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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXV. Un des quarante moyens d’évasion

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXV. Un des quarante moyens d’évasion   Dim 7 Avr - 16:13

XXV. Un des quarante moyens d’évasion de Monsieur de Beaufort

Cependant le temps s’écoulait pour le prisonnier comme pour ceux
qui s’occupaient de sa fuite: seulement, il s’écoulait plus
lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec
ardeur une résolution périlleuse et qui se refroidissent à mesure
que le moment de l’exécuter se rapproche, le duc de Beaufort, dont
le courage bouillant était passé en proverbe, et qu’avait enchaîné
une inaction de cinq années, le duc de Beaufort semblait pousser
le temps devant lui et appelait de tous ses voeux l’heure de
l’action. Il y avait dans son évasion seule, à part les projets
qu’il nourrissait pour l’avenir, projets, il faut l’avouer, encore
fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui
lui dilatait le coeur. D’abord sa fuite était une mauvaise affaire
pour M. de Chavigny, qu’il avait pris en haine à cause des petites
persécutions auxquelles il l’avait soumis; puis, une plus mauvaise
affaire contre le Mazarin, que avait pris en exécration à cause
des grands reproches qu’il avait à lui faire. On voit que toute
proportion était gardée entre les sentiments que M. de Beaufort
avait voués au gouverneur et au ministre, au subordonné et au
maître.

Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l’intérieur du
Palais-Royal, qui n’ignorait pas les relations de la reine et du
cardinal, mettait en scène, de sa prison, tout ce mouvement
dramatique qui allait s’opérer, quand ce bruit retentirait du
cabinet du ministre à la chambre d’Anne d’Autriche: M. de Beaufort
est sauvé! En se disant tout cela à lui-même, M. de Beaufort
souriait doucement, se croyait déjà dehors, respirant l’air des
plaines et des forêts, pressant un cheval vigoureux entre ses
jambes et criant à haute voix: «Je suis libre!»

Il est vrai qu’en revenant à lui, il se trouvait entre ses quatre
murailles, voyait à dix pas de lui La Ramée qui tournait ses
pouces l’un autour de l’autre, et dans l’antichambre, ses gardes
qui riaient ou qui buvaient.

La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est
grande l’instabilité de l’esprit humain, c’était la figure
refrognée de Grimaud, cette figure qu’il avait prise d’abord en
haine, et qui depuis était devenue toute son espérance. Grimaud
lui semblait un Antinoüs.

Il est inutile de dire que tout cela était un jeu de l’imagination
fiévreuse du prisonnier. Grimaud était toujours le même. Aussi
avait-il conservé la confiance entière de son supérieur La Ramée,
qui maintenant se serait fié à lui mieux qu’à lui-même: car, nous
l’avons dit, La Ramée se sentait au fond du coeur un certain
faible pour M. de Beaufort.

Aussi ce bon La Ramée se faisait-il une fête de ce petit souper en
tête à tête avec son prisonnier. La Ramée n’avait qu’un défaut, il
était gourmand; il avait trouvé les pâtés bons, le vin excellent.
Or, le successeur du père Marteau lui avait promis un pâté de
faisan au lieu d’un pâté de volaille, et du vin de Chambertin au
lieu du vin de Mâcon. Tout cela, rehaussé de la présence de cet
excellent prince qui était si bon au fond, qui inventait de si
drôles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes
plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Ramée, de cette
belle Pentecôte qui allait venir, une des quatre grandes fêtes de
l’année.

La Ramée attendait donc six heures du soir avec autant
d’impatience que le duc.

Dès le matin il s’était préoccupé de tous les détails, et, ne se
fiant qu’à lui-même, il avait fait en personne une visite au
successeur du père Marteau. Celui-ci s’était surpassé: il lui
montra un véritable pâté monstre, orné sur sa couverture des armes
de M. de Beaufort: le pâté était vide encore, mais près de lui
étaient un faisan et deux perdrix, piqués si menu, qu’ils avaient
l’air chacun d’une pelote d’épingles. L’eau en était venue à la
bouche de La Ramée, et il était rentré dans la chambre du duc en
se frottant les mains.

