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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) IV. Anne d’Autriche à quarante-six ans

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) IV. Anne d’Autriche à quarante-six ans   Dim 7 Avr - 15:35

IV. Anne d’Autriche à quarante-six ans

Resté seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif; il en
savait beaucoup, et cependant il n’en savait pas encore assez.
Mazarin était tricheur au jeu; c’est un détail que nous a conservé
Brienne: il appelait cela prendre ses avantages. Il résolut de
n’entamer la partie avec d’Artagnan que lorsqu’il connaîtrait bien
toutes les cartes de son adversaire.

- Monseigneur n’ordonne rien? demanda Bernouin.

- Si fait, répondit Mazarin; éclaire-moi, je vais chez la reine.

Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.

Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et
du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine; c’était par ce
corridor que passait le cardinal pour se rendre à toute heure
auprès d’Anne d’Autriche.

En arrivant dans la chambre à coucher où donnait ce passage,
Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin
étaient les confidents intimes de ces amours surannées; et madame
Beauvais se chargea d’annoncer le cardinal à Anne d’Autriche, qui
était dans son oratoire avec le jeune Louis XIV.

Anne d’Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuyé
sur une table et la tête appuyée sur sa main, regardait l’enfant
royal, qui, couché sur le tapis, feuilletait un grand livre de
bataille. Anne d’Autriche était une reine qui savait le mieux
s’ennuyer avec majesté; elle restait quelquefois des heures ainsi
retirée dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.

Quant au livre avec lequel jouait le roi, c’était un _Quinte-
Curce_ enrichi de gravures représentant les hauts faits
d’Alexandre.

Madame Beauvais apparut à la porte de l’oratoire et annonça le
cardinal de Mazarin.

L’enfant se releva sur un genou, le sourcil froncé, et regardant
sa mère:

- Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander
audience?

Anne rougit légèrement.

- Il est important, répliqua-t-elle, qu’un premier ministre, dans
les temps où nous sommes, puisse venir rendre compte à toute heure
de ce qui se passe à la reine, sans avoir à exciter la curiosité
ou les commentaires de toute la cour.

- Mais il me semble que M. de Richelieu n’entrait pas ainsi,
répondit l’enfant implacable.

- Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu? vous
ne pouvez le savoir, vous étiez trop jeune.

- Je ne me le rappelle pas, je l’ai demandé, on me l’a dit.

- Et qui vous a dit cela? reprit Anne d’Autriche avec un
mouvement d’humeur mal déguisé.

- Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui
répondent aux questions que je leur fais, répondit l’enfant, ou
que sans cela je n’apprendrai plus rien.

En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout à fait, prit
son livre, le plia et alla le porter sur la table, près de
laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin à se tenir debout
aussi.

Mazarin surveillait de son oeil intelligent toute cette scène, à
laquelle il semblait demander l’explication de celle qui l’avait
précédée.

Il s’inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde
révérence au roi, qui lui répondit par un salut de tête assez
cavalier; mais un regard de sa mère lui reprocha cet abandon aux
sentiments de haine que dès son enfance Louis XIV avait vouée au
cardinal, et il accueillit le sourire sur les lèvres le compliment
du ministre.

Anne d’Autriche cherchait à deviner sur le visage de Mazarin la
cause de cette visite imprévue, le cardinal ordinairement ne
venant chez elle que lorsque tout le monde était retiré.

Le ministre fit un signe de tête imperceptible; alors la reine
s’adressant à madame Beauvais:

- Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte.

Déjà la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se
retirer, et toujours l’enfant avait tendrement insisté pour
rester; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement
il se pinça les lèvres et pâlit.

Un instant après, Laporte entra.

L’enfant alla droit à lui sans embrasser sa mère.

- Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne m’embrassez-vous point?

- Je croyais que vous étiez fâchée contre moi, Madame: vous me
chassez.

- Je ne vous chasse pas: seulement vous venez d’avoir la petite
vérole, vous êtes souffrant encore, et je crains que veiller ne
vous fatigue.

