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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LVII. On a des nouvelles d’Aramis

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LVII. On a des nouvelles d’Aramis   Lun 15 Avr - 18:18

LVII. On a des nouvelles d’Aramis

D’Artagnan s’était rendu droit aux écuries. Le jour venait de
paraître; il reconnut son cheval et celui de Porthos attachés au
râtelier, mais au râtelier vide. Il eut pitié de ces pauvres
animaux, et s’achemina vers un coin de l’écurie où il voyait
reluire un peu de paille échappée sans doute à la razzia de la
nuit; mais en rassemblant cette paille avec le pied, le bout de sa
botte rencontra un corps rond qui, touché sans doute à un endroit
sensible, poussa un cri et se releva sur ses genoux en se frottant
les yeux. C’était Mousqueton, qui, n’ayant plus de paille pour
lui-même, s’était accommodé de celle des chevaux.

- Mousqueton, dit d’Artagnan, allons, en route! en route!

Mousqueton, en reconnaissant la voix de l’ami de son maître, se
leva précipitamment, et en se levant laissa choir quelques-uns des
louis gagnés illégalement pendant la nuit.

- Oh! oh! dit d’Artagnan en ramassant un louis et en le flairant,
voilà de l’or qui a une drôle d’odeur, il sent la paille.

Mousqueton rougit si honnêtement et parut si fort embarrassé, que
le Gascon se mit à rire et lui dit:

- Porthos se mettrait en colère, mon cher monsieur Mousqueton,
mais moi je vous pardonne; seulement rappelons-nous que cet or
doit nous servir de topique pour notre blessure, et soyons gai,
allons!

Mousqueton prit à l’instant même une figure des plus hilares,
sella avec activité le cheval de son maître et monta sur le sien
sans trop faire de grimace. Sur ces entrefaites, Porthos arriva
avec une figure fort maussade, et fut on ne peut plus étonné de
trouver d’Artagnan résigné et Mousqueton presque joyeux.

- Ah, çà, dit-il, nous avons donc, vous votre grade, et moi ma
baronnie?

- Nous allons en chercher les brevets, dit d’Artagnan, et à notre
retour maître Mazarini les signera.

- Et où allons-nous? demanda Porthos.

- À Paris d’abord, répondit d’Artagnan; j’y veux régler quelques
affaires.

- Allons à Paris, dit Porthos.

Et tous deux partirent pour Paris.

En arrivant aux portes ils furent étonnés de voir l’attitude
menaçante de la capitale. Autour d’un carrosse brisé en morceaux
le peuple vociférait des imprécations, tandis que les personnes
qui avaient voulu fuir étaient prisonnières, c’est-à-dire un
vieillard et deux femmes.

Lorsque au contraire d’Artagnan et Porthos demandèrent l’entrée,
il n’est sortes de caresses qu’on ne leur fît. On les prenait pour
des déserteurs du parti royaliste, et on voulait se les attacher.

- Que fait le roi? demanda-t-on.

- Il dort.

- Et l’espagnole?

- Elle rêve.

- Et l’italien maudit?

- Il veille. Ainsi tenez-vous fermes; car s’ils sont partis,
c’est bien certainement pour quelque chose. Mais comme, au bout du
compte, vous êtes les plus forts, continua d’Artagnan, ne vous
acharnez pas après des femmes et des vieillards, et prenez-vous-en
aux causes véritables.

Le peuple entendit ces paroles avec plaisir et laissa aller les
dames, qui remercièrent d’Artagnan par un éloquent regard.

- Maintenant, en avant! dit d’Artagnan.

Et ils continuèrent leur chemin, traversant les barricades,
enjambant les chaînes, poussés, interrogés, interrogeant.

À la place du Palais-Royal, d’Artagnan vit un sergent qui faisait
faire l’exercice à cinq ou six cents bourgeois: c’était Planchet
qui utilisait au profit de la milice urbaine ses souvenirs du
régiment de Piémont.

En passant devant d’Artagnan, il reconnut son ancien maître.

- Bonjour, monsieur d’Artagnan, dit Planchet d’un air fier.

- Bonjour, monsieur Dulaurier, répondit d’Artagnan.

Planchet s’arrêta court, fixant sur d’Artagnan de grands yeux
ébahis; le premier rang, voyant son chef s’arrêter, s’arrêta à son
tour, ainsi de suite jusqu’au dernier.

- Ces bourgeois sont affreusement ridicules, dit d’Artagnan à
Porthos.

Et il continua son chemin.

