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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXIV. Le moine

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXIV. Le moine   Dim 14 Avr - 18:54

XXXIV. Le moine

Deux hommes étaient étendus: l’un immobile; la face contre terre,
percé de trois balles et nageant dans son sang... celui-là était
mort.

L’autre, adossé à un arbre par les deux laquais, les yeux au ciel
et les mains jointes, faisait une ardente prière... il avait reçu
une balle qui lui avait brisé le haut de la cuisse.

Les jeunes gens allèrent d’abord au mort et se regardèrent avec
étonnement.

- C’est un prêtre, dit Bragelonne, il est tonsuré. Oh! les
maudits! qui portent la main sur les ministres de Dieu!

- Venez ici, monsieur, dit Urbain, vieux soldat qui avait fait
toutes les campagnes avec le cardinal-duc; venez ici... il n’y a
plus rien à faire avec l’autre, tandis que celui-ci, peut-être
peut-on encore le sauver.

Le blessé sourit tristement.

- Me sauver! non, dit-il; mais m’aider à mourir, oui.

- Êtes-vous prêtre? demanda Raoul.

- Non, monsieur.

- C’est que votre malheureux compagnon m’a paru appartenir à
Église, reprit Raoul.

- C’est le curé de Béthune, monsieur; il portait en lieu sûr les
vases sacrés de son église et le trésor du chapitre; car M. le
Prince a abandonné notre ville hier, et peut-être l’Espagnol y
sera-t-il demain; or, comme on savait que des partis ennemis
couraient la campagne, et que la mission était périlleuse,
personne n’a osé l’accompagner, alors je me suis offert.

- Et ces misérables vous ont attaqués, ces misérables ont tiré
sur un prêtre!

- Messieurs, dit le blessé en regardant autour de lui, je souffre
bien, et cependant je voudrais être transporté dans quelque
maison.

- Où vous puissiez être secouru? dit de Guiche.

- Non, où je puisse me confesser.

- Mais peut-être, dit Raoul, n’êtes-vous point blessé si
dangereusement que vous croyez.

- Monsieur, dit le blessé, croyez-moi, il n’y a pas de temps à
perdre, la balle a brisé le col du fémur et a pénétré jusqu’aux
intestins.

- Êtes-vous médecin? demanda de Guiche.

- Non, dit le moribond, mais je me connais un peu aux blessures,
et la mienne est mortelle. Tâchez donc de me transporter quelque
part où je puisse trouver un prêtre, ou prenez cette peine de m’en
amener un ici, et Dieu récompensera cette sainte action; c’est mon
âme qu’il faut sauver car, pour mon corps, il est perdu.

- Mourir en faisant une bonne oeuvre, c’est impossible! et Dieu
vous assistera.

- Messieurs, au nom du ciel! dit le blessé rassemblant toutes ses
forces comme pour se lever, ne perdons point le temps en paroles
inutiles: ou aidez-moi à gagner le prochain village, ou jurez-moi
sur votre salut que vous m’enverrez ici le premier moine, le
premier curé, le premier prêtre que vous rencontrerez. Mais,
ajouta-t-il avec l’accent du désespoir, peut-être nul n’osera
venir, car on sait que les Espagnols courent la campagne, et je
mourrai sans absolution. Mon Dieu! mon Dieu! ajouta le blessé avec
un accent de terreur qui fit frissonner les jeunes gens, vous ne
permettrez point cela, n’est-ce pas? ce serait trop terrible!

- Monsieur, tranquillisez-vous, dit de Guiche, je vous jure que
vous allez avoir la consolation que vous demandez. Dites-nous
seulement où il y a une maison où nous puissions demander du
secours, et un village où nous puissions aller quérir un prêtre.

- Merci, et que Dieu vous récompense! Il y a une auberge à une
demi-lieue d’ici en suivant cette route et à une lieue à peu près
au-delà de l’auberge vous trouverez le village de Greney. Allez
trouver le curé; si le curé n’est pas chez lui, entrez dans le
couvent des Augustins, qui est la dernière maison du bourg à
droite, et amenez-moi un frère, qu’importe! moine ou curé, pourvu
qu’il ait reçu de notre sainte Église la faculté d’absoudre _in
articulo mortis._

- Monsieur d’Arminges, dit de Guiche, restez près de ce
malheureux, et veillez à ce qu’il soit transporté le plus
doucement possible. Faites un brancard avec des branches d’arbre,
mettez-y tous nos manteaux; deux de nos laquais le porteront,
tandis que le troisième se tiendra prêt à prendre la place de
celui qui sera las. Nous allons, le vicomte et moi, chercher un
prêtre.