- Vous n’avez pas eu la même crainte quand vous m’avez fait aller
aujourd’hui au Palais pour rendre ces méchants édits qui ont tant
fait murmurer le peuple.

- Sire, dit Laporte pour faire diversion, à qui Votre Majesté
veut-elle que je donne le bougeoir?

- À qui tu voudras, Laporte, répondit l’enfant, pourvu, ajouta-t-
il à haute voix, que ce ne soit pas à Mancini.

M. Mancini était un neveu du cardinal que Mazarin avait placé près
du roi comme enfant d’honneur et sur lequel Louis XIV reportait
une partie de la haine qu’il avait pour son ministre.

Et le roi sortit sans embrasser sa mère et sans saluer le
cardinal.

- À la bonne heure! dit Mazarin; j’aime à voir qu’on élève Sa
Majesté dans l’horreur de la dissimulation.

- Pourquoi cela? demanda la reine d’un air presque timide.

- Mais il me semble que la sortie du roi n’a pas besoin de
commentaires; d’ailleurs, Sa Majesté ne se donne pas la peine de
cacher le peu d’affection qu’elle me porte: ce qui ne m’empêche
pas, du reste, d’être tout dévoué à son service, comme à celui de
Votre Majesté.

- Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, c’est
un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu’il
vous a.

Le cardinal sourit.

- Mais, continua la reine, vous étiez venu sans doute pour
quelque objet important, qu’y a-t-il donc?

Mazarin s’assit ou plutôt se renversa dans une large chaise, et
d’un air mélancolique:

- Il y a, dit-il, que, selon toute probabilité, nous serons
forcés de nous quitter bientôt, à moins que vous ne poussiez le
dévouement pour moi jusqu’à me suivre en Italie.

- Et pourquoi cela? demanda la reine.

- Parce que, comme dit l’opéra de _Thisbé_, reprit Mazarin:

_Le monde entier conspire à diviser nos feux._

- Vous plaisantez, monsieur! dit la reine en essayant de
reprendre un peu de son ancienne dignité.

- Hélas, non, Madame! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins
du monde; je pleurerais bien plutôt, je vous prie. de le croire;
et il y a de quoi, car notez bien que j’ai dit:

_Le monde entier conspire à diviser nos feux._

Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que
vous aussi m’abandonnez.

- Cardinal!

- Eh! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire l’autre jour très
agréablement à M. le duc d’Orléans ou plutôt à ce qu’il vous
disait!

- Et que me disait-il?

- Il vous disait, Madame: «C’est votre Mazarin qui est la pierre
d’achoppement; qu’il parte, et tout ira bien.»

- Que vouliez-vous que je fisse?

- Oh! Madame, vous êtes la reine, ce me semble!

- Belle royauté, à la merci du premier gribouilleur de paperasses
du Palais-Royal ou du premier gentillâtre du royaume!

- Cependant vous êtes assez forte pour éloigner de vous les gens
qui vous déplaisent.

- C’est-à-dire qui vous déplaisent, à vous! répondit la reine.

- À moi!

- Sans doute. Qui a renvoyé madame de Chevreuse, qui pendant
douze ans avait été persécutée sous l’autre règne?

- Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales
commencées contre M. de Richelieu!

- Qui a renvoyé madame de Hautefort, cette amie si parfaite,
qu’elle avait refusé les bonnes grâces du roi pour rester dans les
miennes?

- Une prude qui vous disait chaque soir, en vous déshabillant,
que c’était perdre votre âme que d’aimer un prêtre, comme si on
était prêtre parce qu’on est cardinal.

- Qui a fait arrêter M. de Beaufort?

- Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m’assassiner!

- Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis
sont les miens.

- Ce n’est pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis
fussent les miens aussi.

- Mes amis, monsieur!... La reine secoua la tête:

Hélas! je n’en ai plus.

