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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVII. La diplomatie d’Athos

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVII. La diplomatie d’Athos   Dim 7 Avr - 15:58

XVII. La diplomatie d’Athos

D’Artagnan s’était mis au lit bien moins pour dormir que pour être
seul et penser à tout ce qu’il avait vu et entendu dans cette
soirée.

Comme il était d’un bon naturel et qu’il avait eu tout d’abord
pour Athos un penchant instinctif qui avait fini par devenir une
amitié sincère, il fut enchanté de trouver un homme brillant
d’intelligence et de force au lieu de cet ivrogne abruti qu’il
s’attendait à voir cuver son vin sur quelque fumier; il accepta,
sans trop regimber, cette supériorité constante d’Athos sur lui,
et, au lieu de ressentir la jalousie et le désappointement qui
eussent attristé une nature moins généreuse, il n’éprouva en
résumé qu’une joie sincère et loyale qui lui fit concevoir pour sa
négociation les plus favorables espérances.

Cependant il lui semblait qu’il ne retrouvait point Athos franc et
clair sur tous les points. Qu’était-ce que ce jeune homme qu’il
disait avoir adopté et qui avait avec lui une si grande
ressemblance? Qu’étaient-ce que ce retour à la vie du monde et
cette sobriété exagérée qu’il avait remarquée à table? Une chose
même insignifiante en apparence, cette absence de Grimaud, dont
Athos ne pouvait se séparer autrefois et dont le nom même n’avait
pas été prononcé malgré les ouvertures faites à ce sujet, tout
cela inquiétait d’Artagnan. Il ne possédait donc plus la confiance
de son ami, ou bien Athos était attaché à quelque chaîne
invisible, ou bien encore prévenu d’avance contre la visite qu’il
lui faisait.

Il ne put s’empêcher de songer à Rochefort, à ce qu’il lui avait
dit à l’église Notre-Dame. Rochefort aurait-il précédé d’Artagnan
chez Athos?

D’Artagnan n’avait pas de temps à perdre en longues études. Aussi
résolut-il d’en venir dès le lendemain à une explication. Ce peu
de fortune d’Athos si habilement déguisé annonçait l’envie de
paraître et trahissait un reste d’ambition facile à réveiller. La
vigueur d’esprit et la netteté d’idées d’Athos en faisaient un
homme plus prompt qu’un autre à s’émouvoir. Il entrerait dans les
plans du ministre avec d’autant plus d’ardeur, que son activité
naturelle serait doublée d’une dose de nécessité.

Ces idées maintenaient d’Artagnan éveillé malgré sa fatigue; il
dressait ses plans d’attaque, et quoiqu’il sût qu’Athos était un
rude adversaire, il fixa l’action au lendemain après le déjeuner.

Cependant il se dit aussi, d’un autre côté, que sur un terrain si
nouveau il fallait s’avancer avec prudence, étudier pendant
plusieurs jours les connaissances d’Athos, suivre ses nouvelles
habitudes et s’en rendre compte, essayer de tirer du naïf jeune
homme, soit en faisant des armes avec lui, soit en courant quelque
gibier, les renseignements intermédiaires qui lui manquaient pour
joindre l’Athos d’autrefois à l’Athos d’aujourd’hui; et cela
devait être facile, car le précepteur devait avoir déteint sur le
coeur et l’esprit de son élève. Mais d’Artagnan lui-même qui était
un garçon d’une grande finesse, comprit sur-le-champ quelles
chances il donnerait contre lui au cas où une indiscrétion ou une
maladresse laisserait à découvert ses manoeuvres à l’oeil exercé
d’Athos.

Puis, faut-il le dire, d’Artagnan, tout prêt à user de ruse contre
la finesse d’Aramis ou la vanité de Porthos, d’Artagnan avait
honte de biaiser avec Athos, l’homme franc, le coeur loyal. Il lui
semblait qu’en le reconnaissant leur maître en diplomatie, Aramis
et Porthos l’en estimeraient davantage, tandis qu’au contraire
Athos l’en estimerait moins.

