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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VI. D’Artagnan à quarante ans

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VI. D’Artagnan à quarante ans   Dim 7 Avr - 15:38

VI. D’Artagnan à quarante ans

Hélas! depuis l’époque où, dans notre roman _des Trois
Mousquetaires_, nous avons quitté d’Artagnan, rue des Fossoyeurs,
12, il s’était passé bien des choses, et surtout bien des années.

D’Artagnan n’avait pas manqué aux circonstances, mais les
circonstances avaient manqué à d’Artagnan. Tant que ses amis
l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa
poésie; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui
s’assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait
de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si
d’Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût
devenu un homme supérieur. Athos le quitta le premier, pour se
retirer dans cette petite terre dont il avait hérité du côté de
Blois; Porthos, le second, pour épouser sa procureuse; enfin,
Aramis, le troisième, pour entrer définitivement dans les ordres
et se faire abbé. À partir de ce moment, d’Artagnan, qui semblait
avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva
isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans
laquelle il sentait qu’il ne pouvait devenir quelque chose qu’à la
condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se
dire, une part du fluide électrique qu’il avait reçu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d’Artagnan ne
s’en trouva que plus isolé; il n’était pas d’assez haute
naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s’ouvrissent
devant lui; il n’était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour
faire croire qu’il voyait la haute société; il n’était pas assez
gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance
native, en tirant son élégance de lui-même. Quelque temps le
souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprimé à l’esprit du
jeune lieutenant une certaine poésie; mais comme celui de toutes
les choses de ce monde, ce souvenir périssable s’était peu à peu
effacé; la vie de garnison est fatale, même aux organisations
aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient
l’individualité de d’Artagnan, la nature matérielle l’avait peu à
peu emporté, et tout doucement, sans s’en apercevoir lui-même,
d’Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours à
cheval, était devenu (je ne sais comment cela s’appelait à cette
époque) ce qu’on appelle de nos jours un _véritable troupier._

Ce n’est point que pour cela d’Artagnan eût perdu de sa finesse
primitive; non pas. Au contraire, peut-être, cette finesse s’était
augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une
enveloppe un peu grossière; mais cette finesse il l’avait
appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie; au
bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l’entendent,
c’est-à-dire à avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse.

Et d’Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue
Tiquetonne, à l’enseigne de _La Chevrette._

Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse
de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-cinq à vingt-six
ans, s’était singulièrement éprise de lui; et après quelques
amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois
d’Artagnan avait fait semblant de passer son épée au travers du
corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant à tout
jamais, après avoir vendu furtivement quelques pièces de vin et
emporté l’argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout,
qui se flattait de cette douce idée qu’elle était veuve, soutenait
hardiment qu’il était trépassé. Enfin, après trois ans d’une
liaison que d’Artagnan s’était bien gardé de rompre, trouvant
chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréables que jamais,
car l’une faisait crédit de l’autre, la maîtresse eut
l’exorbitante prétention de devenir femme, et proposa à d’Artagnan
de l’épouser.

- Ah! fi! répondit d’Artagnan. De la bigamie, ma chère! Allons
donc, vous n’y pensez pas!

- Mais il est mort, j’en suis sûre.

- C’était un gaillard très contrariant et qui reviendrait pour
nous faire pendre.

- Eh bien, s’il revient, vous le tuerez; vous êtes si brave et si
adroit!

- Peste! ma mie! autre moyen d’être pendu.

- Ainsi vous repoussez ma demande?

- Comment donc! mais avec acharnement!

La belle hôtelière fut désolée. Elle eût fait bien volontiers de
M. d’Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu:
c’était un si bel homme et une si fière moustache!

Vers la quatrième année de cette liaison vint l’expédition de
Franche-Comté. D’Artagnan fut désigné pour en être et se prépara à
partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des
promesses solennelles de rester fidèle; le tout de la part de
l’hôtesse, bien entendu. D’Artagnan était trop grand seigneur pour
rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu’il
pourrait pour ajouter encore à la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connaît le courage de d’Artagnan; il paya
admirablement de sa personne, et, en chargeant à la tête de sa
compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le
coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber
de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et
tous ceux qui avaient espoir de lui succéder dans son grade dirent
à tout hasard qu’il l’était. On croit facilement ce qu’on désire;
or, à l’armée depuis les généraux de division qui désirent la mort
du général en chef, jusqu’aux soldats qui désirent la mort des
caporaux, tout le monde désire la mort de quelqu’un.