- Allez, monsieur le comte, dit le gouverneur; mais au nom du
ciel! ne vous exposez pas.

- Soyez tranquille. D’ailleurs, nous sommes sauvés pour
aujourd’hui; vous connaissez l’axiome:_ Non bis in idem._

- Bon courage, monsieur! dit Raoul au blessé, nous allons
exécuter votre désir.

- Dieu vous bénisse, messieurs! répondit le, moribond avec un
accent de reconnaissance impossible à décrire.

Et les deux jeunes gens partirent au galop dans la direction
indiquée, tandis que le gouverneur du comte de Guiche présidait à
la confection du brancard.

Au bout de dix minutes de marche les deux jeunes gens aperçurent
l’auberge.

Raoul, sans descendre de cheval, appela l’hôte, le prévint qu’on
allait lui amener un blessé et le pria de préparer, en attendant,
tout ce qui serait nécessaire à son pansement, c’est-à-dire un
lit, des bandes, de la charpie, l’invitant en outre, s’il
connaissait dans les environs quelque médecin, chirurgien ou
opérateur, à renvoyer chercher, se chargeant, lui, de récompenser
le messager.

L’hôte, qui vit deux jeunes seigneurs richement vêtus, promit tout
ce qu’ils lui demandèrent, et nos deux cavaliers, après avoir vu
commencer les préparatifs de la réception, partirent de nouveau et
piquèrent vivement vers Greney.

Ils avaient fait plus d’une lieue et distinguaient déjà les
premières maisons du village dont les toits couverts de tuiles
rougeâtres se détachaient vigoureusement sur les arbres verts qui
les environnaient, lorsqu’ils aperçurent, venant à leur rencontre,
monté sur une mule, un pauvre moine qu’à son large chapeau et à sa
robe de laine grise ils prirent pour un frère augustin. Cette fois
le hasard semblait leur envoyer ce qu’ils cherchaient.

Ils s’approchèrent du moine.

C’était un homme de vingt-deux à vingt-trois ans, mais que les
pratiques ascétiques avaient vieilli en apparence. Il était pâle,
non de cette pâleur mate qui est une beauté, mais d’un jaune
bilieux; ses cheveux courts, qui dépassaient à peine le cercle que
son chapeau traçait autour de son front, étaient d’un blond pâle,
et ses yeux, d’un bleu clair, semblaient dénués de regard.

- Monsieur, dit Raoul avec sa politesse ordinaire, êtes-vous
ecclésiastique?

- Pourquoi me demandez-vous cela? dit l’étranger avec une
impassibilité presque incivile.

- Pour le savoir, dit le comte de Guiche avec hauteur.

L’étranger toucha sa mule du talon et continua son chemin.

De Guiche sauta d’un bond en avant de lui, et lui barra la route.

- Répondez, monsieur! dit-il, on vous a interrogé poliment, et
toute question vaut une réponse.

- Je suis libre, je suppose, de dire ou de ne pas dire qui je
suis aux deux premières personnes venues à qui il prend le caprice
de m’interroger.

De Guiche réprima à grand-peine la furieuse envie qu’il avait de
casser les os au moine.

- D’abord, dit-il en faisant un effort sur lui-même, nous ne
sommes pas les deux premières personnes venues; mon ami que voilà
est le vicomte de Bragelonne, et moi je suis le comte de Guiche.
Enfin, ce n’est point par caprice que nous vous faisons cette
question; car un homme est là, blessé et mourant, qui réclame les
secours de Église Êtes-vous prêtre, je vous somme, au nom de
l’humanité, de me suivre pour secourir cet homme; ne l’êtes-vous
pas, c’est autre chose. Je vous préviens, au nom de la courtoisie,
que vous paraissez si complètement ignorer, que je vais vous
châtier de votre insolence.

