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 Denis Diderot. (1713-1784) CHAPITRE XL. RÊVE DE MIRZOZA.

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MessageSujet: Denis Diderot. (1713-1784) CHAPITRE XL. RÊVE DE MIRZOZA.   Denis Diderot. (1713-1784) CHAPITRE XL.  RÊVE DE MIRZOZA. Icon_minitimeLun 3 Sep - 11:24

CHAPITRE XL.

RÊVE DE MIRZOZA.


Après que Mangogul eut achevé le discours académique de Girgiro
l'entortillé, il fit nuit, et l'on se coucha.

Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond; mais la
conversation de la veille lui revint dans la tête en dormant; et les
idées qui l'avaient occupée se mêlant avec d'autres, elle fut tracassée
par un songe bizarre, qu'elle ne manqua pas de raconter au sultan.

«J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je me suis sentie
transportée dans une galerie immense toute pleine de livres: je ne vous
dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent alors pour moi ce qu'ils
sont pour bien d'autres qui ne dorment pas: je ne regardai pas un seul
titre; un spectacle plus frappant m'attira tout entière.

«D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient les livres,
s'élevaient des piédestaux sur lesquels étaient posés des bustes de
marbre et d'airain d'une grande beauté: l'injure des temps les avait
épargnés; à quelques légères défectuosités près, ils étaient entiers et
parfaits; ils portaient empreintes cette noblesse et cette élégance que
l'antiquité a su donner à ses ouvrages; la plupart avaient de longues
barbes, de grands fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.

«J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur mérite,
lorsqu'une femme(71) sortit de l'embrasure d'une fenêtre, et m'aborda:
sa taille était avantageuse, son pas majestueux et sa démarche noble; la
douceur et la fierté se confondaient dans ses regards; et sa voix avait
je ne sais quel charme qui pénétrait; un casque, une cuirasse, avec une
jupe flottante de satin blanc, faisaient tout son ajustement. «Je
connais votre embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre
curiosité. Les hommes dont les bustes vous ont frappée furent mes
favoris; ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts,
dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la terre les
plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les délices de leurs
contemporains, sont l'admiration du siècle présent. Approchez-vous, et
vous apercevrez en bas-reliefs, sur les piédestaux qui soutiennent leurs
bustes, quelque sujet intéressant qui vous indiquera du moins le
caractère de leurs écrits.»

(71: Minerve.)

«Le premier buste que je considérai était un vieillard majestueux qui me
parut aveugle(72): il avait, selon toute apparence, chanté des combats;
car c'étaient les sujets des côtés de son piédestal; une seule figure
occupait la face antérieure; c'était un jeune héros: il avait la main
posée sur la garde de son cimeterre, et l'on voyait un bras de femme qui
l'arrêtait par les cheveux, et qui semblait tempérer sa colère.

(72: Homère.)

«On avait placé vis-à-vis de ce buste celui d'un jeune homme(73);
c'était la modestie même: ses regards étaient tournés sur le vieillard
avec une attention marquée: il avait aussi chanté la guerre et les
combats; mais ce n'était pas les seuls sujets qui l'avaient occupé; car
des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal représentait d'un côté
des laboureurs courbés sur leurs charrues, et travaillant à la culture
des terres, et de l'autre, des bergers étendus sur l'herbe et jouant de
la flûte entre leurs moutons et leurs chiens.

(73: Virgile.)

«Le buste placé au-dessous du vieillard, et du même côté, avait le
regard effaré(74); il semblait suivre de l'oeil quelque objet qui
fuyait, et l'on avait représenté au-dessous une lyre jetée au hasard,
des lauriers dispersés, des chars brisés et des chevaux fougueux
échappés dans une vaste plaine.

(74: Pindare.)

«Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intéressa(75); il me semble
que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin et pointu, le
regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on avait orné son
piédestal étaient si chargés, que je ne finirais point si j'entreprenais
de vous les décrire.

(75: Horace.)

«Après en avoir examiné quelques autres, je me mis à interroger ma
conductrice.

«Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vérité sur ses lèvres
et la probité sur son visage?

«-Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de l'autre. Il
s'occupa, tant qu'il vécut, à rendre ses concitoyens éclairés et
vertueux; et ses concitoyens ingrats lui ôtèrent la vie(76).

(76: Socrate.)

«-Et ce buste qu'on a mis au-dessous?

«-Lequel? celui qui paraît soutenu par les Grâces qu'on a sculptées sur
les faces de son piédestal?

«-Celui-là même.

«-C'est le disciple(77) et l'héritier de l'esprit et des maximes du
vertueux infortuné dont je vous ai parlé.

