PLUME DE POÉSIES
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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XLV. Encore une reine qui demande secours

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XLV. Encore une reine qui demande secours   Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XLV. Encore une reine qui demande secours Icon_minitimeDim 14 Avr - 19:12

XLV. Encore une reine qui demande secours

Athos avait envoyé prévenir Aramis dès le matin et avait donné sa
lettre à Blaisois, seul serviteur qui lui fût resté. Blaisois
trouva Bazin revêtant sa robe de bedeau; il était ce jour-là de
service à Notre-Dame.

Athos avait recommandé à Blaisois de tâcher de parler à Aramis
lui-même. Blaisois, grand et naïf garçon, qui ne connaissait que
sa consigne, avait donc demandé l’abbé d’Herblay, et, malgré les
assurances de Bazin qu’il n’était pas chez lui, il avait insisté
de telle façon que Bazin s’était mis fort en colère. Blaisois,
voyant Bazin en costume d’église, s’était peu inquiété de ses
dénégations et avait voulu passer outre, croyant celui auquel il
avait affaire doué de toutes les vertus de son habit, c’est-à-dire
de la patience et de la charité chrétiennes.

Mais Bazin, toujours valet de mousquetaire lorsque le sang montait
à ses gros yeux, saisit un manche à balai et rossa Blaisois en lui
disant:

- Vous avez insulté Église; mon ami, vous avez insulté Église.

En ce moment et à ce bruit inaccoutumé, Aramis était apparu
entr’ouvrant avec précaution la porte de sa chambre à coucher.
Alors Bazin avait posé respectueusement son balai sur un des deux
bouts, comme il avait vu à Notre-Dame le suisse faire de sa
hallebarde; et, Blaisois, avec un regard de reproche adressé au
cerbère, avait tiré sa lettre de sa poche et l’avait présentée à
Aramis.

- Du comte de La Fère? dit Aramis, c’est bien.

Puis il était rentré sans même demander la cause de tout ce bruit.

Blaisois revint tristement à l’hôtel du _Grand-Roi-Charlemagne._
Athos lui demanda des nouvelles de sa commission. Blaisois raconta
son aventure.

- Imbécile! dit Athos en riant, tu n’as donc pas annoncé que tu
venais de ma part?

- Non, monsieur.

- Et qu’a dit Bazin quand il a su que vous étiez à moi?

- Ah! monsieur, il m’a fait toute sorte d’excuses et m’a forcé à
boire deux verres d’un très bon vin muscat, dans lequel il m’a
fait tremper trois ou quatre biscuits excellents; mais c’est égal,
il est brutal en diable. Un bedeau! fi donc!

- Bon, pensa Athos, du moment où Aramis a reçu ma lettre, si
empêché qu’il soit, Aramis viendra.

À dix heures, Athos, avec son exactitude habituelle, se trouvait
sur le pont du Louvre. Il y rencontra lord de Winter, qui arrivait
à l’instant même.

Ils attendirent dix minutes à peu près.

Milord de Winter commençait à craindre qu’Aramis ne vînt pas.

- Patience, dit Athos, qui tenait ses yeux fixés dans la
direction de la rue du Bac, patience, voici un abbé qui donne une
gourmade à un homme et qui salue une femme, ce doit être Aramis.

C’était lui en effet: un jeune bourgeois qui bayait aux corneilles
s’était trouvé sur son chemin, et d’un coup de poing Aramis, qu’il
avait éclaboussé, l’avait envoyé à dix pas. En même temps une de
ses pénitentes avait passé; et comme elle était jeune et jolie,
Aramis l’avait saluée de son plus gracieux sourire. En un instant
Aramis fut près d’eux.

Ce furent, comme on le comprend bien, de grandes embrassades entre
lui et lord de Winter.

- Où allons-nous? dit Aramis; est-ce qu’on se bat par là,
sacrebleu? Je n’ai pas d’épée ce matin, et il faut que je repasse
chez moi pour en prendre une.

- Non, dit de Winter, nous allons faire visite à Sa Majesté la
reine d’Angleterre.

- Ah! fort bien, dit Aramis; et dans quel but cette visite?
continua-t-il en se penchant à l’oreille d’Athos.

- Ma foi, je n’en sais rien; quelque témoignage qu’on réclame de
nous, peut-être?

- Ne serait-ce point pour cette maudite affaire? dit Aramis. Dans
ce cas je ne me soucierais pas trop d’y aller, car ce serait pour
empocher quelque semonce; et depuis que j’en donne aux autres, je
n’aime pas à en recevoir.