- Comment n’avez-vous plus d’amis dans le bonheur, quand vous en
aviez bien dans l’adversité?

- Parce que, dans le bonheur, j’ai oublié ces amis-là, monsieur:
Parce que j’ai fait comme la reine Marie de Médicis, qui, au
retour de son premier exil, a méprisé tous ceux qui avaient
souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte à
Cologne, abandonnée du monde entier et même de son fils, parce que
tout le monde la méprisait à son tour.

- Eh bien, voyons! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de réparer
le mal? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens.

- Que voulez-vous dire, monsieur?

- Rien autre chose que ce que je dis: cherchez.

- Hélas! j’ai beau regarder autour de moi, je n’ai d’influence
sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son
favori: hier c’était Choisy, aujourd’hui c’est La Rivière, demain
ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui
est conduit par madame de Guéménée.

- Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du
jour, mais parmi vos amis d’autrefois.

- Parmi mes amis d’autrefois? fit la reine.

- Oui, parmi vos amis d’autrefois, parmi ceux qui vous ont aidée
à lutter contre M. le duc de Richelieu, à le vaincre même.

- Où veut-il en venir? murmura la reine en regardant le cardinal
avec inquiétude.

- Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet
esprit puissant et fin qui caractérise Votre Majesté, vous avez
su, grâce au concours de vos amis, repousser les attaques de cet
adversaire.

- Moi! dit la reine, j’ai souffert, voilà tout.

- Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant.
Voyons, allons au fait! connaissez-vous M. de Rochefort?

- M. de Rochefort n’était pas un de mes amis, dit la reine, mais
bien au contraire de mes ennemis les plus acharnés, un des plus
fidèles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela.

- Je le sais si bien, répondit Mazarin, que nous l’avons fait
mettre à la Bastille.

- En est-il sorti? demanda la reine.

- Non, rassurez-vous, il y est toujours; aussi je ne vous parle
de lui que pour arriver à un autre. Connaissez-vous M. d’Artagnan?
continua Mazarin en regardant la reine en face.

Anne d’Autriche reçut le coup en plein coeur.

«Le Gaston aurait-il été indiscret?» murmura-t-elle.

Puis tout haut:

- D’Artagnan! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce
nom-là m’est familier. D’Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une
de mes femmes, Pauvre petite créature qui est morte empoisonnée à
cause de moi.

- Voilà tout? dit Mazarin.

La reine regarda le cardinal avec étonnement.

- Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir
un interrogatoire?

- Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son éternel sourire et sa
voix toujours douce, vous ne répondez que selon votre fantaisie.

- Exposez clairement vos désirs, monsieur, et j’y répondrai de
même, dit la reine avec un commencement d’impatience.

- Eh bien, Madame! dit Mazarin en s’inclinant, je désire que vous
me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu
d’industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les
circonstances sont graves, et il va falloir agir énergiquement.

- Encore! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes
avec M. de Beaufort.

- Oui! vous n’avez vu que le torrent qui voulait tout renverser,
et vous n’avez pas fait attention à l’eau donnante. Il y a
cependant en France un proverbe sur l’eau qui dort.

- Achevez, dit la reine.

- Eh bien! continua Mazarin, je souffre tous les jours les
affronts que me font vos princes et vos valets titrés, tous
automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma
gravité patiente, n’ont pas deviné le rire de l’homme irrité, qui
s’est juré à lui-même d’être un jour le plus fort. Nous avons fait
arrêter M. de Beaufort, c’est vrai; mais c’était le moins
dangereux de tous, il y a encore M. le Prince...

- Le vainqueur de Rocroy! y pensez-vous?

- Oui, Madame, et fort souvent; mais _patienza_, comme nous
disons, nous autres Italiens. Puis, après M. de Condé, il y a
M. le duc d’Orléans.

- Que dites-vous là? le premier prince du sang, l’oncle du roi!