La pâleur du moine devint de la lividité, et il sourit d’une si
étrange façon que Raoul, qui ne le quittait pas des yeux, sentit
ce sourire lui serrer le coeur comme une insulte.

- C’est quelque espion espagnol ou flamand, dit-il en mettant la
main sur la crosse de ses pistolets.

Un regard menaçant et pareil à un éclair répondit à Raoul.

- Eh bien! monsieur, dit de Guiche, répondez-vous?

- Je suis prêtre, messieurs, dit le jeune homme.

Et sa figure reprit son impassibilité ordinaire.

- Alors, mon père, dit Raoul laissant retomber ses pistolets dans
ses fontes et imposant à ses paroles un accent respectueux qui ne
sortait pas de son coeur, alors, si vous êtes prêtre, vous allez
trouver, comme vous l’a dit mon ami, une occasion d’exercer votre
état: un malheureux blessé vient à notre rencontre et doit
s’arrêter au prochain hôtel; il demande l’assistance d’un ministre
de Dieu; nos gens l’accompagnent.

- J’y vais, dit le moine.

Et il donna du talon à sa mule.

- Si vous n’y allez pas, monsieur, dit de Guiche, croyez que nous
avons des chevaux capables de rattraper votre mule, un crédit
capable de vous faire saisir partout où vous serez; et alors, je
vous le jure, votre procès sera bientôt fait: on trouve partout un
arbre et une corde.

L’oeil du moine étincela de nouveau, mais ce fut tout; il répéta
sa phrase: «J’y vais», et il partit.

- Suivons-le, dit de Guiche, ce sera plus sûr.

- J’allais vous le proposer, dit de Bragelonne.

Et les deux jeunes gens se remirent en route, réglant leur pas sur
celui du moine, qu’ils suivaient ainsi à une portée de pistolet.

Au bout de cinq minutes, le moine se retourna pour s’assurer s’il
était suivi ou non.

- Voyez-vous, dit Raoul, que nous avons bien fait!

- L’horrible figure que celle de ce moine! dit le comte de
Guiche.

- Horrible, répondit Raoul, et d’expression surtout; ces cheveux
jaunes, ces yeux ternes, ces lèvres qui disparaissent au moindre
mot qu’il prononce...

- Oui, oui, dit de Guiche, qui avait été moins frappé que Raoul
de tous ces détails, attendu que Raoul examinait tandis que de
Guiche parlait; oui, figure étrange; mais ces moines sont
assujettis à des pratiques si dégradantes: les jeûnes les font
pâlir, les coups de discipline les font hypocrites, et c’est à
force de pleurer les biens de la vie, qu’ils ont perdus et dont
nous jouissons, que leurs yeux deviennent ternes.

- Enfin, dit Raoul, ce pauvre homme va avoir son prêtre; mais, de
par Dieu! le pénitent a la mine de posséder une conscience
meilleure que celle du confesseur. Quant à moi, je l’avoue, je
suis accoutumé à voir des prêtres d’un tout autre aspect.

- Ah! dit de Guiche, comprenez-vous? Celui-ci est un de ces
frères errants qui s’en vont mendiant sur les grandes routes
jusqu’au jour où un bénéfice leur tombe du ciel; ce sont des
étrangers pour la plupart: Écossais, Irlandais, Danois. On m’en a
quelquefois montré de pareils.

- Aussi laids?

- Non, mais raisonnablement hideux, cependant.

- Quel malheur pour ce pauvre blessé de mourir entre les mains
d’un pareil frocard!

- Bah! dit de Guiche, l’absolution vient, non de celui qui la
donne, mais de Dieu. Cependant, voulez-vous que je vous dise, eh
bien! j’aimerais mieux mourir impénitent que d’avoir affaire à un
pareil confesseur. Vous êtes de mon avis, n’est-ce pas, vicomte?
et je vous voyais caresser le pommeau de votre pistolet comme si
vous aviez quelque intention de lui casser la tête.

- Oui, comte, c’est une chose étrange, et qui va vous surprendre,
j’ai éprouvé à l’aspect de cet homme une horreur indéfinissable.
Avez-vous quelquefois fait lever un serpent sur votre chemin?

