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 François-Xavier Garneau (1809-1866) Le rêve du soldat

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James
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MessageSujet: François-Xavier Garneau (1809-1866) Le rêve du soldat   Sam 15 Juin - 21:44

Le rêve du soldat

Quand la France héroïque inscrivait sur la pierre
Les exploits de ses fils devant la foule altière,
Les vieux rois inclinaient leur front;
Et lorsque de la nuit flottaient les voiles sombres,
Ils croyaient voir paraître encor leurs grandes ombres
Sur tous les points de l'horizon.
D'Alkmaer brillaient les bayonnettes,
Le sabre achevait les défaites
De Marengo, puis d'Iéna:
Et sur ces têtes couronnées
Le cauchemar jetait les journées
De Freidland et de Moscowa.

Moi, jeune étranger, seul, isolé dansla foule,
À chaque cri semblable au tonnerre qui roule
Je saisissais un souvenir.
Je disais: Je descends des fils de la Neustrie,
Nos aïeux appelaient la France leur patrie,
Comme elle ils surent conquérir.
Les chainps d'Hastings, Naples, Byzance,
Furent témoins de leur vaillance;

À qui doit-on la liberté?
Les barons normands la léguèrent'
Les preux d'Albion la gardèrent
Pure pour la postérité.

Les vieux guerriers veillaient alors aux Invalides,
Aux fenêtres passaient leurs lumières rapides,
Car ce jour était grand pour eux.
Un seul manquait: soldat d'Egypte et de Russie,
Devant l'arc d'alliance, enfin, que sa patrie
Renouvelle avec d'anciens preux;
Il relisait sur les murailles
Les histoires de leurs batailles
Et les noms inscrits aux arceaux;
Puis à genoux pressant la pierre,
Il répétait une prière,
Prière sainte du héros!

Il priait, quand soudain dans l'air il croit entendre
Une marche guerrière et qui semble descendre
En sons mâles devers ces lieux:
Puis comme un bruit de pas mesurés qui s'avance,
Et puis, bientôt il vit les grands guerriers de France
Sortir d'un nuage des cieux.
Devant le spectacle sublime
De la poussière qui s'anime
De tous ces héros du passé,
Le vieux soldat que la mitraille
A mutilé dans la bataille,
D'un saint effroi se sent troublé.

Et l'immortel cortége, au front pâle et sévère,
Défilait d'un pas lent, et chacun sur la pierre
Léguait un nom au monument.
Le premier c'est Clovis, fondateur d'un empire
Que quatorze cents ans n'ont encor pu détruire.
Il lui donna pour fondement
Soissons, immortelle victoire,
Où les Francs consacrent sa gloire
Par la défaite des Romains;
Et Tolbiac où de son glaive
De leurs corps sanglants il élève
Une digue aux cruels Germains.

Le voilà celui qui, sans égal mille années,
De la France porta si haut les destinées,
Charlemagne! ce vaste nom
Qu'avec étonnement, l'homme contemple encore
Dans ces temps reculés, ainsi qu'un météore,
Éclaire partout, l'horizon...
Mais déjà sa grande ombre passe
Et celle de Roland s'efface
Avec la foule des guerriers,
Dont les héroïques histoires
De batailles et de victoires
Embrasaient tant les chevaliers.

Muet, le vieux soldat de l'oeil suivait ces ombres
S'avançant lentement vers les nuages sombres

Qui lui dérobaient l'horizon.
Leurs yeux creux et perçants brillaient sous leur paupière
Et leurs habits semblaient couverts de la poussière
Des vieux sépulcres de Memnon.
Voici Guillaume d'Angleterre,
Conquérant, sa fortune altière
N'a pas trahi ses derniers jours,
Et même son ombre terrible
Semblant encor plus inflexible
De sa tombe règne toujours.

Plus loin c'est Jeanne d'Arc, Lafayette, Xaintrailles,
Lahire, Barbazan vieillis dans les batailles,
Et le vainqueur de Formigny.
Dunois et Richemont, Buchan passaient à peine
Qu'un fantôme paraît derrière eux et se traîne,
Personne n'est auprès de lui.

Quelle est donc cette ombre inconnue
Qui semble appréhender la vue
De tant de redoutables preux?
Son nom? il a trahi sa patrie,
Bourgogne, ton âme flétrie,
Non, ne verra jamais les Dieux.