- Ah! pourquoi Grimaud, le silencieux Grimaud, n’est-il pas ici?
disait d’Artagnan; il y a bien des choses dans son silence que
j’aurais comprises, Grimaud avait un silence si éloquent!

Cependant toutes les rumeurs s’étaient éteintes successivement
dans la maison; d’Artagnan avait entendu se fermer les portes et
les volets; puis, après s’être répondu quelque temps les uns aux
autres dans la campagne, les chiens s’étaient tus à leur tour;
enfin, un rossignol perdu dans un massif d’arbres avait quelque
temps égrené au milieu de la nuit ses gammes harmonieuses et
s’était endormi; il ne se faisait plus dans le château qu’un bruit
de pas égal et monotone au-dessous de sa chambre; il supposait que
c’était la chambre d’Athos.

- Il se promène et réfléchit, pensa d’Artagnan, mais à quoi?
C’est ce qu’il est impossible de savoir. On pouvait deviner le
reste, mais non pas cela.

Enfin, Athos se mit au lit sans doute, car ce dernier bruit
s’éteignit.

Le silence et la fatigue unis ensemble vainquirent d’Artagnan; il
ferma les yeux à son tour, et presque aussitôt le sommeil le prit.

D’Artagnan n’était pas dormeur. À peine l’aube eut-elle doré ses
rideaux, qu’il sauta en bas de son lit et ouvrit les fenêtres. Il
lui sembla alors voir à travers la jalousie quelqu’un qui rôdait
dans la cour en évitant de faire du bruit. Selon son habitude de
ne rien laisser passer à sa portée sans s’assurer de ce que
c’était, d’Artagnan regarda attentivement sans faire aucun bruit,
et reconnut le justaucorps grenat et les cheveux bruns de Raoul.

Le jeune homme, car c’était bien lui, ouvrit la porte de l’écurie,
en tira le cheval bai qu’il avait déjà monté la veille, le sella
et brida lui-même avec autant de promptitude et de dextérité
qu’eût pu le faire le plus habile écuyer, puis il fit sortir
l’animal par l’allée droite du potager, ouvrit une petite porte
latérale qui donnait sur un sentier, tira son cheval dehors, la
referma derrière lui, et alors, par-dessus la crête du mur,
d’Artagnan le vit passer comme une flèche en se courbant sous les
branches pendantes et fleuries des érables et des acacias.

D’Artagnan avait remarqué la veille que le sentier devait conduire
à Blois.

- Eh, eh! dit le Gascon, voici un gaillard qui fait déjà des
siennes, et qui ne me paraît point partager les haines d’Athos
contre le beau sexe: il ne va pas chasser, car il n’a ni armes ni
chiens; il ne remplit pas un message, car il se cache. De qui se
cache-t-il?... est-ce de moi ou de son père?... car je suis sûr
que le comte est son père... Parbleu! quant à cela je le saurai,
car j’en parlerai tout net à Athos.

Le jour grandissait; tous ces bruits que d’Artagnan avait entendus
s’éteindre successivement la veille se réveillaient, l’un après
l’autre: l’oiseau dans les branches, le chien dans l’étable, les
moutons dans les champs; les bateaux amarrés sur la Loire
paraissaient eux-mêmes s’animer, se détachant du rivage et se
laissant aller au fil de l’eau. D’Artagnan resta ainsi à sa
fenêtre pour ne réveiller personne, puis lorsqu’il eut entendu les
portes et les volets du château s’ouvrir, il donna un dernier pli
à ses cheveux, un dernier tour à sa moustache, brossa par habitude
les rebords de son feutre avec la manche de son pourpoint, et
descendit. Il avait à peine franchi la dernière marche du perron,
qu’il aperçut Athos baissé vers terre et dans l’attitude d’un
homme qui cherche un écu dans le sable.

- Eh! bonjour, cher hôte, dit d’Artagnan.

- Bonjour, cher ami. La nuit a-t-elle été bonne?

- Excellente, Athos, comme votre lit, comme votre souper d’hier
soir qui devait me conduire au sommeil, comme, votre accueil quand
vous m’avez revu. Mais que regardiez-vous donc là si
attentivement? Seriez-vous devenu amateur de tulipes par hasard?