Pour comble de bonheur, comme nous l’avons dit, M. de Chavigny, se
reposant sur La Ramée, était allé faire lui-même un petit voyage,
et était parti le matin même, ce qui faisait de La Ramée le sous-
gouverneur du château.

Quant à Grimaud, il paraissait plus refrogné que jamais.

Dans la matinée, M. de Beaufort avait fait avec La Ramée une
partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comprendre de
faire attention à tout.

Grimaud, marchant devant, traçait le chemin qu’on avait à suivre
le soir. Le jeu de paume était dans ce qu’on appelait l’enclos de
la petite cour du château. C’était un endroit assez désert, où
l’on ne mettait de sentinelles qu’au moment où M. de Beaufort
faisait sa partie; encore, à cause de la hauteur de la muraille,
cette précaution paraissait-elle superflue.

Il y avait trois portes à ouvrir avant d’arriver à cet enclos.
Chacune s’ouvrait avec une clef différente.

En arrivant à l’enclos, Grimaud alla machinalement s’asseoir près
d’une meurtrière, les jambes pendantes en dehors de la muraille.
Il devenait évident que c’était à cet endroit qu’on attacherait
l’échelle de corde.

Toute cette manoeuvre, compréhensible pour le duc de Beaufort,
était, on en conviendra, inintelligible pour La Ramée.

La partie commença. Cette fois, M. de Beaufort était en veine, et
l’on eût dit qu’il posait avec la main les balles où il voulait
qu’elles allassent. La Ramée fut complètement battu.

Quatre des gardes de M. de Beaufort l’avaient suivi et ramassaient
les balles: le jeu terminé, M. de Beaufort, tout en raillant à son
aise La Ramée sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour
aller boire à sa santé avec leurs quatre autres camarades.

Les gardes demandèrent l’autorisation de La Ramée, qui la leur
donna, mais pour le soir seulement. Jusque-là, La Ramée avait à
s’occuper de détails importants; il désirait, comme il avait des
courses à faire, que le prisonnier ne fût pas perdu de vue.

M. de Beaufort aurait arrangé les choses lui-même que, selon toute
probabilité, il les eût faites moins à sa convenance que ne le
faisait son gardien.

Enfin six heures sonnèrent; quoiqu’on ne dût se mettre à table
qu’à sept heures, le dîner se trouvait prêt et servi. Sur un
buffet était le pâté colossal aux armes du duc et paraissant cuit
à point, autant qu’on en pouvait juger par la couleur dorée qui
enluminait sa croûte.

Le reste du dîner était à l’avenant.

Tout le monde était impatient, les gardes d’aller boire, La Ramée
de se mettre à table, et M. de Beaufort de se sauver.

Grimaud seul était impassible. On eût dit qu’Athos avait fait son
éducation dans la prévision de cette grande circonstance.

Il y avait des moments où, en le regardant, le duc de Beaufort se
demandait s’il ne faisait point un rêve, et si cette figure de
marbre était bien réellement à son service et s’animerait au
moment venu.

La Ramée renvoya les gardes en leur recommandant de boire à la
santé du prince; puis, lorsqu’ils furent partis, il ferma les
portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince
d’un air qui voulait dire:

- Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il était
six heures un quart à peine, l’évasion était fixée à sept heures,
il y avait donc trois quarts d’heure à attendre.

Le prince, pour gagner un quart d’heure, prétexta une lecture qui
l’intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée
s’approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui
avait sur le prince cette influence de l’empêcher de se mettre à
table quand le dîner était servi.

C’étaient les _Commentaires de César_, que lui-même, contre les
ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours
auparavant.

La Ramée se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec
les règlements du donjon.

En attendant, il déboucha les bouteilles et alla flairer le pâté.

À six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravité:

- Décidément, César était le plus grand homme de l’antiquité.

- Vous trouvez, Monseigneur, dit La Ramée.

- Oui.

- Eh bien! moi, reprit La Ramée, j’aime mieux Annibal.

- Et pourquoi cela, maître La Ramée? demanda le duc.

- Parce qu’il n’a pas laissé de Commentaires, dit La Ramée avec
son gros sourire.

Le duc comprit l’allusion et se mit à table en faisant signe à La
Ramée de se placer en face de lui.