- Si cela était ainsi, dit Athos, nous ne serions pas conduits à
Sa Majesté par lord de Winter, car il en aurait sa part: il était
des nôtres.

- Ah! oui, c’est vrai. Allons donc.

Arrivés au Louvre, lord de Winter passa le premier; au reste, un
seul concierge tenait la porte. À la lumière du jour, Athos,
Aramis et l’Anglais lui-même purent remarquer le dénûment affreux
de l’habitation qu’une avare charité concédait à la malheureuse
reine. De grandes salles toutes dépouillées de meubles, des murs
dégradés sur lesquels reposaient par places d’anciennes moulures
d’or qui avaient résisté à l’abandon, des fenêtres qui ne
fermaient plus et qui manquaient de vitres; pas de tapis, pas de
gardes, pas de valets; voilà ce qui frappa tout d’abord les yeux
d’Athos, et ce qu’il fit silencieusement remarquer à son compagnon
en le poussant du coude et en lui montrant cette misère des yeux.

- Mazarin est mieux logé, dit Aramis.

- Mazarin est presque roi, dit Athos, et Madame Henriette n’est
presque plus reine.

- Si vous daigniez avoir de l’esprit, Athos, dit Aramis, je crois
véritablement que vous en auriez plus que n’en avait ce pauvre
M. de Voiture.

Athos sourit.

La reine paraissait attendre avec impatience car, au premier
mouvement qu’elle entendit dans la salle qui précédait sa chambre,
elle vint elle-même sur le seuil pour y recevoir les courtisans de
son infortune.

- Entrez et soyez les bienvenus, messieurs, dit-elle.

Les gentilshommes entrèrent et demeurèrent d’abord debout; mais
sur un geste de la reine qui leur faisait signe de s’asseoir,
Athos donna l’exemple de l’obéissance. Il était grave et calme;
mais Aramis était furieux: cette détresse royale l’avait exaspéré,
ses yeux étudiaient chaque nouvelle trace de misère qu’il
apercevait.

- Vous examinez mon luxe? dit Madame Henriette avec un triste
regard jeté autour d’elle.

- Madame, dit Aramis, j’en demande pardon à Votre Majesté, mais
je ne saurais cacher mon indignation de voir qu’à la cour de
France on traite ainsi la fille de Henri IV.

- Monsieur n’est point cavalier? dit la reine à lord de Winter.

- Monsieur est l’abbé d’Herblay, répondit celui-ci.

Aramis rougit.

- Madame, dit-il, je suis abbé, il est vrai, mais c’est contre
mon gré; jamais je n’eus de vocation pour le petit collet: ma
soutane ne tient qu’à un bouton, et je suis toujours prêt à
redevenir mousquetaire. Ce matin, ignorant que j’aurais l’honneur
de voir Votre Majesté, je me suis affublé de ces habits, mais je
n’en suis pas moins l’homme que Votre Majesté trouvera le plus
dévoué à son service, quelque chose qu’elle veuille ordonner.

- Monsieur le chevalier d’Herblay, reprit de Winter, est l’un de
ces vaillants mousquetaires de Sa Majesté le roi Louis XIII dont
je vous ai parlé, Madame... Puis, se retournant vers Athos: Quant
à monsieur, continua-t-il, c’est ce noble comte de La Fère dont la
haute réputation est si bien connue de Votre Majesté.

- Messieurs, dit la reine, j’avais autour de moi, il y a quelques
années, des gentilshommes, des trésors, des armées; à un signe de
ma main tout cela s’employait pour mon service. Aujourd’hui,
regardez autour de moi, cela vous surprendra sans doute; mais pour
accomplir un dessein qui doit me sauver la vie, je n’ai que lord
de Winter, un ami de vingt ans, et vous, messieurs, que je vois
pour la première fois, et que je ne connais que comme mes
compatriotes.

- C’est assez, Madame, dit Athos en saluant profondément, si la
vie de trois hommes peut racheter la vôtre.

- Merci, messieurs. Mais écoutez-moi, poursuivit-elle, je suis
non seulement la plus misérable des reines, mais la plus
malheureuse des mères, la plus désespérée des épouses: mes
enfants, deux du moins, le duc d’York et la princesse Charlotte,
sont loin de moi, exposés aux coups des ambitieux et des ennemis;
le roi mon mari traîne en Angleterre une existence si douloureuse,
que c’est peu dire en vous affirmant qu’il cherche la mort comme
une chose désirable. Tenez, messieurs, voici la lettre qu’il me
fit tenir par milord de Winter. Lisez.