Chacun le fuit; son front que couvre de ses rides
Le mal à l'oeil furtif, aux prunelles livides,
Semble plier sous les méfaits.
Condamné du destin, pour expier ta peine,
A traîner à tes pieds une éternelle chaîne
Qui ne te quittera jamais,

Ombre perfide, ombre sinistre,
Des discordes lâche ministre,
Annonces-tu quelque malheur?
Comme cette vapeur fatale
Qui sur la rive orientale
Présage l'orage au pêcheur.

Mais il est déjà loin ce fantôme coupable
Qui subit chaque jour le décrêt redoutable,
Arrêt de malédiction!
Son exemple funeste est commun à chaque âge:
L'homme est comme un navire assailli par l'orage,
Victime de l'ambition.

Le ciel a rendu sa justice
Que son jugement s'accomplisse:
Personne ne plaint les pervers,
Car sur la terre il est encore
Plus de vertu qui nous honore
Que de crimes dans les enfers.

Les chevaliers vainqueurs dans le combat des trente!
De leurs casques d'airain une aigle menaçante
Couronne le vaste cimier.
À chaque pas qu'ils font de leurs cottes de maille,
Que le sang si souvent teignit dans la bataille,
Résonne sourdement l'acier.

Héros qui méprisaient la vie,
Pour la gloire de leur patrie
Ils ne lui refusèrent pas
Leurs bras et leurs fermes épées
Que leur valeur avait trempées
Dans le carnage des combats.
Ils passaient, ils passaient, ces preux dont la victoire
Illumine le front de couronnes de gloire,
Qui ne s'effaceront jamais;
Tels que les flots pressés des humides abîmes
Roulent sous l'aquilon leurs blanchissantes cimes
Que dore en passant de ses traits
Le soleil au sein des nuages;
Ou que, sur les cimes sauvages
Des pics élancés dans les cieux,
Les aigles, en ouvrant leurs ailes,
Brillent aux voûtes éternelles
Pour disparaître ensuite aux yeux.

Henri quatre et Sully que la France révère,
Dont les noms sont encor bénis dans la chaumière,
S'éloignaient en s'entretenant,
Lorsque Louis parut et baptisa son âge,
Et trois fois à l'Europe imposa son servage,
Mais enchaînait en éclairant.
Quelle suite noble et fameuse,
Quelle couronne glorieuse
Pour un guerrier triomphateur!
La force s'allie au génie
Annonçant par leur harmonie
Le siècle civilisateur.

Mais voici les grands jours des tempêtes civiles,
Où les trônes tremblants sur leurs bases fragiles
Voyaient gonfler avec effroi
La lave des volcans, les fureurs populaires,
Qui débordent partout sur leurs pieds séculaires
Et ne respectent plus de loi.
En vain les rois contre l'orage
Des vieux restes de l'esclavage
Veulent élever un rempart,
La liberté qui les anime
Donne à ses fils l'élan sublime
Et triomphe de toute part.

Les voilà, ce sont eux! l'Europe est leur histoire,
Et cent lieux immortels, éternisant leur gloire,
Consacrent leurs noms à jamais.
Les échos du Kremlim, la voix des pyramides
Sans cesse rediront dans les siècles rapides
Les exploits des soldats français.
Triomphante, leur aigle altière
Au front de l'Europe entière
Flotta de Cadix à Moscou.
Les rois qui disaient à ces braves :
Soumettez-vous, soyez esclaves,
Pleins de terreur fuyaient partout.

Ils passaient, ces héros tout couverts de poussière,
Les yeux étincelants, la démarche guerrière
Comme ils l'avaient dans les combats.
Et les chevaux serrés en colonnes volantes,
Secouant dans les airs leurs narines brûlantes,
Faisaient gronder l'arc sous leurs pas.
Comme aux jours de la république
De loin la phalange héroïque
Venait passer devant ses yeux;
Et le vieux soldat de l'empire
Ému, troublé jusqu'au délire,
Tendait ses bras tremblants vers eux.

Napoléon paraît dans la foule immortelle,
Dont la gloire vivra, grandissante, éternelle,
Quand à son aspect le soldat,
Saisi d'enthousiasme, hélas! se croit encore
Aux jours glorieux où, dans les déserts du Maure,
Sous lui jadis il triompha.
En vain il l'appelle, il s'écrie :
Avec vous loin de la patrie,
Je combattais sur le Jourdain...
Le charme tout-à-coup s'efface,
Il n'aperçut plus dans l'espace
Que l'arc blanchi par le matin.

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