Mais d’Artagnan n’était pas homme à se laisser tuer comme cela.
Après être resté pendant la chaleur du jour évanoui sur le champ
de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir à lui; il
gagna un village, alla frapper à la porte de la plus belle maison,
fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent-
ils blessés; il fut choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que
jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois
en France la route de Paris, et une fois à Paris la direction de
la rue Tiquetonne.

Mais d’Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau
d’homme complet, sauf l’épée, installé contre la muraille.

- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!

Il va sans dire que d’Artagnan songeait toujours au mari.

Il s’informa: nouveau garçon, nouvelle servante; la maîtresse
était allée à la promenade.

- Seule! demanda d’Artagnan.

- Avec monsieur.

- Monsieur est donc revenu?

- Sans doute, répondit naïvement la servante.

- Si j’avais de l’argent, se dit d’Artagnan à lui-même, je m’en
irai; mais je n’en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils
de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet
importun revenant.

Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes
circonstances rien n’est plus naturel que le monologue, quand la
servante, qui guettait à la porte, s’écria tout à coup:

- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.

D’Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au
tournant de la rue Montmartre, l’hôtesse qui revenait suspendue au
bras d’un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des
airs qui rappelèrent agréablement Porthos à son ancien ami.

- C’est là monsieur? se dit d’Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi,
ce me semble!

Et il s’assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.

L’hôtesse en entrant aperçut tout d’abord d’Artagnan et jeta un
petit cri.

À ce petit cri, d’Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut à
elle et l’embrassa tendrement.

Le Suisse regardait d’un air stupéfait l’hôtesse qui demeurait
toute pâle.

- Ah! c’est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle
dans le plus grand trouble.

- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frère? dit
d’Artagnan sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu’il
jouait.

Et, sans attendre qu’elle répondît, il se jeta dans les bras de
l’Helvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

- Quel est cet homme? demanda-t-il.

L’hôtesse ne répondit que par des suffocations.

- Quel est ce Suisse? demanda d’Artagnan.

- Monsieur va m’épouser, répondit l’hôtesse entre deux spasmes.

- Votre mari est donc mort enfin?

- Que vous imborde? répondit le Suisse.

- Il m’imborde beaucoup, répondit d’Artagnan, attendu que vous ne
pouvez épouser madame sans mon consentement et que...

- Et gue?... demanda le Suisse.

- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel
uniforme doré, d’Artagnan était enveloppé d’une espèce de manteau
gris; le Suisse avait six pieds, d’Artagnan n’en avait guère plus
de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d’Artagnan lui sembla un
intrus.

- Foulez-vous sordir d’izi? demanda le Suisse en frappant
violemment du pied comme un homme qui commence sérieusement à se
fâcher.

- Moi? pas du tout! dit d’Artagnan.

- Mais il n’y a qu’à aller chercher main-forte, dit un garçon qui
ne pouvait comprendre que ce petit homme disputât la place à cet
homme si grand.

- Toi, dit d’Artagnan que la colère commençait à prendre aux
cheveux et en saisissant le garçon par l’oreille, toi, tu vas
commencer par te tenir à cette place, et ne bouge pas ou j’arrache
ce que je tiens. Quant à vous, illustre descendant de Guillaume
Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma
chambre et qui me gênent, et partir vivement pour chercher une
autre auberge.

Le Suisse se mit à rire bruyamment.

- Moi bardir! dit-il, et bourguoi?

- Ah! c’est bien! dit d’Artagnan, je vois que vous comprenez le
français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous
expliquerai le reste.

L’hôtesse, qui connaissait d’Artagnan pour une fine lame, commença
à pleurer et à s’arracher les cheveux.

D’Artagnan se retourna du côté de la belle éplorée.

- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.

- Pah! répliqua le Suisse, à qui il avait fallu un certain temps
pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite
d’Artagnan; pah! qui êtes fous, t’apord, pour me broboser t’aller
faire un tour avec fous!

- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, dit
d’Artagnan, et par conséquent votre supérieur en tout; seulement,
comme il ne s’agit pas de grade ici, mais de billet de logement,
vous connaissez la coutume. Venez chercher le vôtre; le premier de
retour ici reprendra sa chambre.