Athos et Aramis s’excusèrent.

Lisez, dit la reine.

Athos lut à haute voix la lettre que nous connaissons, et dans
laquelle le roi Charles demandait si l’hospitalité lui serait
accordée en France.

- Eh bien? demanda Athos lorsqu’il eut fini cette lecture.

- Eh bien! dit la reine, il a refusé.

Les deux amis échangèrent un sourire de mépris.

- Et maintenant, Madame, que faut-il faire? dit Athos.

- Avez-vous quelque compassion pour tant de malheur? dit la reine
émue.

- J’ai eu l’honneur de demander à Votre Majesté ce qu’elle
désirait que M. d’Herblay et moi fissions pour son service; nous
sommes prêts.

- Ah! monsieur, vous êtes en effet un noble coeur! s’écria la
reine avec une explosion de voix reconnaissante, tandis que lord
de Winter la regardait en ayant l’air de lui dire: Ne vous avais-
je pas répondu d’eux?

- Mais vous, monsieur? demanda la reine à Aramis.

- Moi, Madame, répondit celui-ci, partout où va M. le comte, fût-
ce à la mort, je le suis sans demander pourquoi; mais quand il
s’agit du service de Votre Majesté, ajouta-t-il en regardant la
reine avec toute la grâce de sa jeunesse, alors je précède M. le
comte.

- Eh bien! messieurs, dit la reine, puisqu’il en est ainsi,
puisque vous voulez bien vous dévouer au service d’une pauvre
princesse que le monde entier abandonne, voici ce qu’il s’agit de
faire pour moi. Le roi est seul avec quelques gentilshommes qu’il
craint de perdre chaque jour, au milieu d’Écossais dont il se
défie, quoiqu’il soit Écossais lui-même. Depuis que lord de Winter
l’a quitté, je ne vis plus, messieurs. Eh bien! je demande
beaucoup trop peut-être, car je n’ai aucun titre pour demander;
passez en Angleterre, joignez le roi, soyez ses amis, soyez ses
gardiens, marchez à ses côtés dans la bataille, marchez près de
lui dans l’intérieur de sa maison, où des embûches se pressent
chaque jour, bien plus périlleuses que tous les risques de la
guerre; et en échange de ce sacrifice que vous me ferez,
messieurs, je vous promets, non de vous récompenser, je crois que
ce mot vous blesserait, mais de vous aimer comme une soeur et de
vous préférer à tout ce qui ne sera pas mon époux et mes enfants,
je le jure devant Dieu!

Et la reine leva lentement et solennellement les yeux au ciel.

- Madame, dit Athos, quand faut-il partir?

- Vous consentez donc? s’écria la reine avec joie.

- Oui, Madame. Seulement Votre Majesté va trop loin, ce me
semble, en s’engageant à nous combler d’une amitié si fort au-
dessus de nos mérites. Nous servons Dieu, Madame, en servant un
prince si malheureux et une reine si vertueuse. Madame, nous
sommes à vous corps et âme.

- Ah! messieurs, dit la reine attendrie jusqu’aux larmes, voici
le premier instant de joie et d’espoir que j’ai éprouvé depuis
cinq ans. Oui, vous servez Dieu, et comme mon pouvoir sera trop
borné pour reconnaître un pareil sacrifice, c’est lui qui vous
récompensera, lui qui lit dans mon coeur tout ce que j’ai de
reconnaissance envers lui et envers vous. Sauvez mon époux, sauvez
le roi; et bien que vous ne soyez pas sensibles au prix qui peut
vous revenir sur la terre pour cette belle action, laissez-moi
l’espoir que je vous reverrai pour vous remercier moi-même. En
attendant, je reste. Avez-vous quelque recommandation à me faire?
Je suis dès à présent votre amie; et puisque vous faites mes
affaires, je dois m’occuper des vôtres.

- Madame, dit Athos, je n’ai rien à demander à Votre Majesté que
ses prières.

- Et moi, dit Aramis, je suis seul au monde et n’ai que Votre
Majesté à servir.

La reine leur tendit sa main, qu’ils baisèrent, et elle dit tout
bas à de Winter:

- Si vous manquez d’argent, milord, n’hésitez pas un instant,
brisez les joyaux que je vous ai donnés, détachez-en les diamants
et vendez-les à un juif: vous en tirerez cinquante à soixante
mille livres; dépensez-les s’il est nécessaire, mais que ces
gentilshommes soient traités comme ils le méritent, c’est-à-dire
en rois.

