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 Louis Fréchette (1839-1908) À Mme Albani

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MessageSujet: Louis Fréchette (1839-1908) À Mme Albani   Ven 19 Avr - 20:30

À Mme Albani

À l'occasion de son concert de charité
à Québec, le 13 mai 1890.

N'est-ce pas, Albani - lorsque tu provoquais
Ces applaudissements qui font tressaillir l'âme -
Que tu t'es dit : - Ce bruit, ces bravos, ces bouquets,
C'est la Patrie heureuse et fière qui m'acclame?

Et n'est-ce pas qu'aussi jamais tu ne rêvas,
Sur ta route - chemin de rose et d'améthiste -
Accueil enthousiaste et concert de vivats
Mieux faits pour enivrer et la femme et l'artiste?

Oh! oui, c'est la Patrie; et même plus encor!
Car, sur ton front nimbé que la gloire environne,
Tu vois Québec, la ville au merveilleux décor,
Venir poser ce soir sa plus fraîche couronne.

Et - tu le sais - ailleurs, si d'un éclat plus beau
La richesse a doré de plus vastes coupoles,
Québec, du sol sacré vénérable lambeau,
Est encor la plus chère entre nos métropoles.
Des plaines d'Abraham aux clochers de Saint-Roch,
On la verra toujours, par nulle autre éclipsée,
Superbement drapée en son manteau de roc,
Du pays des aïeux sentinelle avancée!

Sa gloire est une chaîne aux immortels anneaux;
C'est la ville des preux et des grands coups d'épée;
Et quand le vent, la nuit, siffle dans ses créneaux,
On sent passer dans l'air des souffles d'épopée.

Oui, Québec, Albani, c'est la cité des preux:
Et du passant ému les pas deviennent graves,
S'il songe que chacun de ces pavés poudreux
A mêlé sa poussière à la cendre des braves.

Québec, c'est le foyer, l'âtre jamais éteint
Où du patriotisme ardent couve la flamme:
Et son rocher géant qu'on voit dans le lointain,
C'est le mât du navire où flotte l'oriflamme.

Ailleurs, c'est l'avenir; Québec c'est le passé:
Sur ses frontons témoins de luttes légendaires,
A cent noms de héros se mêle entrelacé
Celui de nos Dantons et de nos Lacordaires.

Et puis, reflet serein des choses d'autrefois,
La Poésie et l'Art planent dans son enceinte :
Pour nous tous, c'est Athène et La Mecque à la fois,
La ville académique avec la ville sainte.
Son forum, tour à tour pacifique et guerrier,
A la tente d'Achille et le salon d'Horace;
Mais, que brille en sa main la palme ou le laurier,
Dans sa poitrine bat le coeur de notre race.

Enfin, c'est le berceau béni des anciens jours;
Le patrimoine auquel le sang même nous lie...
Quand on l'aime une fois on l'adore toujours;
Et quand on l'a connu jamais on l'oublie.
Or, c'est Québec entier, ô notre illustre enfant,
Qui vient, ce soir - bonheur, hélas, bien éphémère! -
Ivre d'enthousiasme et le coeur triomphant,
T'offrir en sa fierté son doux baiser de mère.

Orgueilleuse de ses souvenirs immortels;
Elle salue en toi sa gloire rajeunie:
Et ses muses en choeur désertent leurs autels,
Pour rendre un solennel hommage à ton génie.

Tu passes parmi nous comme une vision;
Mais ton pays auquel tant d'amour te rattache,
Ce soir, te remercie avec effusion
D'avoir porté si loin son nom, pur et sans tache.

Car, si courbé qu'il soit devant le dieu Dollar,
Le monde, qu'un besoin d'idéal vierge affame,
En acclamant chez toi la prêtresse de l'Art,
S'incline aussi devant la vertu de la femme.
Aussi, chère Albani, dans nos moments troublés
Par les brandons en feu de l'âpre politique,
Dès que ta voix répond aux rappels redoublés,
Tout s'oublie, excepté l'instinct patriotique.

Quand l'orage a brouillé l'eau de son clair bassin,
La source jusqu'au fond s'obscurcit et se voile;
Mais qu'une étoile d'or se penche sur son sein,
La surface s'éclaire et réfléchit l'étoile!
Poète, on t'applaudit! poète on te couronne!
Le laurier du vainqueur sur ta tête rayonne;
Le passant jette à flots des fleurs sur ton chemin;
Au tournoi de la lyre on t'a cédé l'arène;
Ta muse à ses rivaux sourit en souveraine :
Et je ne suis plus là pour te serrer la main!

Pourtant, naguère encor, suivant la même étoile,
Nous n'avions qu'une nef, nous n'avions qu'une voile;
Nos luths comme nos coeurs vibraient à l'unisson.
Poètes de vingt ans, c'étaient luttes sans trève :
C'était à qui de nous ferait le plus beau rêve,
C'était à qui ferait la plus belle chanson.

Nous rêvions, nous chantions, - c'était là notre vie.
Et, rivaux fraternels, sans fiel et sans envie,
A la muse des vers nous faisions notre cour.
Tu charmais les zéphyrs, je narguais la bourrasque;
Et nous voguions tous deux, toi songeur, moi fantasque,
L'âme ivre de printemps, de soleil et d'amour.
Nos soirs étaient sereins, nos matins étaient roses,
Tout était calme et pur; nuls nuages moroses
N'estompaient l'horizon - ô présage moqueur!
J'aimais... et je croyais à l'amitié fidèle;
Tout me parlait d'espoir, quand le sort, d'un coup d'aile,
Brisa mes rêves d'or, ma boussole et mon coeur!

L'orage m'emporta loin de la blonde rive
Où ton esquif flottait toujours à la dérive,
Bercé par des flots bleus pleins d'ombrages mouvants.
Et depuis, ballotté par la mer écumante,
Hochet de l'ouragan, jouet de la tourmente,
J'erre de vague en vague à la merci des vents.

Oui, je suis loin, ami! mais parfois les rafales
M'apportent des lambeaux de clameurs triomphales;
Et j'écoute, orgueilleux, ton nom que l'on redit...
Alors je me demande, en secret, dans mon âme,
Si tu songes parfois, quand la foule t'acclame,
A celui qui jadis tant de fois t'applaudit.
Chicago, octobre 1869.
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Louis Fréchette (1839-1908) À Mme Albani
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