D’Artagnan emmena le Suisse malgré les lamentations de l’hôtesse,
qui, au fond, sentait son coeur pencher pour l’ancien amour, mais
qui n’eût pas été fâchée de donner une leçon à cet orgueilleux
mousquetaire, qui lui avait fait l’affront de refuser sa main.

Les deux adversaires s’en allèrent droit aux fossés Montmartre, il
faisait nuit quand ils y arrivèrent; d’Artagnan pria poliment le
Suisse de lui céder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci
refusa d’un signe de tête et tira son épée.

- Alors, vous coucherez ici, dit d’Artagnan; c’est un vilain
gîte, mais ce n’est pas ma faute et c’est vous qui l’aurez voulu.

Et à ces mots il tira le fer à son tour et croisa l’épée avec son
adversaire.

Il avait affaire à un rude poignet, mais sa souplesse était
supérieure à toute force. La rapière de l’Allemand ne trouvait
jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reçut deux coups d’épée
avant de s’en être aperçu, à cause du froid; cependant, tout à
coup, la perte de son sang et la faiblesse qu’elle lui occasionna
le contraignirent de s’asseoir.

- Là! dit d’Artagnan, que vous avais-je prédit? vous voilà bien
avancé, entêté que vous êtes! Heureusement que vous n’en avez que
pour une quinzaine de jours. Restez-là, et je vais vous envoyer
vos habits par le garçon. Au revoir. À propos, logez-vous rue
Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri,
si c’est toujours la même hôtesse. Adieu.

Et là-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet
les hardes au Suisse, que le garçon trouva assis à la même place
où l’avait laissé d’Artagnan, et tout consterné encore de l’aplomb
de son adversaire.

Le garçon, l’hôtesse et toute la maison eurent pour d’Artagnan les
égards que l’on aurait pour Hercule s’il revenait sur la terre
pour y recommencer ses douze travaux.

Mais lorsqu’il fut seul avec l’hôtesse:

- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance
qu’il y a d’un Suisse à un gentilhomme; quant à vous, vous vous
êtes conduite comme une cabaretière. Tant pis pour vous, car à
cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J’ai chassé
le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne
prends pas gîte là où je méprise. Holà, garçon! qu’on emporte ma
valise au _Muid d’amour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.

D’Artagnan fut à ce qu’il paraît, en disant ces paroles, à la fois
majestueux et attendrissant. L’hôtesse se jeta à ses pieds, lui
demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de
plus? la broche tournait, le poêle ronflait, la belle Madeleine
pleurait; d’Artagnan sentit la faim, le froid et l’amour lui
revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonné, il resta.

Voilà comment d’Artagnan était logé rue Tiquetonne, à l’hôtel de
_La Chevrette._


VII. D’Artagnan est embarrassé, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide

D’Artagnan s’en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif
plaisir à porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant à ce beau
diamant qui avait été à lui et qu’un instant il avait vu briller
au doigt du premier ministre.

- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j’en
ferais à l’instant même de l’argent, j’achèterais quelques
propriétés autour du château de mon père, qui est une jolie
habitation, mais qui n’a, pour toutes dépendances, qu’un jardin,
grand à peine comme le cimetière des Innocents, et là,
j’attendrais, dans ma majesté, que quelque riche héritière,
séduite par ma bonne mine, me vînt épouser; puis j’aurais trois
garçons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du
second, un beau soldat comme Porthos; et du troisième un gentil
abbé comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la
vie que je mène; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre
qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.

Qu’aurait dit d’Artagnan s’il avait su que ce diamant avait été
confié par la reine à Mazarin pour lui être rendu?

En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu’il s’y faisait une
grande rumeur; il y avait un attroupement considérable aux
environs de son logement.

- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il à l’hôtel de _La Chevrette_,
ou le mari de la belle Madeleine serait-il décidément revenu?

Ce n’était ni l’un ni l’autre: en approchant, d’Artagnan s’aperçut
que ce n’était pas devant son hôtel, mais devant la maison
voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands
cris, on courait avec des flambeaux, et, à la lueur de ces
flambeaux, d’Artagnan aperçut des uniformes.

Il demanda ce qui se passait.