La reine avait préparé deux lettres: une écrite par elle, une
écrite par la princesse Henriette sa fille. Toutes deux étaient
adressées au roi Charles. Elle en donna une à Athos et une à
Aramis, afin que si le hasard les séparait, ils pussent se faire
reconnaître au roi; puis ils se retirèrent.

Au bas de l’escalier, de Winter s’arrêta:

- Allez de votre côté et moi du mien, messieurs, dit-il, afin que
nous n’éveillions point les soupçons, et ce soir, à neuf heures,
trouvons-nous à la porte Saint-Denis. Nous irons avec mes chevaux
tant qu’ils pourront aller, puis ensuite nous prendrons la poste.
Encore une fois merci, mes chers amis, merci en mon nom, merci au
nom de la reine.

Les trois gentilshommes se serrèrent la main; le comte de Winter
prit la rue Saint-Honoré, et Athos et Aramis demeurèrent ensemble.

- Eh bien! dit Aramis quand ils furent seuls, que dites-vous de
cette affaire, mon cher comte?

- Mauvaise, répondit Athos, très mauvaise.

- Mais vous l’avez accueillie avec enthousiasme?

- Comme j’accueillerai toujours la défense d’un grand principe,
mon cher d’Herblay. Les rois ne peuvent être forts que par la
noblesse, mais la noblesse ne peut être grande que par les rois.
Soutenons donc les monarchies, c’est nous soutenir nous-mêmes.

- Nous allons nous faire assassiner là-bas, dit Aramis. Je hais
les Anglais, ils sont grossiers comme tous les gens qui boivent de
la bière.

- Valait-il donc mieux rester ici, dit Athos, et nous en aller
faire un tour à la Bastille ou au donjon de Vincennes, comme ayant
favorisé l’évasion de M. de Beaufort? Ah! ma foi, Aramis, croyez-
moi, il n’y a point de regret à avoir. Nous évitons la prison et
nous agissons en héros, le choix est facile.

- C’est vrai; mais, en toute chose, mon cher, il faut en revenir
à cette première question, fort sotte, je le sais, mais fort
nécessaire: Avez-vous de l’argent?

- Quelque chose comme une centaine de pistoles, que mon fermier
m’avait envoyées la veille de mon départ de Bragelonne; mais là-
dessus je dois en laisser une cinquantaine à Raoul: il faut qu’un
jeune gentilhomme vive dignement. Je n’ai donc que cinquante
pistoles à peu près: et vous?

- Moi, je suis sûr qu’en retournant toutes mes poches et en
ouvrant tous mes tiroirs je ne trouverai pas dix louis chez moi.
Heureusement que lord de Winter est riche.

- Lord de Winter est momentanément ruiné, car c’est Cromwell qui
touche ses revenus.

- Voilà où le baron Porthos serait bon, dit Aramis.

- Voilà où je regrette d’Artagnan, dit Athos.

- Quelle bourse ronde!

- Quelle fière épée!

- Débauchons-les.

- Ce secret n’est pas le nôtre, Aramis; croyez-moi donc, ne
mettons personne dans notre confidence. Puis, en faisant une
pareille démarche, nous paraîtrions douter de nous-mêmes.
Regrettons à part nous, mais ne parlons pas.

- Vous avez raison. Que ferez-vous d’ici à ce soir? Moi je suis
forcé de remettre deux choses.

- Est-ce choses qui puissent se remettre?

- Dame! il le faudra bien.

- Et quelles étaient-elles?

- D’abord un coup d’épée au coadjuteur, que j’ai rencontré hier
soir chez madame de Rambouillet, et que j’ai trouvé monté sur un
singulier ton à mon égard.

- Fi donc! une querelle entre prêtres! un duel entre alliés!

- Que voulez-vous, mon cher! il est ferrailleur, et moi aussi; il
court les ruelles, et moi aussi; sa soutane lui pèse, et j’ai, je
crois, assez de la mienne; je crois parfois qu’il est Aramis et
que je suis le coadjuteur, tant nous avons d’analogie l’un avec
l’autre. Cette espèce de Sosie m’ennuie et me fait ombre;
d’ailleurs, c’est un brouillon qui perdra notre parti. Je suis
convaincu que si je lui donnais un soufflet, comme j’ai fait ce
matin à ce petit bourgeois qui m’avait éclaboussé, cela changerait
la face des affaires.