L’exempt ne se le fit pas répéter deux fois.

Il n’y a pas de figure aussi expressive que celle d’un véritable
gourmand qui se trouve en face d’une bonne table; aussi, en
recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de
La Ramée présentait-elle le sentiment de la parfaite béatitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

- Ventre-saint-gris! La Ramée, s’écria-t-il, savez-vous que si on
me disait qu’il y a en ce moment en France un homme plus heureux
que vous, je ne le croirais pas!

- Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Ramée.
Quant à moi, j’avoue que lorsque j’ai faim, je ne connais pas de
vue plus agréable qu’une table bien servie, et si vous ajoutez,
continua La Ramée, que celui qui fait les honneurs de cette table
est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez,
Monseigneur, que l’honneur qu’on reçoit double le plaisir qu’on
goûte.

Le prince s’inclina à son tour, et un imperceptible sourire parut
sur le visage de Grimaud, qui se tenait derrière La Ramée.

- Mon cher La Ramée, dit le duc, il n’y a en vérité que vous pour
tourner un compliment.

- Non, Monseigneur, dit La Ramée dans l’effusion de son âme; non,
en vérité, je dis ce que je pense, il n’y a pas de compliment dans
ce que je vous dis là.

- Alors, vous m’êtes attaché? demanda le prince.

- C’est-à-dire, reprit La Ramée, que je ne me consolerais pas si
Votre Altesse sortait de Vincennes.

- Une drôle de manière de témoigner votre affliction. (Le prince
voulait dire affection.)

- Mais, Monseigneur, dit La Ramée, que feriez-vous dehors?
Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait
mettre à la Bastille au lieu d’être à Vincennes. M. de Chavigny
n’est pas aimable, j’en conviens, continua La Ramée en savourant
un verre de madère, mais M. du Tremblay, c’est bien pis.

- Vraiment! dit le duc, qui s’amusait du tour que prenait la
conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont
l’aiguille marchait avec une lenteur désespérante.

- Que voulez-vous attendre du frère d’un capucin nourri à l’école
du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, c’est un
grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, à
ce que j’ai entendu dire du moins, ait eu l’idée de vous envoyer
ici, où il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

- En vérité, dit le duc, à vous entendre, La Ramée, je suis donc
bien ingrat d’avoir eu un instant l’idée de sortir d’ici?

- Oh! Monseigneur, c’est le comble de l’ingratitude, reprit La
Ramée; mais Votre Altesse n’y a jamais songé sérieusement.

- Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l’avouer, c’est peut-
être une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j’y
songe encore.

- Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

- Eh! mais, oui, reprit le duc.

- Monseigneur, dit La Ramée, puisque nous sommes aux
épanchements, dites-moi un de ces quarante moyens inventés par
Votre Altesse.

- Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pâté.

- J’écoute, dit La Ramée en se renversant sur son fauteuil, en
soulevant son verre et en clignant de l’oeil, pour regarder le
soleil à travers le rubis liquide qu’il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle
allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pâté devant le prince, qui prit son couteau à
lame d’argent pour enlever le couvercle; mais La Ramée, qui
craignait qu’il n’arrivât malheur à cette belle pièce, passa au
duc son couteau, qui avait une lame de fer.

- Merci, La Ramée, dit le duc en prenant le couteau.

- Eh bien Monseigneur, dit l’exempt, ce fameux moyen?

- Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je
comptais le plus, celui que j’avais résolu d’employer le premier?

- Oui, celui-là, dit La Ramée.

- Eh bien! dit le duc, en creusant le pâté d’une main et en
décrivant de l’autre un cercle avec son couteau, j’espérais
d’abord avoir pour gardien un brave garçon comme vous, monsieur La
Ramée.

- Bien! dit La Ramée; vous l’avez, Monseigneur. Après?

- Et je m’en félicite.

La Ramée salua.

- Je me disais, continua le prince, si une fois j’ai près de moi
un bon garçon comme La Ramée, je tâcherai de lui faire recommander
par quelque ami à moi, avec lequel il ignorera mes relations, un
homme qui me soit dévoué, et avec lequel je puisse m’entendre pour
préparer ma fuite.

- Allons! allons! dit La Ramée, pas mal imaginé.