- Mon cher ami, il ne faudrait pas pour cela vous moquer de moi.
À la campagne, les goûts changent fort, et on arrive à aimer, sans
y faire attention, toutes ces belles choses que le regard de Dieu
fait sortir du fond de la terre et que l’on méprise fort dans les
villes. Je regardais tout bonnement des iris que j’avais déposés
près de ce réservoir et qui ont été écrasés ce matin. Ces
jardiniers sont les gens les plus maladroits du monde. En ramenant
le cheval après lui avoir fait tirer de l’eau, ils l’auront laissé
marcher dans la plate-bande.

D’Artagnan se prit à sourire.

- Ah! dit-il, vous croyez?

Et il amena son ami le long de l’allée, où bon nombre de pas
pareils à celui qui avait écrasé les iris étaient imprimés.

- Les voici encore, ce me semble; tenez, Athos, dit-il
indifféremment.

- Mais, oui; et des pas tout frais!

- Tout frais, répéta d’Artagnan.

- Qui donc est sorti par ici ce matin? se demanda Athos avec
inquiétude. Un cheval se serait-il échappé de l’écurie?

- Ce n’est pas probable, dit d’Artagnan, car les pas sont très
égaux et très reposés.

- Où est Raoul? s’écria Athos, et comment se fait-il que je ne
l’aie pas aperçu?

- Chut! dit d’Artagnan en mettant avec un sourire son doigt sur
sa bouche.

- Qu’y a-t-il donc? demanda Athos.

D’Artagnan raconta ce qu’il avait vu, en épiant la physionomie de
son hôte.

- Ah! je devine tout maintenant, dit Athos avec un léger
mouvement d’épaules: le pauvre garçon est allé à Blois.

- Pour quoi faire?

- Eh, mon Dieu! pour savoir des nouvelles de la petite La
Vallière. Vous savez, cette enfant qui s’est foulé hier le pied.

- Vous croyez? dit d’Artagnan incrédule.

- Non seulement je le crois, mais j’en suis sûr, répondit Athos.
N’avez-vous donc pas remarqué que Raoul est amoureux?

- Bon! De qui? de cette enfant de sept ans?

- Mon cher, à l’âge de Raoul le coeur est si plein, qu’il faut
bien le répandre sur quelque chose, rêve ou réalité. Eh bien! son
amour, à lui, est moitié l’un, moitié l’autre.

- Vous voulez rire! Quoi! cette petite fille.

- N’avez-vous donc pas regardé? C’est la plus jolie petite
créature qui soit au monde: des cheveux d’un blond d’argent, des
yeux bleus déjà mutins et langoureux à la fois.

- Mais que dites-vous de cet amour?

- Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul; mais ces
premiers besoins du coeur sont tellement impérieux, ces
épanchements de la mélancolie amoureuse chez les jeunes gens sont
si doux et si amers tout ensemble, que cela paraît avoir souvent
tous les caractères de la passion. Moi, je me rappelle qu’à l’âge
de Raoul j’étais devenu amoureux d’une statue grecque que le bon
roi Henri IV avait donnée à mon père, et que je pensai devenir fou
de douleur, lorsqu’on me dit que l’histoire de Pygmalion n’était
qu’une fable.

- C’est du désoeuvrement. Vous n’occupez pas assez Raoul, et il
cherche à s’occuper de son côté.

- Pas autre chose. Aussi songé-je à l’éloigner d’ici.

- Et vous ferez bien.

- Sans doute; mais ce sera lui briser le coeur, et il souffrira
autant que pour un véritable amour. Depuis trois ou quatre ans, et
à cette époque lui-même était un enfant, il s’est habitué à parer
et à admirer cette petite idole, qu’il finirait un jour par adorer
s’il restait ici. Ces enfants rêvent tout le jour ensemble et
causent de mille choses sérieuses comme de vrais amants de vingt
ans. Bref, cela a fait longtemps sourire les parents de la petite
de La Vallière, mais je crois qu’ils commencent à froncer le
sourcil.

