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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXIX. Le bonhomme Broussel

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXIX. Le bonhomme Broussel   Dim 7 Avr - 16:24


XXIX. Le bonhomme Broussel

Mais malheureusement pour le cardinal Mazarin, qui était en ce
moment-là en veine de guignon, le bonhomme Broussel n’était pas
écrasé.

En effet, il traversait tranquillement la rue Saint-Honoré quand
le cheval emporté de d’Artagnan l’atteignit à l’épaule et le
renversa dans la boue. Comme nous l’avons dit, d’Artagnan n’avait
pas fait attention à un si petit événement. D’ailleurs d’Artagnan
partageait la profonde et dédaigneuse indifférence que la
noblesse, et surtout la noblesse militaire, professait à cette
époque pour la bourgeoisie. Il était donc resté insensible au
malheur arrivé au petit homme noir, bien qu’il fût cause de ce
malheur, et avant même que le pauvre Broussel eût eu le temps de
jeter un cri, toute la tempête de ces coureurs armés était passée.
Alors seulement le blessé put être entendu et relevé.

On accourut, on vit cet homme gémissant, on lui demanda son nom,
son adresse, son titre, et aussitôt qu’il eut dit qu’il se nommait
Broussel, qu’il était conseiller au Parlement et qu’il demeurait
rue Saint-Landry, un cri s’éleva dans cette foule, cri terrible et
menaçant, et qui fit autant de peur au blessé que l’ouragan qui
venait de lui passer sur le corps.

- Broussel! s’écriait-on, Broussel, notre père! celui qui défend
nos droits contre le Mazarin! Broussel, l’ami du peuple, tué,
foulé aux pieds par ces scélérats de cardinalistes! Au secours!
aux armes! à mort!

En un moment la foule devint immense; on arrêta un carrosse pour y
mettre le petit conseiller; mais un homme du peuple ayant fait
observer que, dans l’état où était le blessé, le mouvement de la
voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le
porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et
acceptée à l’unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le
souleva, menaçant et doux à la fois, et l’emporta, pareil à ce
géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en
berçant un nain entre ses bras.

Broussel se doutait bien déjà de cet attachement des Parisiens
pour sa personne; il n’avait pas semé l’opposition pendant trois
ans sans un secret espoir de recueillir un jour la popularité.
Cette démonstration, qui arrivait à point, lui fit donc plaisir et
l’enorgueillit, car elle lui donnait la mesure de son pouvoir;
mais d’un autre côté, ce triomphe était troublé par certaines
inquiétudes. Outre les contusions qui le faisaient fort souffrir,
il craignait à chaque coin de rue de voir déboucher quelque
escadron de gardes et de mousquetaires, pour charger cette
multitude, et alors que deviendrait le triomphateur dans cette
bagarre?

Il avait sans cesse devant les yeux ce tourbillon d’hommes, cet
orage au pied de fer qui d’un souffle l’avait culbuté. Aussi
répétait-il d’une voix éteinte:

- Hâtons-nous, mes enfants, car en vérité je souffre beaucoup.

Et à chacune de ces plaintes c’était autour de lui une
recrudescence de gémissements et un redoublement de malédictions.

On arriva, non sans peine, à la maison de Broussel. La foule qui
bien avant lui avait déjà envahi la rue avait attiré aux croisées
et sur les seuils des portes tout le quartier. À la fenêtre d’une
maison à laquelle donnait entrée une porte étroite, on voyait se
démêler une vieille servante qui criait de toutes ses forces, et
une femme, déjà âgée aussi, qui pleurait. Ces deux personnes, avec
une inquiétude visible quoique exprimée de façon différente,
interrogeaient le peuple, lequel leur envoyait pour toute réponse
des cris confus et inintelligibles.

Mais lorsque le conseiller, porté par huit hommes, apparut tout
pâle et regardant d’un oeil mourant son logis, sa femme et sa
servante, la bonne dame Broussel s’évanouit, et la servante,
levant les bras au ciel, se précipita dans l’escalier pour aller
au-devant de son maître en criant: «O mon Dieu! mon Dieu! si
Friquet était là, au moins, pour aller chercher un chirurgien!»