- N’est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de
quelque brave gentilhomme, ennemi lui-même du Mazarin, comme doit
l’être tout gentilhomme.

- Chut! Monseigneur, dit La Ramée, ne parlons pas politique.

- Quand j’aurai cet homme près de moi, continua le duc, pour peu
que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance à mon
gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j’aurai des
nouvelles du dehors.

- Ah! oui, dit La Ramée, mais comment cela, des nouvelles du
dehors?

- Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant à la
paume, par exemple.

- En jouant à la paume? demanda La Ramée, commençant à prêter la
plus grande attention au récit du duc.

- Oui, tenez, j’envoie une balle dans le fossé, un homme est là
qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer
cette balle que je lui ai demandée du haut des remparts, il m’en
envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi,
nous avons échangé nos idées, et personne n’y a rien vu.

- Diable! diable! dit La Ramée en se grattant l’oreille, vous
faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les
ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

- Mais, continua La Ramée, tout cela, au bout du compte, n’est
qu’un moyen de correspondre.

- C’est déjà beaucoup, ce me semble.

- Ce n’est pas assez.

- Je vous demande pardon. Par exemple, je dis à mes amis:
«Trouvez-vous tel jour, à telle heure, de l’autre côté du fossé
avec deux chevaux de main.»

- Eh bien! après? dit La Ramée avec une certaine inquiétude; à
moins que ces chevaux n’aient des ailes pour monter sur le rempart
et venir vous y chercher.

- Eh! mon Dieu, dit négligemment le prince, il ne s’agit pas que
les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que
j’aie, moi, un moyen d’en descendre.

- Lequel?

- Une échelle de corde.

- Oui, mais, dit La Ramée en essayant de rire, une échelle de
corde ne s’envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

- Non, mais elle s’envoie dans autre chose.

- Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

- Dans un pâté, par exemple.

- Dans un pâté? dit La Ramée.

- Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple,
que mon maître d’hôtel, Noirmont, ait traité du fonds de boutique
du père Marteau...

- Eh bien? demanda La Ramée tout frissonnant.

- Eh bien! La Ramée, qui est un gourmand, voit ces pâtés, trouve
qu’ils ont meilleure mine que ceux de ses prédécesseurs, vient
m’offrir de m’en faire goûter. J’accepte, à la condition que La
Ramée en goûtera avec moi. Pour être plus à l’aise, La Ramée
écarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir.
Grimaud est l’homme qui m’a été donné par un ami, ce serviteur
avec lequel je m’entends, prêt à me seconder en toutes choses. Le
moment de ma fuite est marqué à sept heures. Eh bien! à sept
heures moins quelques minutes...

- À sept heures moins quelques minutes?... reprit La Ramée,
auquel la sueur commençait à perler sur le front.

- À sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant
l’action aux paroles, j’enlève la croûte du pâté. J’y trouve deux
poignards, une échelle de corde et un bâillon. Je mets un des
poignards sur la poitrine de La Ramée et je lui dis: «Mon ami,
j’en suis désolé, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri,
tu es mort!»

Nous l’avons dit, en prononçant ces derniers mots, le duc avait
joint l’action aux paroles. Le duc était debout près de lui et lui
appuyait la pointe d’un poignard sur la poitrine avec un accent
qui ne permettait pas à celui auquel il s’adressait de conserver
de doute sur sa résolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pâté le
second poignard, l’échelle de corde et la poire d’angoisse.

La Ramée suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur
croissante.

- Oh! Monseigneur, s’écria-t-il en regardant le duc avec une
expression de stupéfaction qui eût fait éclater de rire le prince
dans un autre moment, vous n’aurez pas le coeur de me tuer!

- Non, si tu ne t’opposes pas à ma fuite.

- Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme
ruiné.

- Je te rembourserai le prix de ta charge.

- Et vous êtes bien décidé à quitter le château?

- Pardieu!

- Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de
résolution?

- Ce soir, je veux être libre.

- Et si je me défends, si j’appelle, si je crie?

- Foi de gentilhomme, je te tue.

En ce moment la pendule sonna.

- Sept heures, dit Grimaud, qui n’avait pas encore prononcé une
parole.

- Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.