- Enfantillage! mais Raoul a besoin d’être distrait; éloignez-le
bien vite d’ici, ou, morbleu! vous n’en ferez jamais un homme.

- Je crois, dit Athos, que je vais l’envoyer à Paris.

- Ah! fit d’Artagnan.

Et il pensa que le moment des hostilités était arrivé.

- Si vous voulez, dit-il, nous pouvons faire un sort à ce jeune
homme.

- Ah! fit à son tour Athos.

- Je veux même vous consulter sur quelque chose qui m’est passé
en tête.

- Faites.

- Croyez-vous que le temps soit venu de prendre du service?

- Mais n’êtes-vous pas toujours au service, vous, d’Artagnan?

- Je m’entends: du service actif. La vie d’autrefois n’a-t-elle
plus rien qui vous tente, et, si des avantages réels vous
attendaient, ne seriez-vous pas bien aise de recommencer en ma
compagnie et en celle de notre ami Porthos les exploits de notre
jeunesse?

- C’est une proposition que vous me faites alors! dit Athos.

- Nette et franche.

- Pour rentrer en campagne?

- Oui.

- De la part de qui et contre qui demanda tout à coup Athos en
attachant son oeil si clair et si bienveillant sur le Gascon.

- Ah diable! vous êtes pressant!

- Et surtout précis. Écoutez bien d’Artagnan. Il n’y a qu’une
personne ou plutôt une cause à qui un homme comme moi puisse être
utile: celle du roi.

- Voilà précisément, dit le mousquetaire.

- Oui; mais entendons-nous, reprit sérieusement Athos: si par la
cause du roi vous entendez celle de M. de Mazarin, nous cessons de
nous comprendre.

- Je ne dis pas précisément, répondit le Gascon embarrassé.

- Voyons, d’Artagnan, dit Athos, ne jouons pas au plus fin, votre
hésitation, vos détours me disent de quelle part vous venez. Cette
cause, en effet, on n’ose l’avouer hautement, et lorsqu’on recrute
pour elle, c’est l’oreille basse et la voix embarrassée.

- Ah! mon cher Athos! dit d’Artagnan.

- Eh! vous savez bien, reprit Athos, que je ne parle pas pour
vous, qui êtes la perle des gens braves et hardis, je vous parle
de cet Italien mesquin et intrigant de ce cuistre qui essaie de
mettre sur sa tête une couronnée qu’il a volée sous un oreiller,
de ce faquin qui appelle son parti le parti du roi, et qui s’avise
de faire mettre des princes du sang en prison, n’osant pas les
tuer, comme faisait notre cardinal à nous, le grand cardinal; un
fesse-mathieu qui pèse ses écus d’or et garde les rognés, de peur,
quoiqu’il triche, de les perdre à son jeu du lendemain; un drôle
enfin qui maltraite la reine, à ce qu’on assure; au reste, tant
pis pour elle! et qui va d’ici à trois mois nous faire une guerre
civile pour garder ses pensions. C’est là le maître que vous me
proposez, d’Artagnan? Grand merci!

- Vous êtes plus vif qu’autrefois, Dieu me pardonne! dit
d’Artagnan, et les années ont échauffé votre sang, au lieu de le
refroidir. Qui vous dit donc que ce soit là mon maître et que je
veuille vous l’imposer?

«Diable! s’était dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets à un
homme si mal disposé.»

- Mais alors, cher ami, reprit Athos, qu’est-ce donc que ces
propositions?

- Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres,
vous, et il paraît que vous êtes heureux dans votre médiocrité
dorée. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu
peut-être; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le
prélat, comme elles se disputaient le mousquetaire; c’est encore
un enfant gâté du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je
porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponné à ce
grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis
mort en un mot! Eh bien! lorsqu’il s’agit pour moi de ressusciter
un peu, vous venez tous me dire: C’est un faquin! c’est un drôle!
un cuistre! un mauvais maître! Eh, parbleu! je suis de votre avis,
moi, mais trouvez-m’en un meilleur, ou faites-moi des rentes.