- Non pas le premier prince du sang, non pas l’oncle du roi, mais
le lâche conspirateur qui, sous l’autre règne, poussé par son
caractère capricieux et fantasque rongé d’ennuis misérables,
dévoré d’une plate ambition, jaloux de tout ce qui le dépassait en
loyauté et en courage, irrité de n’être rien, grâce à sa nullité,
s’est fait l’écho de tous les mauvais bruits, s’est fait l’âme de
toutes les cabales, a fait signe d’aller en avant à tous ces
braves gens qui ont eu la sottise de croire à la parole d’un homme
du sang royal, et qui les a reniés lorsqu’ils sont montés sur
l’échafaud! non pas le premier prince du sang, non pas l’oncle du
roi, je le répète, mais l’assassin de Chalais, de Montmorency et
de Cinq-Mars, qui essaye aujourd’hui de jouer le même jeu, et qui
se figure qu’il gagnera la partie parce qu’il changera
d’adversaire et parce qu’au lieu d’avoir en face de lui un homme
qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura
perdu à perdre M. de Richelieu, et je n’ai pas intérêt à laisser
près de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le
cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.

Anne rougit et cacha sa tête dans ses deux mains.

- Je ne veux point humilier Votre Majesté, reprit Mazarin,
revenant à un ton plus calme, mais en même temps d’une fermeté
étrange. Je veux qu’on respecte la reine et qu’on respecte son
ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre
Majesté sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le
disent, un pantin venu d’Italie; il faut que tout le monde le
sache comme Votre Majesté.

- Eh bien donc, que dois-je faire? dit Anne d’Autriche courbée
sous cette voix dominatrice.

- Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes
fidèles et dévoués qui ont passé la mer malgré M. de Richelieu, en
laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour
rapporter à Votre Majesté certaine parure qu’elle avait donnée à
M. de Buckingham.

Anne se leva majestueuse et irritée comme si un ressort d’acier
l’eût fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et
cette dignité qui la rendaient si puissante aux jours de sa
jeunesse:

- Vous m’insultez, monsieur! dit-elle.

- Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pensée qu’avait
tranchée par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous
fassiez aujourd’hui pour votre mari ce que vous avez fait
autrefois pour votre amant.

- Encore cette calomnie! s’écria la reine. Je la croyais
cependant bien morte et bien étouffée, car vous me l’aviez
épargnée jusqu’à présent; mais voilà que vous m’en parlez à votre
tour. Tant mieux! car il en sera question cette fois entre nous,
et tout sera fini, entendez-vous bien?

- Mais, Madame, dit Mazarin étonné de ce retour de force, je ne
demande pas que vous me disiez tout.

- Et moi je veux tout vous dire, répondit Anne d’Autriche.
Écoutez donc. Je veux vous dire qu’il y avait effectivement à
cette époque quatre coeurs dévoués, quatre âmes loyales, quatre
épées fidèles, qui m’ont sauvé plus que la vie, monsieur, qui
m’ont sauvé l’honneur.

- Ah! vous l’avouez, dit Mazarin.

- N’y a-t-il donc que les coupables dont l’honneur soit en jeu,
monsieur, et ne peut-on pas déshonorer quelqu’un, une femme
surtout, avec des apparences! Oui, les apparences étaient contre
moi et j’allais être déshonorée, et cependant, je le jure, je
n’étais pas coupable. Je le jure...

La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle pût jurer; et
tirant d’une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de
bois de rose incrusté d’argent, et le posant sur l’autel:

- Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacrées, j’aimais
M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n’était pas mon amant!

- Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce
serment, Madame? dit en souriant Mazarin; car je vous en préviens,
en ma qualité de Romain je suis incrédule: il y a relique et
relique.

La reine détacha une petite clef d’or de son cou et la présenta au
cardinal.

- Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-même.

Mazarin étonné prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il
ne trouva qu’un couteau rongé par la rouille et deux lettres dont
l’une était tachée de sang.

- Qu’est-ce que cela? demanda Mazarin.