(77: Platon.)

«-Et ce gros joufflu, qu'on a couronné de pampre et de myrte, qui
est-il?

«-C'est un philosophe aimable(78), qui fit son unique occupation de
chanter et de goûter le plaisir. Il mourut entre les bras de la Volupté.

(78: Anacréon.)

«-Et cet autre aveugle?

«-C'est(79)...» me dit-elle.

(79: La Motte?)

«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais en pays de
connaissance; et je m'approchai avec précipitation du buste qu'on avait
placé en face(80). Il était posé sur un trophée des différents attributs
des sciences et des arts: les Amours folâtraient entre eux sur un des
côtés de son piédestal. On avait groupé sur l'autre les génies de la
politique, de l'histoire et de la philosophie. On voyait sur le
troisième, ici deux armées rangées en bataille: l'étonnement et
l'horreur régnaient sur tous les visages; on y découvrait aussi des
vestiges de l'admiration et de la pitié. Ces sentiments naissaient
apparemment des objets qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme
expirant, et à ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes
contre lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et
le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les
membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en lettres
d'or:

(80: Voltaire.)

......... Hélas! c'était son fils(81)!

(81: Vers de la Henriade, chant VIII, v. 260.)

«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un poignard dans le
sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple nombreux. Les uns
détournaient les yeux, et les autres fondaient en larmes. On avait gravé
ces mots autour de ce bas-relief:

Est-ce vous, Nérestan(82)?.......

(82: Vers de Zaïre, acte V, scène IX.)

«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me fit
tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes vêtus de
longues robes noires, qui se précipitaient en foule dans la galerie. Les
uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait une vapeur grossière, les
autres des guirlandes d'oeillet d'Inde et d'autres fleurs cueillies
sans choix, et arrangées sans goût. Ils s'attroupèrent autour des
bustes, et les encensèrent en chantant des hymnes en deux langues qui me
sont inconnues. La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui
leurs couronnes donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques
reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et tomber
à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares une
querelle(83) sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré des autres,
fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point d'en venir aux
mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un regard et rétablit le
calme dans sa demeure.

(83: Querelle des anciens et des modernes.)

«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte opposée
une longue file de pygmées. Ces petits hommes n'avaient pas deux coudées
de hauteur, mais en récompense ils portaient des dents fort aiguës et
des ongles fort longs. Ils se séparèrent en plusieurs bandes, et
s'emparèrent des bustes. Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs,
et le parquet était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus
insolents s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur
des têtes, et leur donnaient des croquignoles(84). Mais ce qui me
réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin
d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée. Aussi, en
les considérant de fort près, les trouvai-je presque tous camus.

(84: Les critiques.)

«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et le châtiment
de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette guerre dure, et toujours à
leur désavantage. J'en use moins sévèrement avec eux qu'avec les robes
noires. L'encens de ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts
des autres finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais
comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer ici, je vous
conseille de passer à de nouveaux objets.»

«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier occupé par
une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni dents ni ongles, mais
en revanche ils étaient armés de rasoirs et de ciseaux. Ils tenaient
entre leurs mains des têtes qui paraissaient animées, et s'occupaient à
couper à l'une les cheveux, à arracher à l'autre le nez et les oreilles,
à crever l'oeil droit à celle-ci, l'oeil gauche à celle-là, et à les
disséquer presque toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient
à les considérer et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les
plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les hauts
cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en entendis une qui
redemandait son nez, et qui représentait qu'il ne lui était pas possible
de se montrer sans cette pièce.

«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle. Ce nez, qui
fait votre regret, vous défigurait. Il était long, long... Vous n'auriez
jamais fait fortune avec cela. Mais depuis qu'on vous l'a raccourci,
taillé, vous êtes charmante; et l'on vous courra...(85)»

(85: Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis,
censeurs.)

«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus loin
d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre avec des
lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les rajustaient à
quelques vieilles têtes à qui le temps les avait enlevées(86).

(86: Les commentateurs, scoliastes, etc.)

«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y réussissaient; les
autres mettaient le nez à la place de l'oreille, ou l'oreille à la place
du nez, et les têtes n'en étaient que plus défigurées.

«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses signifiaient;
je le demandai à ma conductrice, et elle avait la bouche ouverte pour me
répondre, lorsque je me suis réveillée en sursaut.»

-Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait développé bien
des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis que nous nous
adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.

-Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé le
privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre cour!

-Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre songe, ou
personne.

«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.





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Denis Diderot. (1713-1784) CHAPITRE XL. RÊVE DE MIRZOZA.
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