Athos réfléchit trois secondes, et pendant ces trois secondes il
comprit la ruse de d’Artagnan, qui pour s’être trop avancé tout
d’abord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit
clairement que les propositions qu’on venait de lui faire étaient
réelles, et se fussent déclarées dans tout leur développement,
pour peu qu’il eût prêté l’oreille.

- Bon! se dit-il, d’Artagnan est à Mazarin.

De ce moment il s’observa avec une extrême prudence.

De son côté d’Artagnan joua plus serré que jamais.

- Mais, enfin, vous avez une idée? continua Athos.

- Assurément. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser
au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous
serons toujours incomplets.

- C’est vrai. Vous me parliez de Porthos; l’avez-vous donc décidé
à chercher fortune? Mais cette fortune, il l’a.

- Sans doute, il l’a; mais l’homme est ainsi fait, il désire
toujours quelque chose.

- Et que désire Porthos?

- D’être baron.

- Ah! c’est vrai, j’oubliais, dit Athos en riant.

- C’est vrai? pensa d’Artagnan. Et d’où a-t-il appris cela?
Correspondrait-il avec Aramis? Ah! si je savais cela, je saurais
tout.

La conversation finit là, car Raoul entra juste en ce moment.
Athos voulut le gronder sans aigreur; mais le jeune homme était si
chagrin, qu’il n’en eut pas le courage et qu’il s’interrompit pour
lui demander ce qu’il avait.

- Est-ce que notre petite voisine irait plus mal? dit d’Artagnan.

- Ah! monsieur, reprit Raoul presque suffoqué par la douleur, sa
chute est grave, et, sans difformité apparente, le médecin craint
qu’elle ne boite toute sa vie.

- Ah! ce serait affreux! dit Athos.

D’Artagnan avait une plaisanterie au bout des lèvres; mais en
voyant la part que prenait Athos à ce malheur, il se retint.

- Ah! monsieur, ce qui me désespère surtout, reprit Raoul, c’est
que ce malheur, c’est moi qui en suis cause.

- Comment vous, Raoul? demanda Athos.

- Sans doute, n’est-ce point pour accourir à moi qu’elle a sauté
du haut de cette pile de bois?

- Il ne vous reste plus qu’une ressource, mon cher Raoul, c’est
de l’épouser en expiation, dit d’Artagnan.

- Ah! monsieur, dit Raoul, vous plaisantez avec une douleur
réelle: c’est mal, cela.

Et Raoul, qui avait besoin d’être seul pour pleurer tout à son
aise, rentra dans sa chambre, d’où il ne sortit qu’à l’heure du
déjeuner.

La bonne intelligence des deux amis n’avait pas le moins du monde
été altérée par l’escarmouche du matin; aussi déjeunèrent-ils du
meilleur appétit, regardant de temps en temps le pauvre Raoul,
qui, les yeux tout humides et le coeur gros, mangeait à peine.

À la fin du déjeuner deux lettres arrivèrent, qu’Athos lut avec
une extrême attention, sans pouvoir s’empêcher de tressaillir
plusieurs fois. D’Artagnan, qui le vit lire ces lettres d’un côté
de la table à l’autre, et dont la vue était perçante, jura qu’il
reconnaissait à n’en pas douter la petite écriture d’Aramis. Quant
à l’autre, c’était une écriture de femme, longue et embarrassée.

- Allons, dit d’Artagnan à Raoul, voyant qu’Athos désirait
demeurer seul, soit pour répondre à ces lettres, soit pour y
réfléchir; allons faire un tour dans la salle d’armes, cela vous
distraira.

Le jeune homme regarda Athos, qui répondit à ce regard par un
signe d’assentiment.

Tous deux passèrent dans une salle basse où étaient suspendus des
fleurets, des masques, des gants, des plastrons, et tous les
accessoires de l’escrime.

- Eh bien? dit Athos en arrivant un quart d’heure après.

- C’est déjà votre main, mon cher Athos, dit d’Artagnan, et s’il
avait votre sang-froid, je n’aurais que des compliments à lui
faire...