Friquet était là. Où n’est pas le gamin de Paris?

Friquet avait naturellement profité du jour de la Pentecôte pour
demander son congé au maître de la taverne, congé qui ne pouvait
lui être refusé, vu que son engagement portait qu’il serait libre
pendant les quatre grandes fêtes de l’année.

Friquet était à la tête du cortège. L’idée lui était bien venue
d’aller chercher un chirurgien, mais il trouvait plus amusant en
somme de crier à tue-tête: «Ils ont tué M. Broussel! M. Broussel
le père du peuple! Vive M. Broussel!» que de s’en aller tout seul
par des rues détournées dire tout simplement à un homme noir:
«Venez, monsieur le chirurgien, le conseiller Broussel a besoin de
vous.»

Malheureusement pour Friquet, qui jouait un rôle d’importance dans
le cortège, il eut l’imprudence de s’accrocher aux grilles de la
fenêtre du rez-de-chaussée, afin de dominer la foule. Cette
ambition le perdit; sa mère l’aperçut et l’envoya chercher le
médecin.

Puis elle prit le bonhomme dans ses bras et voulut le porter
jusqu’au premier; mais au bas de l’escalier le conseiller se remit
sur ses jambes et déclara qu’il se sentait assez fort pour monter
seul. Il priait en outre Gervaise, c’était le nom de sa servante,
de tâcher d’obtenir du peuple qu’il se retirât, mais Gervaise ne
l’écoutait pas.

- Oh! mon pauvre maître! mon cher maître, s’écriait-elle. - Oui,
ma bonne, oui, Gervaise, murmurait Broussel pour la calmer,
tranquillise-toi, ce ne sera rien. - Que je me tranquillise,
quand vous êtes broyé, écrasé, moulu! - Mais non, mais non,
disait Broussel; ce n’est rien ou presque rien. - Rien, et vous
êtes couvert de boue! Rien, et vous avez du sang, vos cheveux! Ah!
mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre maître! - Chut donc! disait
Broussel, chut! - Du sang, mon Dieu, du sang! criait Gervaise. -
Un médecin! un chirurgien! un docteur, hurlait la foule; le
conseiller Broussel se meurt! Ce sont les Mazarin qui l’ont tué!

- Mon Dieu, disait Broussel, se désespérant, les malheureux vont
faire brûler la maison! - Mettez-vous à votre fenêtre et montrez-
vous, notre maître. - Je m’en garderai bien, peste! disait
Broussel; c’est bon pour un roi de se montrer. Dis-leur que je
suis mieux, Gervaise; dis-leur que je vais me mettre, non pas à la
fenêtre, mais au lit, et qu’ils se retirent. - Mais pourquoi donc
voulez-vous qu’ils se retirent? Mais cela vous fait honneur,
qu’ils soient là. - Oh! mais ne vois-tu pas, disait Broussel
désespéré, qu’ils me, feront pendre! Allons! voilà ma femme qui se
trouve mal!

- Broussel! Broussel! criait la foule; vive Broussel! Un
chirurgien pour Broussel!

Ils firent tant de bruit que ce qu’avait prévu Broussel arriva. Un
peloton de gardes balaya avec la crosse des mousquets cette
multitude, assez inoffensive du reste; mais aux premiers cris de
«La garde! les soldats!» Broussel, qui tremblait qu’on ne le prît
pour l’instigateur de ce tumulte, se fourra tout habillé dans son
lit.

Grâce à cette balayade, la vieille Gervaise, sur l’ordre trois
fois réitéré de Broussel, parvint à fermer la porte de la rue.
Mais à peine la porte fut-elle fermée et Gervaise remontée près de
son maître, que l’on heurta fortement à cette porte.

Mme Broussel, revenue à elle, déchaussait son mari par le pied de
son lit, tout en tremblant comme une feuille.

- Regardez qui frappe, dit Broussel, et n’ouvrez qu’à bon
escient, Gervaise.

Gervaise regarda.

- C’est M. le président Blancmesnil, dit-elle.

- Alors, dit Broussel, il n’y a pas d’inconvénient, ouvrez.