On lui répondit que c’était un bourgeois qui avait attaqué, avec
une vingtaine de ses amis, une voiture escortée par les gardes de
M. le cardinal, mais qu’un renfort étant survenu les bourgeois
avaient été mis en fuite. Le chef du rassemblement s’était réfugié
dans la maison voisine de l’hôtel, et on fouillait la maison.

Dans sa jeunesse, d’Artagnan eût couru là où il voyait des
uniformes et eût porté main-forte aux soldats contre les
bourgeois, mais il était revenu de toutes ces chaleurs de tête;
d’ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal,
et il ne voulait pas s’aventurer dans un rassemblement.

Il entra dans l’hôtel sans faire d’autres questions.

Autrefois, d’Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il
en savait toujours assez.

il trouva la belle Madeleine qui ne l’attendait pas, croyant,
comme le lui avait dit d’Artagnan, qu’il passerait la nuit au
Louvre; elle lui fit donc grande fête de ce retour imprévu, qui,
cette fois, lui allait d’autant mieux qu’elle avait grand peur de
ce qui se passait dans la rue, et qu’elle n’avait aucun Suisse
pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter
ce qui s’était passé; mais d’Artagnan lui dit de faire monter le
souper dans sa chambre, et d’y joindre une bouteille de vieux
bourgogne.

La belle Madeleine était dressée à obéir militairement, c’est-à-
dire sur un signe. Cette fois, d’Artagnan avait daigné parler, il
fut donc obéi avec une double vitesse.

D’Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre.
Il s’était contenté, pour ne pas nuire à la location, d’une
chambre au quatrième. Le respect que nous avons pour la vérité
nous force même à dire que la chambre était immédiatement au-
dessus de la gouttière et au-dessous du toit.

C’était là sa tente d’Achille. D’Artagnan se renfermait dans cette
chambre lorsqu’il voulait, par son absence, punir la belle
Madeleine.

Son premier soin fut d’aller serrer, dans un vieux secrétaire dont
la serrure était neuve, son sac, qu’il n’eut pas même besoin de
vérifier pour se rendre compte de la somme qu’il contenait; puis,
comme un instant après son souper était servi, sa bouteille de vin
apportée, il congédia le garçon, ferma la porte et se mit à table.

Ce n’était pas pour réfléchir, comme on pourrait le croire, mais
d’Artagnan pensait qu’on ne fait bien les choses qu’en les faisant
chacune à son tour. Il avait faim, il soupa, puis après souper il
se coucha. D’Artagnan n’était pas non plus de ces gens qui pensent
que la nuit porte conseil; la nuit d’Artagnan dormait. Mais le
matin, au contraire, tout frais, tout avisé, il trouvait les
meilleures inspirations. Depuis longtemps il n’avait pas eu
l’occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la
nuit.

Au petit jour il se réveilla, sauta en bas de son lit avec une
résolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en
réfléchissant.

- En 43, dit-il, six mois à peu près avant la mort du feu
cardinal, j’ai reçu une lettre d’Athos. Où cela? Voyons... Ah!
c’était au siège de Besançon, je me rappelle... j’étais dans la
tranchée. Que me disait-il? Qu’il habitait une petite terre, oui,
c’est bien cela, une petite terre; mais où? J’en étais là quand un
coup de vent a emporté ma lettre. Autrefois j’eusse été la
chercher, quoique le vent l’eût menée à un endroit fort découvert.
Mais la jeunesse est un grand défaut... quand on n’est plus jeune.
J’ai laissé ma lettre s’en aller porter l’adresse d’Athos aux
Espagnols, qui n’en ont que faire et qui devraient bien me la
renvoyer. Il ne faut donc plus penser à Athos. Voyons... Porthos.

«J’ai reçu une lettre de lui: il m’invitait à une grande chasse
dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement,
comme à cette époque j’étais en Béarn à cause de la mort de mon
père, la lettre m’y suivit; j’étais parti quand elle arriva. Mais
elle se mit à me poursuivre et toucha à Montmédy quelques jours
après que j’avais quitté la ville. Enfin elle me rejoignit au mois
d’avril; mais, comme c’était seulement au mois d’avril 1647
qu’elle me rejoignit et que l’invitation était pour le mois de
septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette
lettre, elle doit être avec mes titres de propriété.