Cinq minutes après, il mettait pied à terre à l’hôtel de_ La
Chevrette._

La belle Madeleine se précipita au-devant de d’Artagnan.

- Ma chère madame Turquaine, dit d’Artagnan, si vous avez de
l’argent, enfouissez-le vite, si vous avez des bijoux, cachez-les
promptement, si vous avez des débiteurs, faites-vous payer; si
vous avez des créanciers, ne les payez pas.

- Pourquoi cela? demanda Madeleine.

- Parce que Paris va être réduit en cendres ni plus ni moins que
Babylone, dont vous avez sans doute entendu parler.

- Et vous me quittez dans un pareil moment?

- À l’instant même, dit d’Artagnan.

- Et où allez-vous?

- Ah! si vous pouvez me le dire, vous me rendrez un véritable
service.

- Ah! mon Dieu! mon Dieu!

- Avez-vous des lettres pour moi? demanda d’Artagnan en faisant
signe de la main à son hôtesse qu’elle devait s’épargner les
lamentations, attendu que les lamentations seraient superflues.

- Il y en a une qui vient justement d’arriver.

Et elle donna la lettre à d’Artagnan.

- D’Athos! s’écria d’Artagnan en reconnaissant l’écriture ferme
et allongée de leur ami.

- Ah! fit Porthos, voyons un peu quelles choses il dit.

D’Artagnan ouvrit la lettre et lut:

«Cher d’Artagnan, cher du Vallon, mes bons amis, peut-être
recevez-vous de mes nouvelles pour la dernière fois. Aramis et moi
nous sommes bien malheureux; mais Dieu, notre courage et le
souvenir de notre amitié nous soutiennent. Pensez bien à Raoul. Je
vous recommande les papiers qui sont à Blois, et dans deux mois et
demi, si vous n’avez pas reçu de nos nouvelles, prenez-en
connaissance. Embrassez le vicomte de tout votre coeur pour votre
ami dévoué,

«ATHOS.»

- Je le crois pardieu bien, que je l’embrasserai, dit d’Artagnan,
avec cela qu’il est sur notre route, et s’il a le malheur de
perdre notre pauvre Athos, de ce jour, il devient mon fils.

- Et moi, dit Porthos, je le fais mon légataire universel.

- Voyons, que dit encore Athos?

«Si vous rencontrez par les routes un M. Mordaunt, défiez-vous-en.
Je ne puis vous en dire davantage dans ma lettre.»

- M. Mordaunt! dit avec surprise d’Artagnan.

- M. Mordaunt, c’est bon, dit Porthos, on s’en souviendra. Mais
voyez donc, il y a un post-scriptum d’Aramis.

- En effet, dit d’Artagnan.

Et il lut:

«Nous vous cachons le lieu de notre séjour, chers amis,
connaissant votre dévouement fraternel, et sachant bien que vous
viendriez mourir avec nous.»

- Sacrebleu! interrompit Porthos avec une explosion de colère qui
fit bondir Mousqueton à l’autre bout de la chambre, sont-ils donc
en danger de mort?

D’Artagnan continua:

«Athos vous lègue Raoul, et moi je vous lègue une vengeance. Si
vous mettez par bonheur la main sur un certain Mordaunt, dites à
Porthos de l’emmener dans un coin et de lui tordre le cou. Je
n’ose vous en dire davantage dans une lettre.

«ARAMIS.»

- Si ce n’est que cela, dit Porthos, c’est facile à faire.

- Au contraire, dit d’Artagnan d’un air sombre, c’est impossible.

- Et pourquoi cela?

- C’est justement ce M. Mordaunt que nous allons rejoindre à
Boulogne et avec lequel nous passons en Angleterre.

- Eh bien! si au lieu d’aller rejoindre ce M. Mordaunt, nous
allions rejoindre nos amis? dit Porthos avec un geste capable
d’épouvanter une armée.

- J’y ai bien pensé, dit d’Artagnan; mais la lettre n’a ni date
ni timbre.

- C’est juste, dit Porthos.

Et il se mit à errer dans la chambre comme un homme égaré,
gesticulant et tirant à tout moment son épée au tiers du fourreau.

Quant à d’Artagnan, il restait debout comme un homme consterné, et
la plus profonde affliction se peignait sur son visage.

- Ah! c’est mal, disait-il; Athos nous insulte; il veut mourir
seul, c’est mal.

Mousqueton, voyant ces deux grands désespoirs, fondait en larmes
dans son coin.

- Allons, dit d’Artagnan, tout cela ne mène à rien. Partons,
allons embrasser Raoul comme nous avons dit, et peut-être aura-t-
il reçu des nouvelles d’Athos.