- Eh bien! dit le président en entrant, que vous ont-ils donc
fait, mon cher Broussel? J’entends dire que vous avez failli être
assassiné? - Le fait est que, selon toute probabilité, quelque
chose a été tramé contre ma vie, répondit Broussel avec une
fermeté qui parut stoïque. - Mon pauvre ami! Oui, ils ont voulu
commencer par vous; mais notre tour viendra à chacun, et ne
pouvant nous vaincre en masse, ils chercheront à nous détruire les
uns après les autres. - Si j’en réchappe, dit Broussel, je veux
les écraser à leur tour sous le poids de ma parole. - Vous en
reviendrez, dit Blancmesnil, et pour leur faire payer cher cette
agression.

Mme Broussel pleurait à chaudes larmes; Gervaise se désespérait.

- Qu’y a-t-il donc? s’écria un beau jeune homme aux formes
robustes en se précipitant dans la chambre. Mon père blessé? -
Vous voyez une victime de la tyrannie, dit Blancmesnil en vrai
Spartiate. - Oh! dit le jeune homme en se retournant vers la
porte, malheur à ceux qui vous ont touché, mon père! - Jacques,
dit le conseiller en le relevant, allez plutôt chercher un
médecin, mon ami. - J’entends les cris du peuple, dit la vieille;
c’est sans doute Friquet qui en amène un; mais non, c’est un
carrosse.

Blancmesnil regarda par la fenêtre. - Le coadjuteur! dit-il.

- M. le coadjuteur! répéta Broussel. Eh! mon Dieu, attendez donc
que j’aille au-devant de lui!

Et le conseiller, oubliant sa blessure, allait s’élancer à la
rencontre de M. de Retz, si Blancmesnil ne l’eût arrêté.

- Eh bien! mon cher Broussel, dit le coadjuteur en entrant, qu’y
a-t-il donc? On parle de guet-apens, d’assassinat? Bonjour,
monsieur Blancmesnil. J’ai pris en passant mon médecin, et je vous
l’amène. - Ah! monsieur, dit Broussel, que de grâces je vous
dois! Il est vrai que j’ai été cruellement renversé et foulé aux
pieds par les mousquetaires du roi. - Dites du cardinal, reprit
le coadjuteur, dites du Mazarin. Mais nous lui ferons payer tout
cela, soyez tranquille. N’est-ce pas, monsieur de Blancmesnil?

Blancmesnil s’inclinait lorsque la porte s’ouvrit tout à coup,
poussée par un coureur. Un laquais à grande livrée le suivait, qui
annonça à haute voix:

- M. le duc de Longueville.

- Quoi! s’écria Broussel, M. le duc ici? quel honneur à moi! Ah!
monseigneur! - Je viens gémir, monsieur, dit le duc, sur le sort
de notre brave défenseur. Êtes-vous donc blessé, mon cher
conseiller? - Si je l’étais votre visite me guérirait,
monseigneur. - Vous souffrez, cependant? - Beaucoup, dit
Broussel. - J’ai amené mon médecin, dit le duc, permettez-vous
qu’il entre? - Comment donc! dit Broussel.

Le duc fit signe à son laquais qui introduisit un homme noir.

- J’avais eu la même idée que vous, mon prince, dit le
coadjuteur.

Les deux médecins se regardèrent. - Ah! c’est vous, monsieur le
coadjuteur? dit le duc. Les amis du peuple se rencontrent sur leur
véritable terrain. - Ce bruit m’avait effrayé et je suis accouru,
mais je crois que le plus pressé serait que les médecins
visitassent notre brave conseiller. - Devant vous, messieurs? dit
Broussel tout intimidé. - Pourquoi pas, mon cher? Nous avons
hâte, je vous le jure, de savoir ce qu’il en est. - Eh! mon Dieu,
dit Mme Broussel, qu’est-ce encore que ce nouveau tumulte? - On
dirait des applaudissements, dit Blancmesnil en courant à la
fenêtre. - Quoi? s’écria Broussel pâlissant, qu’y a-t-il encore?
- La livrée de M. le prince de Conti! s’écria Blancmesnil. M. le
prince de Conti lui-même!