La Ramée fit un mouvement comme pour l’acquit de sa conscience.

Le duc fronça le sourcil, et l’exempt sentit la pointe du poignard
qui, après avoir traversé ses habits, s’apprêtait à lui traverser
la poitrine.

- Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

- Hâtons-nous, dit le duc.

- Monseigneur, une dernière grâce.

- Laquelle? Parle, dépêche-toi.

- Liez-moi bien, Monseigneur.

- Pourquoi cela, te lier?

- Pour qu’on ne croie pas que je suis votre complice.

- Les mains! dit Grimaud.

- Non pas par devant, par derrière donc, par derrière!

- Mais avec quoi? dit le duc.

- Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramée.

Le duc détacha sa ceinture et la donna à Grimaud, qui lia les
mains de La Ramée de manière à le satisfaire.

- Les pieds, dit Grimaud.

La Ramée tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la déchira
par bandes et ficela La Ramée.

- Maintenant mon épée, dit La Ramée; liez-moi donc la garde de
mon épée.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit
le désir de son gardien.

- Maintenant, dit le pauvre La Ramée, la poire d’angoisse, je la
demande; sans cela on me ferait mon procès parce que je n’ai pas
crié. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud s’apprêta à remplir le désir de l’exempt, qui fit un
mouvement en signe qu’il avait quelque chose à dire.

- Parle, dit le duc.

- Maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, n’oubliez pas, s’il
m’arrive malheur à cause de vous, que j’ai une femme et quatre
enfants.

- Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Ramée fut bâillonné et couché à terre, deux ou
trois chaises furent renversées en signe de lutte. Grimaud prit
dans les poches de l’exempt toutes les clefs qu’elles contenaient,
ouvrit d’abord la porte de la chambre où ils se trouvaient, la
referma à double tour quand ils furent sortis, puis tous deux
prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit
enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermées
avec une promptitude qui faisait honneur à la dextérité de
Grimaud. Enfin l’on arriva au jeu de paume. Il était parfaitement
désert, pas de sentinelles, personne aux fenêtres.

Le duc courut au rempart et aperçut de l’autre côté des fossés
trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc échangea un
signe avec eux, c’était bien pour lui qu’ils étaient là.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.

Ce n’était pas une échelle de corde, mais un peloton de soie, avec
un bâton qui devait se passer entre les jambes et se dévider de
lui-même par le poids de celui qui se tenait dessus à
califourchon.

- Va, dit le duc.

- Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la
prison; si on t’attrape, toi, tu es pendu.

- C’est juste, dit Grimaud.

Et aussitôt Grimaud, se mettant à cheval sur le bâton, commença sa
périlleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur
involontaire; il était déjà arrivé aux trois quarts de la
muraille, lorsque tout à coup la corde cassa. Grimaud tomba
précipité dans le fossé.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et
cependant il devait être blessé grièvement, car il était resté
étendu à l’endroit où il était tombé.

Aussitôt un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le
fossé, attacha sous les épaules de Grimaud l’extrémité d’une
corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout opposé,
tirèrent Grimaud à eux.

- Descendez, Monseigneur, dit l’homme qui était dans la fosse; il
n’y a qu’une quinzaine de pieds de distance et le gazon est
moelleux.

Le duc était déjà à l’oeuvre. Sa besogne à lui était plus
difficile, car il n’avait plus de bâton pour se soutenir; il
fallait qu’il descendît à la force des poignets, et cela d’une
hauteur d’une cinquantaine de pieds. Mais, nous l’avons dit, le
duc était adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de
cinq minutes, il se trouva à l’extrémité de la corde; comme le lui
avait dit le gentilhomme, il n’était plus qu’à quinze pieds de
terre. Il lâcha l’appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds
sans se faire aucun mal.

Aussitôt il se mit à gravir le talus du fossé, au haut duquel il
trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui étaient
inconnus. Grimaud, évanoui, était attaché sur un cheval.

- Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais à
cette heure, il n’y a pas un instant à perdre, en route donc, en
route! qui m’aime, me suive!

Et il s’élança sur son cheval, partit au grand galop, respirant à
pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible
à rendre:

- Libre!... Libre!... Libre!...
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