- Jamais, dit de Guiche.

- Eh bien! à moi cela m’est arrivé dans nos forêts du Blaisois,
et je me rappelle qu’à la vue du premier qui me regarda de ses
yeux ternes, replié sur lui-même, branlant la tête et agitant la
langue, je demeurai fixe, pâle et comme fasciné jusqu’au moment où
le comte de La Fère...

- Votre père? demanda de Guiche.

- Non, mon tuteur, répondit Raoul en rougissant.

- Fort bien.

- Jusqu’au moment, reprit Raoul, où le comte de La Fère me dit:
Allons, Bragelonne, dégainez. Alors seulement je courus au reptile
et le tranchai en deux, au moment où il se dressait sur sa queue
en sifflant pour venir lui-même au-devant de moi. Eh bien! je vous
jure que j’ai ressenti exactement la même sensation à la vue de
cet homme lorsqu’il a dit: _«Pourquoi me demandez-vous cela?»_ et
qu’il m’a regardé.

- Alors, vous vous reprochez de ne l’avoir pas coupé en deux
comme votre serpent?

- Ma foi, oui, presque, dit Raoul.

En ce moment, on arrivait en vue de la petite auberge, et l’on
apercevait de l’autre côté le cortège du blessé qui s’avançait
guidé par M. d’Arminges. Deux hommes portaient le moribond, le
troisième tenait les chevaux en main.

Les jeunes gens donnèrent de l’éperon.

- Voici le blessé, dit de Guiche en passant près du frère
augustin; ayez la bonté de vous presser un peu, sire moine.

Quant à Raoul, il s’éloigna du frère de toute la largeur de la
route, et passa en détournant la tête avec dégoût.

C’étaient alors les jeunes gens qui précédaient le confesseur au
lieu de le suivre. Ils allèrent au-devant du blessé et lui
annoncèrent cette bonne nouvelle. Celui-ci se souleva pour
regarder dans la direction indiquée, vit le moine qui s’approchait
en hâtant le pas de sa mule, et retomba sur sa litière le visage
éclairé d’un rayon de joie.

- Maintenant, dirent les jeunes gens, nous avons fait pour vous
tout ce que nous avons pu faire, et comme nous sommes pressés de
rejoindre l’armée de M. le Prince, nous allons continuer notre
route; vous nous excusez, n’est-ce pas, monsieur? Mais on dit
qu’il va y avoir une bataille, et nous ne voudrions pas arriver le
lendemain.

- Allez, mes jeunes seigneurs, dit le blessé, et soyez bénis tous
deux pour votre piété. Vous avez en effet, et comme vous l’avez
dit, fait pour moi tout ce que vous pouviez faire; moi, je ne puis
que vous dire encore une fois: Dieu vous garde, vous et ceux qui
vous sont chers!

- Monsieur, dit de Guiche à son gouverneur, nous allons devant
vous nous rejoindrez sur la route de Cambrin.

L’hôte était sur sa porte et avait tout préparé, lit, bandes et
charpie, et un palefrenier était allé chercher un médecin à Lens,
qui était la ville la plus proche.

- Bien, dit l’aubergiste, il sera fait comme vous le désirez;
mais ne vous arrêtez-vous pas, monsieur, pour panser votre
blessure? continua-t-il en s’adressant à Bragelonne.

- Oh! ma blessure, à moi, n’est rien, dit le vicomte, et il sera
temps que je m’en occupe à la prochaine halte; seulement ayez la
bonté, si vous voyez passer un cavalier, et si ce cavalier vous
demande des nouvelles d’un jeune homme monté sur un alezan et
suivi d’un laquais, de lui dire qu’effectivement vous m’avez vu,
mais que j’ai continué ma route et que je compte dîner à
Mazingarbe et coucher à Cambrin. Ce cavalier est mon serviteur.

- Ne serait-il pas mieux, et pour plus grande sûreté, que je lui
demandasse son nom et que je lui dise le vôtre? répondit l’hôte.

- Il n’y a pas de mal au surcroît de précaution, dit Raoul, je me
nomme le vicomte de Bragelonne et lui Grimaud.