Quant au jeune homme, il était un peu honteux. Pour une ou deux
fois qu’il avait touché d’Artagnan, soit au bras, soit à la
cuisse, celui-ci l’avait boutonné vingt fois en plein corps.

En ce moment, Charlot entra porteur d’une lettre très pressée pour
d’Artagnan qu’un messager venait d’apporter.

Ce fut au tour d’Athos de regarder du coin de l’oeil.

D’Artagnan lut la lettre sans aucune émotion apparente et après
avoir lu, avec un léger hochement de tête:

- Voyez, mon cher ami, dit-il, ce que c’est que le service, et
vous avez, ma foi, bien raison de n’en pas vouloir reprendre:
M. de Tréville est malade, et voilà la compagnie qui ne peut se
passer de moi; de sorte que mon congé se trouve perdu.

- Vous retournez à Paris? dit vivement Athos.

- Eh, mon Dieu, oui! dit d’Artagnan; mais n’y venez-vous pas
vous-même?

Athos rougit un peu et répondit:

- Si j’y allais, je serais fort heureux de vous voir.

- Holà, Planchet! s’écria d’Artagnan de la porte, nous partons
dans dix minutes: donnez l’avoine aux chevaux.

Puis se retournant vers Athos:

- Il me semble qu’il me manque quelque chose ici, et je suis
vraiment désespéré de vous quitter sans avoir revu ce bon Grimaud.

- Grimaud! dit Athos. Ah! c’est vrai? je m’étonnais aussi que
vous ne me demandassiez pas de ses nouvelles. Je l’ai prêté à un
de mes amis.

- Qui comprendra ses signes? dit d’Artagnan.

- Je l’espère, dit Athos.

Les deux amis s’embrassèrent cordialement. D’Artagnan serra la
main de Raoul, fit promettre à Athos de le visiter s’il venait à
Paris, de lui écrire s’il ne venait pas, et il monta à cheval.
Planchet, toujours exact, était déjà en selle.

- Ne venez-vous point avec moi, dit-il en riant à Raoul, je passe
par Blois?

Raoul se retourna vers Athos qui le retint d’un signe
imperceptible.

- Non, monsieur, répondit le jeune homme, je reste près de
monsieur le comte.

- En ce cas, adieu tous deux, mes bons amis, dit d’Artagnan en
leur serrant une dernière fois la main, et Dieu vous garde! comme
nous nous disions chaque fois que nous nous quittions du temps du
feu cardinal.

Athos lui fit un signe de la main, Raoul une révérence, et
d’Artagnan et Planchet partirent.

Le comte les suivit des yeux, la main appuyée sur l’épaule du
jeune homme, dont la taille égalait presque la sienne; mais
aussitôt qu’ils eurent disparu derrière le mur:

- Raoul, dit le comte, nous partons ce soir pour Paris.

- Comment! dit le jeune homme en pâlissant.

- Vous pouvez aller présenter mes adieux et les vôtres à madame
de Saint-Remy. Je vous attendrai ici à sept heures.

Le jeune homme s’inclina avec une expression mêlée de douleur et
de reconnaissance, et se retira pour aller seller son cheval.

Quant à d’Artagnan, à peine hors de vue de son côté, il avait tiré
la lettre de sa poche et l’avait relue:

«Revenez sur-le-champ à Paris.

«J.M...»

- La lettre est sèche, murmura d’Artagnan, et s’il n’y avait un
post-scriptum, peut-être ne l’eussé-je pas comprise; mais
heureusement il y a un_ post-scriptum._

Et il lut ce fameux _post-scriptum_ qui lui faisait passer par-
dessus la sécheresse de la lettre:

«_P.-S_. - Passez chez le trésorier du roi, à Blois: dites-lui
votre nom et montrez-lui cette lettre: vous toucherez deux cents
pistoles.»

- Décidément, dit d’Artagnan, j’aime cette prose, et le cardinal
écrit mieux que je ne croyais. Allons, Planchet, allons rendre
visite à monsieur le trésorier du roi, et puis piquons.

- Vers Paris, monsieur.

- Vers Paris.

Et tous deux partirent au plus grand trot de leurs montures.

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