Le coadjuteur et M. de Longueville avaient une énorme envie de
rire. Les médecins allaient lever la couverture de Broussel.
Broussel les arrêta. En ce moment le prince de Conti entra.

- Ah! messieurs, dit-il en voyant le coadjuteur, vous m’avez
prévenu! Mais il ne faut pas m’en vouloir, mon cher monsieur
Broussel. Quand j’ai appris votre accident, j’ai cru que vous
manqueriez peut-être de médecin, et j’ai passé pour prendre le
mien. Comment allez-vous, et qu’est-ce que cet assassinat dont on
parle?

Broussel voulut parler, mais les paroles lui manquèrent; il était
écrasé sous le poids des honneurs qui lui arrivaient.

- Eh bien! mon cher docteur, voyez, dit le prince de Conti à un
homme noir qui l’accompagnait. - Messieurs, dit un des médecins,
c’est alors une consultation. - C’est ce que vous voudrez, dit le
prince, mais rassurez-moi vite sur l’état de ce cher conseiller.

Les trois médecins s’approchèrent du lit. Broussel tirait la
couverture à lui de toutes ses forces; mais malgré sa résistance
il fut dépouillé et examiné.

Il n’avait qu’une contusion au bras et l’autre à la cuisse.

Les trois médecins se regardèrent, ne comprenant pas qu’on eût
réuni trois des hommes les plus savants de la faculté de Paris
pour une pareille misère.

- Eh bien? dit le coadjuteur. - Eh bien? dit le duc. - Eh bien?
dit le prince.

- Nous espérons que l’accident n’aura pas de suite, dit l’un des
trois médecins. Nous allons nous retirer dans la chambre voisine
pour faire l’ordonnance.

- Broussel! des nouvelles de Broussel! criait le peuple. Comment
va Broussel?

Le coadjuteur courut à la fenêtre. À sa vue le peuple fit silence.

- Mes amis, dit-il, rassurez-vous, M. Broussel est hors de
danger. Cependant sa blessure est sérieuse et le repos est
nécessaire.

Les cris Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent aussitôt
dans la rue.

M. de Longueville fut jaloux et alla à son tour à la fenêtre.

- Vive M. de Longueville! cria-t-on aussitôt.

- Mes amis, dit le duc en saluant de la main, retirez-vous en
paix, et ne donnez pas la joie du désordre à nos ennemis.

- Bien! monsieur le duc, dit Broussel de son lit; voilà qui est
parlé en bon Français. - Oui, messieurs les Parisiens, dit le
prince de Conti allant à son tour à la fenêtre pour avoir sa part
des applaudissements; oui, M. Broussel vous en prie. D’ailleurs il
a besoin de repos, et le bruit pourrait l’incommoder.

- Vive M. le prince de Conti! cria la foule. Le prince salua.

Tous trois prirent alors congé du conseiller, et la foule qu’ils
avaient renvoyée au nom de Broussel leur fit escorte. Ils étaient
sur les quais que Broussel de son lit saluait encore.

La vieille servante, stupéfaite, regardait son maître avec
admiration. Le conseiller avait grandi d’un pied à ses yeux.

- Voilà ce que c’est que de servir son pays selon sa conscience,
dit Broussel avec satisfaction.

Les médecins sortirent après une heure de délibération et
ordonnèrent de bassiner les contusions avec de l’eau et du sel.

Ce fut toute la journée une procession de carrosses. Toute la
Fronde se fit inscrire chez Broussel.

- Quel beau triomphe, mon père! dit le jeune homme, qui, ne
comprenant pas le véritable motif qui poussait tous ces gens-là
chez son père, prenait au sérieux cette démonstration des grands,
des princes et de leurs amis. - Hélas! mon cher Jacques, dit
Broussel, j’ai bien peur de payer ce triomphe-là un peu cher, et
je m’abuse fort, ou M. Mazarin, à cette heure, est en train de me
faire la carte des chagrins que je lui cause.

Friquet rentra à minuit, il n’avait pas pu trouver de médecin.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXIX. Le bonhomme Broussel
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