En ce moment le blessé arrivait d’un côté et le moine de l’autre;
les deux jeunes gens se reculèrent pour laisser passer le
brancard; de son côté le moine descendait de sa mule, et ordonnait
qu’on la conduisît à l’écurie sans la desseller.

- Sire moine, dit de Guiche, confessez bien ce brave homme, et ne
vous inquiétez pas de votre dépense ni de celle de votre mule:
tout est payé.

- Merci, monsieur! dit le moine avec un de ces sourires qui
avaient fait frissonner Bragelonne.

- Venez, comte, dit Raoul, qui semblait instinctivement ne
pouvoir supporter la présence de l’augustin, venez, je me sens mal
ici.

- Merci, encore une fois, mes beaux jeunes seigneurs, dit le
blessé, et ne m’oubliez pas dans vos prières!

- Soyez tranquille! dit de Guiche en piquant pour rejoindre
Bragelonne, qui était déjà de vingt pas en avant.

En ce moment le brancard, porté par les deux laquais, entrait dans
la maison. L’hôte et sa femme, qui était accourue, se tenaient
debout sur les marches de l’escalier. Le malheureux blessé
paraissait souffrir des douleurs atroces; et cependant il n’était
préoccupé que de savoir si le moine le suivait.

À la vue de cet homme pâle et ensanglanté, la femme saisit
fortement le bras de son mari.

- Eh bien! qu’y a-t-il? demanda celui-ci. Est-ce que par hasard
tu te trouverais mal?

- Non, mais regarde! dit l’hôtesse en montrant à son mari le
blessé.

- Dame! répondit celui-ci, il me paraît bien malade.

- Ce n’est pas cela que je veux dire, continua la femme toute
tremblante, je te demande si tu le reconnais?

- Cet homme? attends donc...

- Ah! je vois que tu le reconnais, dit la femme, car tu pâlis à
ton tour.

- En vérité! s’écria l’hôte. Malheur à notre maison, c’est
l’ancien bourreau de Béthune.

- L’ancien bourreau de Béthune! murmura le jeune moine en faisant
un mouvement d’arrêt et en laissant voir sur son visage le
sentiment de répugnance que lui inspirait son pénitent.

M. d’Arminges, qui se tenait à la porte, s’aperçut de son
hésitation.

- Sire moine, dit-il, pour être ou pour avoir été bourreau, ce
malheureux n’en est pas moins un homme. Rendez-lui donc le dernier
service qu’il réclame de vous, et votre oeuvre n’en sera que plus
méritoire.

Le moine ne répondit rien, mais il continua silencieusement son
chemin vers la chambre basse où les deux valets avaient déjà
déposé le mourant sur un lit.

En voyant l’homme de Dieu s’approcher du chevet du blessé, les
deux laquais sortirent en fermant la porte sur le moine et sur le
moribond.

D’Arminges et Olivain les attendaient; ils remontèrent à cheval,
et tous quatre partirent au trot, suivant le chemin à l’extrémité
duquel avaient déjà disparu Raoul et son compagnon.

Au moment où le gouverneur et son escorte disparaissaient à leur
tour, un nouveau voyageur s’arrêtait devant le seuil de l’auberge.

- Que désire monsieur? dit l’hôte, encore pâle et tremblant de la
découverte qu’il venait de faire.

Le voyageur fit le signe d’un homme qui boit, et, mettant pied à
terre, montra son cheval et fit le signe d’un homme qui frotte.

- Ah diable! se dit l’hôte, il paraît que celui-ci est muet.

- Et où voulez-vous boire? demanda-t-il.

- Ici, dit le voyageur en montrant une table.

- Je me trompais, dit l’hôte, il n’est pas tout à fait muet.

Et il s’inclina, alla chercher une bouteille de vin et des
biscuits, qu’il posa devant son taciturne convive.

- Monsieur ne désire pas autre chose? demanda-t-il.

- Si fait, dit le voyageur.

- Que désire monsieur?

- Savoir si vous avez vu passer un jeune gentilhomme de quinze
ans, monté sur un cheval alezan et suivi d’un laquais.

- Le vicomte de Bragelonne? dit l’hôte.

- Justement.

- Alors c’est vous qui vous appelez M. Grimaud?

Le voyageur fit signe que oui.