D’Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de
la chambre, pleine de parchemins relatifs à la terre d’Artagnan,
qui depuis deux cents ans était entièrement sortie de sa famille,
et il poussa un cri de joie: il venait de reconnaître la vaste
écriture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de
mouche tracées par la main sèche de sa digne épouse.

D’Artagnan ne s’amusa point à relire la lettre, il savait ce
qu’elle contenait, il courut à l’adresse.

L’adresse était: au château du Vallon.

Porthos avait oublié tout autre renseignement. Dans son orgueil il
croyait que tout le monde devait connaître le château auquel il
avait donné son nom.

- Au diable le vaniteux! dit d’Artagnan, toujours le même! Il
m’allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu’il ne
devait pas avoir besoin d’argent, lui qui a hérité des huit cent
mille livres de M. Coquenard. Allons, voilà le meilleur qui me
manque. Athos sera devenu idiot à force de boire. Quant à Aramis,
il doit être plongé dans ses pratiques de dévotion.

D’Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos.
Il y avait un_ post-scriptum_, et ce _post-scriptum_ contenait
cette phrase:

«J’écris par le même courrier à notre digne ami Aramis en son
couvent.»

- En son couvent! oui; mais quel couvent? Il y en a deux cents à
Paris et trois mille en France. Et puis peut-être en se mettant au
couvent a-t-il changé une troisième fois de nom. Ah! si j’étais
savant en théologie et que je me souvinsse seulement du sujet de
ses thèses qu’il discutait si bien à Crèvecoeur avec le curé de
Montdidier et le supérieur des jésuites, je verrais quelle
doctrine il affectionne et je déduirais de là à quel saint il a pu
se vouer, voyons, si j’allais trouver le cardinal et que je lui
demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents
possibles, même dans ceux des religieuses? Ce serait une idée et
peut-être le trouverais-je là comme Achille ... Oui, mais c’est
avouer dès le début mon impuissance, et au premier coup je suis
perdu dans l’esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants
que lorsque l’on fait pour eux l’impossible.»Si c’eût été
possible, nous disent-ils, je l’eusse fait moi-même. Et les grands
ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J’ai reçu une lettre
de lui aussi, le cher ami, à telle enseigne qu’il me demandait
même un petit service que je lui ai rendu. Ah! oui; mais où ai-je
mis cette lettre à présent?

D’Artagnan réfléchit un instant et s’avança vers le porte-manteau
où étaient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de
l’année 1648, et, comme c’était un garçon d’ordre que d’Artagnan,
il le trouva accroché à son clou. Il fouilla dans la poche et en
tira un papier: c’était justement la lettre d’Aramis.

«Monsieur d’Artagnan, lui disait-il, vous sauvez que j’ai eu
querelle avec un certain gentilhomme qui m’a donné rendez-vous
pour ce soir, place Royale; comme je suis d’Église et que
l’affaire pourrait me nuire si j’en faisais part à un autre qu’à
un ami aussi sûr que vous, je vous écris pour que vous me serviez
de second.

«Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second
réverbère à droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec
le mien sous le troisième.

«Tout à vous,

«ARAMIS.»

Cette fois il n’y avait pas même d’adieux. D’Artagnan essaya de
rappeler ses souvenirs; il était allé au rendez-vous, y avait
rencontré l’adversaire indiqué, dont il n’avait jamais su le nom,
lui avait fourni un joli coup d’épée dans le bras, puis il s’était
approché d’Aramis, qui venait de son côté au-devant de lui, ayant
déjà fini son affaire.

- C’est terminé, avait dit Aramis. Je crois que j’ai tué
l’insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez
que je vous suis tout dévoué.

Sur quoi Aramis lui avait donné une poignée de main et avait
disparu sous les arcades.

Il ne savait donc pas plus où était Aramis qu’où étaient Athos et
Porthos, et la chose commençait à devenir assez embarrassante,
lorsqu’il crut entendre le bruit d’une vitre qu’on brisait dans sa
chambre. Il pensa aussitôt à son sac qui était dans le secrétaire
et s’élança du cabinet. Il ne s’était pas trompé, au moment où il
entrait par la porte, un homme entrait par la fenêtre.

- Ah! misérable! s’écria d’Artagnan, prenant cet homme pour un
larron et mettant l’épée à la main.