- Et moi, mon cher Aramis, répondit tranquillement Athos, je
crois que cela ne changerait que la face de M. de Retz. Ainsi,
croyez-moi, laissons les choses comme elles sont: d’ailleurs, vous
ne vous appartenez plus ni l’un ni l’autre: vous êtes à la reine
d’Angleterre et lui à la Fronde; donc, si la seconde chose que
vous regrettez de ne pouvoir accomplir n’est pas plus importante
que la première...

- Oh! celle-là était fort importante.

- Alors faites-la tout de suite.

- Malheureusement je ne suis pas libre de la faire à l’heure que
je veux. C’était au soir, tout à fait au soir.

- Je comprends, dit Athos en souriant, à minuit?

- À peu près.

- Que voulez-vous, mon cher, ce sont choses qui se remettent, que
ces choses-là, et vous la remettrez, ayant surtout une pareille
excuse à donner à votre retour...

- Oui, si je reviens.

- Si vous ne revenez pas, que vous importe? Soyez donc un peu
raisonnable. Voyons, Aramis, vous n’avez plus vingt ans, mon cher
ami.

- À mon grand regret, mordieu! Ah! si je les avais!

- Oui, dit Athos, je crois que vous feriez de bonnes folies! Mais
il faut que nous nous quittions: j’ai, moi, une ou deux visites à
faire et une lettre à écrire; revenez donc me prendre à huit
heures, ou plutôt voulez-vous que je vous attende à souper à sept?

- Fort bien; j’ai, moi, dit Aramis, vingt visites à faire et
autant de lettres à écrire.

Et sur ce ils se quittèrent. Athos alla faire une visite à madame
de Vendôme, déposa son nom chez madame de Chevreuse, et écrivit à
d’Artagnan la lettre suivante:

«Cher ami, je pars avec Aramis pour une affaire d’importance. Je
voudrais vous faire mes adieux, mais le temps me manque. N’oubliez
pas que je vous écris pour vous répéter combien je vous aime.

«Raoul est allé à Blois, et il ignore mon départ; veillez sur lui
en mon absence du mieux qu’il vous sera possible, et si par hasard
vous n’avez pas de mes nouvelles d’ici à trois mois, dites-lui
qu’il ouvre un paquet cacheté à son adresse, qu’il trouvera à
Blois dans ma cassette de bronze, dont je vous envoie la clef.

«Embrassez Porthos pour Aramis et pour moi. Au revoir, peut-être
adieu.»

Et il fit porter la lettre par Blaisois.

À l’heure convenue, Aramis arriva: il était en cavalier et avait
au côté cette ancienne épée qu’il avait tirée si souvent et qu’il
était plus que jamais prêt à tirer.

- Ah çà! dit-il, je crois que décidément nous avons tort de
partir ainsi, sans laisser un petit mot d’adieu à Porthos et à
d’Artagnan.

- C’est chose faite, cher ami, dit Athos, et j’y ai pourvu; je
les ai embrassés tous deux pour vous et pour moi.

- Vous êtes un homme admirable, mon cher comte, dit Aramis, et
vous pensez à tout.

- Eh bien! avez-vous pris votre parti de ce voyage?

- Tout à fait; et maintenant que j’y ai réfléchi, je suis aise de
quitter Paris en ce moment.

- Et moi aussi, répondit Athos; seulement je regrette de ne pas
avoir embrassé d’Artagnan, mais le démon est si fin qu’il eût
deviné nos projets.

À la fin du souper, Blaisois rentra.

- Monsieur, voilà la réponse de M. d’Artagnan.

- Mais je ne t’ai pas dit qu’il y eût réponse, imbécile! dit
Athos.

- Aussi étais-je parti sans l’attendre, mais il m’a fait rappeler
et il m’a donné ceci.

Et il présenta un petit sac de peau tout arrondi et tout sonnant.

Athos l’ouvrit et commença par en tirer un petit billet conçu en
ces termes:

«Mon cher comte,

«Quand on voyage, et surtout pour trois mois, on n’a jamais assez
d’argent; or, je me rappelle nos temps de détresse, et je vous
envoie la moitié de ma bourse: c’est de l’argent que je suis
parvenu à faire suer au Mazarin. N’en faites donc pas un trop
mauvais usage, je vous en supplie.

«Quant à ce qui est de ne plus vous revoir, je n’en crois pas un
mot; quand on a votre coeur et votre épée, on passe-partout.

