvez l’occasion.

- Ah! parfait, dit Aramis.

Quant à Porthos, nous l’avons dit, toute son attention était
concentrée sur un os de côtelette qu’il était occupé à dépouiller
de son enveloppe charnue.

- Vous demandiez donc? dit l’hôte en espagnol.

- Je demandais, reprit Athos dans la même langue, s’il y avait
deux parlements, un pur et un impur.

- Oh! que c’est bizarre! dit Porthos en levant lentement la tête
et en regardant ses amis d’un air étonné, je comprends donc
maintenant l’anglais? j’entends ce que vous dites.

- C’est que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son
sang-froid ordinaire.

- Ah! diable! dit Porthos, j’en suis fâché, cela m’aurait fait
une langue de plus.

- Quand je dis le parlement pur, señor, reprit l’hôte, je parle
de celui que M. le colonel Pride a épuré.

- Ah! vraiment, dit d’Artagnan, ces gens-ci sont bien ingénieux;
il faudra qu’en revenant en France je donne ce moyen à
M. de Mazarin et à M. le coadjuteur. L’un épurera au nom de la
cour, l’autre au nom du peuple, de sorte qu’il n’y aura plus de
parlement du tout.

- Qu’est-ce que le colonel Pride? demanda Aramis, et de quelle
façon s’y est-il pris pour épurer le parlement?

- Le colonel Pride, dit l’espagnol, est un ancien charretier,
homme de beaucoup d’esprit, qui avait remarqué une chose en
conduisant sa charrette: c’est que lorsqu’une pierre se trouvait
sur sa route, il était plus court d’enlever la pierre que
d’essayer de faire passer la roue par-dessus. Or, sur deux cent
cinquante et un membres dont se composait le parlement, cent
quatre-vingt-onze le gênaient et auraient pu faire verser sa
charrette politique. Il les a pris comme autrefois il prenait les
pierres, et les a jetés hors de là Chambre.

- Joli! dit d’Artagnan, qui, homme d’esprit surtout, estimait
fort l’esprit partout où il le rencontrait.

- Et tous ces expulsés étaient stuartistes? demanda Athos.

- Sans aucun doute, señor, et vous comprenez qu’ils eussent sauvé
le roi.

- Pardieu! dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorité.

- Et vous pensez, dit Aramis, qu’il consentira à paraître devant
un tel tribunal?

- Il le faudra bien, répondit l’espagnol; s’il essayait d’un
refus, le peuple l’y contraindrait.

- Merci, maître Perez, dit Athos; maintenant je suis suffisamment
renseigné.

- Commencez-vous à croire enfin que c’est une cause perdue,
Athos, dit d’Artagnan, et qu’avec les Harrison, les Joyce, les
Pride et les Cromwell, nous ne serons jamais à la hauteur?

- Le roi sera délivré au tribunal, dit Athos; le silence même de
ses partisans indique un complot.

D’Artagnan haussa les épaules.

- Mais, dit Aramis, s’ils osent condamner leur roi, ils le
condamneront à l’exil ou à la prison, voilà tout.

D’Artagnan siffla d’un petit air d’incrédulité.

- Nous le verrons bien, dit Athos; car nous irons aux séances, je
le présume.

- Vous n’aurez pas longtemps à attendre, dit l’hôte, car elles
commencent demain.

- Ah çà! répondit Athos, la procédure était donc instruite avant
que le roi eût été pris?

- Sans doute, dit d’Artagnan, on l’a commencée du jour où il a
été acheté.

- Vous savez, dit Aramis, que c’est notre ami Mordaunt qui a
fait, sinon le marché, du moins les premières ouvertures de cette
petite affaire.

- Vous savez, dit d’Artagnan, que partout où il me tombe sous la
main, je le tue, M. Mordaunt.

- Fi donc! dit Athos, un pareil misérable!

- Mais c’est justement parce que c’est un misérable que je le
tue, reprit d’Artagnan. Ah! cher ami, je fais assez vos volontés
pour que vous soyez indulgent aux miennes; d’ailleurs, cette fois,
que cela vous plaise ou non, je vous déclare que ce Mordaunt ne
sera tué que par moi.

- Et par moi, dit Porthos.

- Et par moi, dit Aramis.

Touchante unanimité, s’écria d’Artagnan, et qui convient bien à de
bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville;
ce Mordaunt lui-même ne nous reconnaîtrait point à quatre pas avec
le brouillard qu’il fait.

Allons boire un peu de brouillard.

- Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bière.

Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le
dit vulgairement, l’air du pays.
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