- Qu’est-ce que cela, monsieur? dit Anne d’Autriche avec son
geste de reine et en étendant sur le coffret ouvert un bras resté
parfaitement beau malgré les années, je vais vous le dire. Ces
deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais
écrites. Ce couteau, c’est celui dont Felton l’a frappé. Lisez ces
lettres, monsieur, et vous verrez si j’ai menti.

Malgré la permission qui lui était donnée, Mazarin, par un
sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau
que Buckingham mourant avait arraché de sa blessure, et qu’il
avait, par Laporte, envoyé à la reine; la lame en était toute
rongée; car le sang était devenu de la rouille; puis après un
instant d’examen, pendant lequel la reine était devenue aussi
blanche que la nappe de l’autel sur lequel elle était appuyée, il
le replaça dans le coffret avec un frisson involontaire.

- C’est bien, Madame, dit-il, je m’en rapporte à votre serment.

- Non, non! lisez, dit la reine en fronçant le sourcil; lisez, je
le veux, je l’ordonne, afin, comme je l’ai résolu, que tout soit
fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet.
Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois
disposée à rouvrir ce coffret à chacune de vos accusations à
venir?

Mazarin, dominé par cette énergie, obéit presque machinalement et
lut les deux lettres. L’une était celle par laquelle la reine
redemandait les ferrets à Buckingham; c’était celle qu’avait
portée d’Artagnan, et qui était arrivée à temps. L’autre était
celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le
prévenait qu’il allait être assassiné et qui était arrivée trop
tard.

- C’est bien, Madame, dit Mazarin, et il n’y a rien à répondre à
cela.

- Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en
appuyant sa main dessus; si, il y a quelque chose à répondre:
c’est que j’ai toujours été ingrate envers ces hommes qui m’ont
sauvée, moi, et qui ont fait tout ce qu’ils ont pu pour le sauver,
lui; c’est que je n’ai rien donné à ce brave d’Artagnan, dont vous
me parliez tout à l’heure, que ma main à baiser, et ce diamant.

La reine étendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une
pierre admirable qui scintillait à son doigt.

- Il l’a vendu, à ce qu’il paraît, reprit-elle, dans un moment de
gêne; il l’a vendu pour me sauver une seconde fois, car c’était
pour envoyer un messager au duc et pour le prévenir qu’il devait
être assassiné.

- D’Artagnan le savait donc?

- Il savait tout. Comment faisait-il? Je l’ignore. Mais enfin il
l’a vendu à M. des Essarts, au doigt duquel je l’ai vu, et de qui
je l’ai racheté; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez-
le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d’avoir
près de vous un pareil homme, tâchez de l’utiliser.

- Merci, Madame! dit Mazarin, je profiterai du conseil.

- Et maintenant, dit la reine comme brisée par l’émotion, avez-
vous autre chose à me demander?

- Rien, Madame, répondit le cardinal de sa voix la plus
caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes
soupçons; mais je vous aime tant, qu’il n’est pas étonnant que je
sois jaloux, même du passé.

Un sourire d’une indéfinissable expression passa sur les lèvres de
la reine.

- Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous n’avez rien autre
chose à me demander, laissez-moi; vous devez comprendre qu’après
une pareille scène j’ai besoin d’être seule.

Mazarin s’inclina.

- Je me retire, Madame, dit-il; me permettez-vous de revenir?

- Oui, mais demain; je n’aurai pas trop de tout ce temps pour me
remettre.

Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment,
puis il se retira.

À peine fut-il sorti que la reine passa dans l’appartement de son
fils et demanda à Laporte si le roi était couché. Laporte lui
montra de la main l’enfant qui dormait.

Anne d’Autriche monta sur les marches du lit, approcha ses lèvres
du front plissé de son fils et y déposa doucement un baiser; puis
elle se retira silencieuse comme elle était venue, se contentant
de dire au valet de chambre.

- Tâchez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine
à M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes
obligations.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) IV. Anne d’Autriche à quarante-six ans
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