«Au revoir donc, et pas adieu.

«Il va sans dire que du jour où j’ai vu Raoul je l’ai aimé comme
mon enfant; cependant croyez que je demande bien sincèrement à
Dieu de ne pas devenir son père, quoique je fusse fier d’un fils
comme lui.

«VOTRE D’ARTAGNAN.»

«_P.-S_. - Bien entendu que les cinquante louis que je vous
envoie sont à vous comme à Aramis, à Aramis comme à vous.»

Athos sourit, et son beau regard se voila d’une larme. D’Artagnan,
qu’il avait toujours tendrement aimé, l’aimait donc toujours, tout
mazarin qu’il était.

- Voilà, ma foi, les cinquante louis, dit Aramis en versant la
bourse sur une table, tous à l’effigie du roi Louis XIII. Eh bien,
que faites-vous de cet argent, comte, le gardez-vous ou le
renvoyez-vous?

- Je le garde, Aramis, et je n’en aurais pas besoin que je le
garderais encore. Ce qui est offert de grand coeur doit être
accepté de grand coeur. Prenez-en vingt-cinq, Aramis, et donnez-
moi les vingt-cinq autres.

- À la bonne heure, je suis heureux de voir que vous êtes de mon
avis. Là, maintenant, partons-nous?

- Quand vous voudrez; mais n’avez-vous donc point de laquais?

- Non, cet imbécile de Bazin a eu la sottise de se faire bedeau,
comme vous savez, de sorte qu’il ne peut pas quitter Notre-Dame.

- C’est bien, vous Prendrez Blaisois, dont je ne saurais que
faire, puisque j’ai déjà Grimaud.

- Volontiers, dit Aramis.

En ce moment, Grimaud parut sur le seuil.

- Prêts, dit-il avec son laconisme ordinaire.

- Partons donc, dit Athos.

En effet, les chevaux attendaient tout sellés. Les deux laquais en
firent autant.

Au coin du quai ils rencontrèrent Bazin qui accourait tout
essoufflé.

- Ah! monsieur, dit Bazin, Dieu merci! j’arrive à temps.

- Qu’y a-t-il?

- M. Porthos sort de la maison et a laissé ceci pour vous, en
disant que la chose était fort pressée et devait vous être remise
avant votre départ.

- Bon, dit Aramis en prenant une bourse que lui tendait Bazin,
qu’est ceci?

- Attendez, monsieur l’abbé, il y a une lettre.

- Tu sais que je t’ai déjà dit que si tu m’appelais autrement que
chevalier, je te briserais les os. Voyons la lettre.

- Comment allez-vous lire? demanda Athos, il fait noir comme dans
un four.

- Attendez, dit Bazin.

Bazin battit le briquet et alluma une bougie roulée avec laquelle
il allumait ses cierges. À la lueur de cette bougie, Aramis lut:

«Mon cher d’Herblay,

«J’apprends par d’Artagnan, qui m’embrasse de votre part et de
celle du comte de La Fère, que vous partez pour une expédition qui
durera peut-être deux ou trois mois; comme je sais que vous
n’aimez pas demander à vos amis, moi je vous offre: voici deux
cents pistoles dont vous pouvez disposer et que vous me rendrez
quand l’occasion s’en présentera. Ne craignez pas de me gêner: si
j’ai besoin d’argent, j’en ferai venir de l’un de mes châteaux;
rien qu’à Bracieux j’ai vingt mille livres en or. Aussi, si je ne
vous envoie pas plus, c’est que je crains que vous n’acceptiez pas
une somme trop forte.

«Je m’adresse à vous parce que vous savez que le comte de La Fère
m’impose toujours un peu malgré moi, quoique je l’aime de tout mon
coeur; mais il est bien entendu que ce que j’offre à vous, je
l’offre en même temps à lui.

«Je suis, comme vous n’en doutez pas, j’espère, votre bien dévoué.

«DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.»

- Eh bien! dit Aramis, que dites-vous de cela?

- Je dis, mon cher d’Herblay, que c’est presque un sacrilège de
douter de la Providence quand on a de tels amis.

- Ainsi donc?

- Ainsi donc nous partageons les pistoles de Porthos comme nous
avons partagé les louis de d’Artagnan.

Le partage fait à la lueur du rat-de-cave de Bazin, les deux amis
se remirent en route.

Un quart d’heure après, ils étaient à la porte Saint-Denis où de
Winter les attendait.
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