- Eh bien! dit l’hôte, votre jeune maître était ici il n’y a
qu’un quart d’heure; il dînera à Mazingarbe et couchera à Cambrin.

- Combien d’ici à Mazingarbe?

- Deux lieues et demie.

- Merci.

Grimaud, assuré de rencontrer son jeune maître avant la fin du
jour, parut plus calme, s’essuya le front et se versa un verre de
vin, qu’il but silencieusement.

Il venait de poser son verre sur la table et se disposait à le
remplir une seconde fois, lorsqu’un cri terrible partit de la
chambre où étaient le moine et le mourant.

Grimaud se leva tout debout.

- Qu’est-ce que cela, dit-il, et d’où vient ce cri?

- De la chambre du blessé, dit l’hôte.

- Quel blessé? demanda Grimaud.

- L’ancien bourreau de Béthune, qui vient d’être assassiné par
les partisans espagnols, qu’on a apporté ici, et qui se confesse
en ce moment à un frère augustin: il paraît qu’il souffre bien.

- L’ancien bourreau de Béthune? murmura Grimaud rappelant ses
souvenirs... un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand,
vigoureux, basané, cheveux et barbe noirs?

- C’est cela, excepté que sa barbe a grisonné et que ses cheveux
ont blanchi. Le connaissez-vous? demanda l’hôte.

- Je l’ai vu une fois, dit Grimaud, dont le front s’assombrit au
tableau que lui présentait ce souvenir.

La femme était accourue toute tremblante.

- As-tu entendu? dit-elle à son mari.

- Oui, répondit l’hôte en regardant avec inquiétude du côté de la
porte.

En ce moment, un cri moins fort que le premier, mais suivi d’un
gémissement long et prolongé, se fit entendre.

Les trois personnages se regardèrent en frissonnant.

- Il faut voir ce que c’est, dit Grimaud.

- On dirait le cri d’un homme qu’on égorge, murmura l’hôte.

- Jésus! dit la femme en se signant.

Si Grimaud parlait peu, on sait qu’il agissait beaucoup. Il
s’élança vers la porte et la secoua vigoureusement, mais elle
était fermée par un verrou intérieur.

- Ouvrez! cria l’hôte, ouvrez; sire moine, ouvrez à l’instant!

Personne ne répondit.

- Ouvrez, ou j’enfonce la porte! dit Grimaud.

Même silence.

Grimaud jeta les yeux autour de lui et avisa une pince qui
d’aventure se trouvait dans un coin; il s’élança dessus, et, avant
que l’hôte eût pu s’opposer à son dessein, il avait mis la porte
en dedans.

La chambre était inondée du sang qui filtrait à travers les
matelas, le blessé ne parlait plus et râlait; le moine avait
disparu.

- Le moine? cria l’hôte; où est le moine?

Grimaud s’élança vers une fenêtre ouverte qui donnait sur la cour.

- Il aura fui par là, s’écria-t-il.

- Vous croyez? dit l’hôte effaré. Garçon, voyez si la mule du
moine est à l’écurie.

- Plus de mule! cria celui à qui cette question était adressée.

Grimaud fronça le sourcil, l’hôte joignit les mains et regarda
autour de lui avec défiance. Quant à la femme, elle n’avait pas
osé entrer dans la chambre et se tenait debout, épouvantée, à la
porte.

Grimaud s’approcha du blessé, regardant ses traits rudes et
marqués qui lui rappelaient un souvenir si terrible.

Enfin, après un moment de morne et muette contemplation:

- Il n’y a plus de doute, dit-il, c’est bien lui.

- Vit-il encore? demanda l’hôte.

Grimaud, sans répondre, ouvrit son justaucorps pour lui tâter le
coeur, tandis que l’hôte s’approchait à son tour; mais tout à coup
tous deux reculèrent, l’hôte en poussant un cri d’effroi, Grimaud
en pâlissant.

La lame d’un poignard était enfoncée jusqu’à la garde du côté
gauche de la poitrine du bourreau.

- Courez chercher du secours, dit Grimaud, moi je resterai près
de lui.

L’hôte sortit de la chambre tout égaré; quant à la femme, elle
s’était enfuie au cri qu’avait poussé son mari.
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