- Monsieur, s’écria l’homme, au nom du ciel, remettez votre épée
au fourreau et ne me tuez pas sans m’entendre! Je ne suis pas un
voleur, tant s’en faut! je suis un honnête bourgeois bien établi,
ayant pignon sur rue. Je me nomme...

Eh! mais, je ne me trompe pas, vous êtes monsieur d’Artagnan!

- Et toi Planchet! s’écria le lieutenant.

- Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du
ravissement, si j’en étais encore capable.

- Peut-être, dit d’Artagnan; mais que diable fais-tu à courir sur
les toits à sept heures du matin dans le mois de janvier?

- Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au
fait, vous ne devez peut-être pas le savoir.

- Voyons, quoi? dit d’Artagnan. Mais d’abord mets une serviette
devant la vitre et tire les rideaux.

Planchet obéit, puis quand il eut fini:

- Eh bien? dit d’Artagnan.

- Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment
êtes-vous avec M. de Rochefort?

- Mais à merveille. Comment donc! Rochefort, mais tu sais bien
que c’est maintenant un de mes meilleurs amis?

- Ah! tant mieux.

- Mais qu’a de commun Rochefort avec cette manière d’entrer dans
ma chambre?

- Ah! voilà, monsieur! il faut vous dire d’abord que
M. de Rochefort est...

Planchet hésita.

- Pardieu, dit d’Artagnan, je le sais bien, il est à la Bastille.

- C’est-à-dire qu’il y était, répondit Planchet.

- Comment, il y était! s’écria d’Artagnan; aurait-il eu le
bonheur de se sauver?

- Ah! monsieur, s’écria à son tour Planchet, si vous appelez cela
du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire qu’il paraît
qu’hier on avait envoyé prendre M. de Rochefort à la Bastille.

- Et pardieu! je le sais bien, puisque c’est moi qui suis allé
l’y chercher!

- Mais ce n’est pas vous qui l’y avez reconduit, heureusement
pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi l’escorte, croyez,
monsieur, que j’ai toujours trop de respect pour vous...

- Achève donc, animal! voyons, qu’est-il donc arrivé?

- Eh bien! il est arrivé qu’au milieu de la rue de la
Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un
groupe de peuple, et que les gens de l’escorte rudoyaient les
bourgeois, il s’est élevé des murmures; le prisonnier a pensé que
l’occasion était belle, il s’est nommé et a crié à l’aide. Moi
j’étais là, j’ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis
souvenu que c’était lui qui m’avait fait sergent dans le régiment
de Piémont; j’ai dit tout haut que c’était un prisonnier, ami de
M. le duc de Beaufort. On s’est émeuté, on a arrêté les chevaux,
on a culbuté l’escorte. Pendant ce temps-là j’ai ouvert la
portière, M. de Rochefort a sauté à terre et s’est perdu dans la
foule. Malheureusement en ce moment-là une patrouille passait,
elle s’est réunie aux gardes et nous a chargés. J’ai battu en
retraite du côté de la rue Tiquetonne, j’étais suivi de près, je
me suis réfugié dans la maison à côté de celle-ci; on l’a cernée,
fouillée, mais inutilement; j’avais trouvé au cinquième une
personne compatissante qui m’a fait cacher sous deux matelas. Je
suis resté dans ma cachette, ou à peu près, jusqu’au jour, et,
pensant qu’au soir on allait peut-être recommencer les
perquisitions, je me suis aventuré sur les gouttières, cherchant
une entrée d’abord, puis ensuite une sortie dans une maison
quelconque, mais qui ne fût point gardée. Voilà mon histoire, et
sur l’honneur, monsieur, je serais désespéré qu’elle vous fût
désagréable.

- Non pas, dit d’Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien
aise que Rochefort soit en liberté; mais sais-tu bien une chose:
c’est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras
pendu sans miséricorde?

- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; c’est bien ce qui me
tourmente même, et voilà pourquoi je suis si content de vous avoir
retrouvé; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux
que vous.

- Oui, dit d’Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne
risque ni plus ni moins que mon grade, s’il était reconnu que j’ai
donné asile à un rebelle.

- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour
vous.

- Tu pourrais même ajouter que tu l’as risquée, Planchet. Je
n’oublie que les choses que je dois oublier, et quant à celle-ci,
je veux m’en souvenir. Assieds-toi donc là, mange tranquille, car
je m’aperçois que tu regardes les restes de mon souper avec un
regard des plus expressifs.

- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine était fort mal garni
en choses succulentes, et je n’ai mangé depuis hier midi qu’une
tartine de pain et de confitures. Quoique je ne méprise pas les
douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j’ai trouvé
le souper un peu bien léger.

- Pauvre garçon! dit d’Artagnan; eh bien! voyons, remets-toi!

- Ah! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.

Et il s’assit à la table, où il commença à dévorer comme aux beaux
jours de la rue des Fossoyeurs.

D’Artagnan continuait de se promener de long en large; il
cherchait dans son esprit tout le parti qu’il pouvait tirer de
Planchet dans les circonstances où il se trouvait. Pendant ce
temps, Planchet travaillait de son mieux à réparer les heures
perdues.

Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de l’homme affamé, qui
indique qu’après avoir pris un premier et solide acompte il va
faire une petite halte.

- Voyons, dit d’Artagnan, qui pensa que le moment était venu de
commencer l’interrogatoire, procédons par ordre; sais-tu où est
Athos?

- Non, monsieur, répondit Planchet.

- Diable! Sais-tu où est Porthos?

- Pas davantage.

- Diable, diable!

- Et Aramis?

- Non plus.

- Diable, diable, diable!

- Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais où est Bazin.?

- Comment! tu sais où est Bazin?

- Oui, monsieur.

- Et où est-il?

- À Notre-Dame.

- Et que fait-il à Notre-Dame?

- Il est bedeau.

- Bazin bedeau à Notre-Dame! Tu en es sûr?

- Parfaitement sûr; je l’ai vu, je lui ai parlé.

- Il doit savoir où est son maître.

- Sans aucun doute.

D’Artagnan réfléchit, puis il prit son manteau et son épée et
s’apprêta à sortir.

- Monsieur, dit Planchet d’un air lamentable, m’abandonnez-vous
ainsi? songez que je n’ai d’espoir qu’en vous!

- Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d’Artagnan.

- Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour
les gens de la maison, qui ne m’ont pas vu entrer, je suis un
voleur.

- C’est juste, dit d’Artagnan; voyons, parles-tu un patois
quelconque?

- Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une
langue; je parle le flamand.

- Et où diable l’as-tu appris?

- En Artois, où j’ai fait la guerre deux ans. Écoutez _Goeden
morgen, mynheer! ith ben begeeray te weeten the gesond bects
omstand._

- Ce qui veut dire?

- Bonjour, monsieur! je m’empresse de m’informer de l’état de
votre santé.

- Il appelle cela une langue! Mais, n’importe, dit d’Artagnan,
cela tombe à merveille.

D’Artagnan alla à la porte, appela un garçon et lui ordonna de
dire à la belle Madeleine de monter.

- Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier
notre secret à une femme!

- Sois tranquille, celle-là ne soufflera pas le mot.

En ce moment l’hôtesse entra. Elle accourait l’air riant,
s’attendant à trouver d’Artagnan seul; mais, en apercevant
Planchet, elle recula d’un air étonné.

- Ma chère hôtesse, dit d’Artagnan, je vous présente monsieur
votre frère qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques
jours à mon service.

- Mon frère! dit l’hôtesse de plus en plus étonnée.

- Souhaitez donc le bonjour à votre soeur, _master Peter._

- _Vilkom, zuster!_ dit Planchet.

- _Goeden day, broer!_ répondit l’hôtesse étonnée.

- Voici la chose, dit d’Artagnan: Monsieur est votre frère, que
vous ne connaissez pas peut-être, mais que je connais, moi; il est
arrivé d’Amsterdam; vous l’habillez pendant mon absence; à mon
retour, c’est-à-dire dans une heure, vous me le présentez, et, sur
votre recommandation, quoiqu’il ne dise pas un mot de français,
comme je n’ai rien à vous refuser, je le prends à mon service,
vous entendez?

- C’est-à-dire que je devine ce que vous désirez, et c’est tout
ce qu’il me faut, dit Madeleine.

- Vous êtes une femme précieuse, ma belle hôtesse, et je m’en
rapporte à vous.

Sur quoi, ayant fait un signe d’intelligence à Planchet,
d’Artagnan sortit pour se rendre à Notre-Dame.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VI. D’Artagnan à quarante ans
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