- Tiens, c’est une idée, dit Porthos; en vérité, mon cher
d’Artagnan, je ne sais pas comment vous faites, mais vous êtes
plein d’idées. Allons embrasser Raoul.

- Gare à celui qui regarderait mon maître de travers en ce
moment, dit Mousqueton, je ne donnerais pas un denier de sa peau.

On monta à cheval et l’on partit. En arrivant à la rue Saint-
Denis, les amis trouvèrent un grand concours de peuple. C’était
M. de Beaufort qui venait d’arriver du Vendômois et que le
coadjuteur montrait aux Parisiens émerveillés et joyeux.

Avec M. de Beaufort, ils se regardaient désormais comme
invincibles.

Les deux amis prirent par une petite rue pour ne pas rencontrer le
prince et gagnèrent la barrière Saint-Denis.

- Est-il vrai, dirent les gardes aux deux cavaliers, que
M. de Beaufort est arrivé dans Paris?

- Rien de plus vrai, dit d’Artagnan et la preuve, c’est qu’il
nous envoie au-devant de M. de Vendôme, son père, qui va arriver à
son tour.

- Vive M. de Beaufort! crièrent les gardes.

Et ils s’écartèrent respectueusement pour laisser passer les
envoyés du grand prince.

Une fois hors barrière, la route fut dévorée par ces gens qui ne
connaissaient ni fatigue ni découragement; leurs chevaux volaient,
et eux ne cessaient de parler d’Athos et d’Aramis.

Mousqueton souffrait tous les tourments imaginables, mais
l’excellent serviteur se consolait en pensant que ses deux maîtres
éprouvaient bien d’autres souffrances. Car il était arrivé à
regarder d’Artagnan comme son second maître et lui obéissait même
plus promptement et plus correctement qu’à Porthos.

Le camp était entre Saint-Omer et Lambres; les deux amis firent un
crochet jusqu’au camp et apprirent en détail à l’armée la nouvelle
de la fuite du roi et de la reine, qui était arrivée sourdement
jusque-là. Ils trouvèrent Raoul près de sa tente, couché sur une
botte de foin dont son cheval tirait quelques bribes à la dérobée.
Le jeune homme avait les yeux rouges et semblait abattu. Le
maréchal de Grammont et le comte de Guiche étaient revenus à
Paris, et le pauvre enfant se trouvait isolé.

Au bout d’un instant Raoul leva les yeux et vit les deux cavaliers
qui le regardaient; il les reconnut et courut à eux les bras
ouverts.

- Oh! c’est vous, chers amis! s’écria-t-il, me venez-vous
chercher? m’emmenez-vous avec vous? m’apportez-vous des nouvelles
de mon tuteur?

- N’en avez-vous donc point reçu? demanda d’Artagnan au jeune
homme.

- Hélas! non, monsieur, et je ne sais en vérité ce qu’il est
devenu. De sorte, oh! de sorte que je suis inquiet à en pleurer.

Et effectivement deux grosses larmes roulaient sur les joues
brunies du jeune homme.

Porthos détourna la tête pour ne pas laisser voir sur sa bonne
grosse figure ce qui se passait dans son coeur.

- Que diable! dit d’Artagnan plus remué qu’il ne l’avait été
depuis bien longtemps, ne vous désespérez point, mon ami; si vous
n’avez point reçu de lettres du comte, nous avons reçu, nous...
une...

- Oh! vraiment? s’écria Raoul.

- Et bien rassurante même, dit d’Artagnan en voyant la joie que
cette nouvelle causait au jeune homme.

- L’avez-vous? demanda Raoul.

- Oui; c’est-à-dire je l’avais, dit d’Artagnan en faisant
semblant de chercher; attendez, elle doit être là, dans ma poche;
il me parle de son retour, n’est-ce pas, Porthos?

Tout Gascon qu’il était, d’Artagnan ne voulait pas prendre à lui
seul le fardeau de ce mensonge.

- Oui, dit Porthos en toussant.

- Oh! donnez-la-moi, dit le jeune homme.

- Eh! je la lisais encore tantôt. Est-ce que je l’aurai perdue!
Ah! pécaïre, ma poche est percée.

- Oh! oui, monsieur Raoul, dit Mousqueton, et la lettre était
même très consolante; ces messieurs me l’ont lue et j’en ai pleuré
de joie.

- Mais au moins, monsieur d’Artagnan, vous savez où il est?
demanda Raoul à moitié rasséréné.

- Ah! voilà, dit d’Artagnan, certainement que je le sais,
pardieu! mais c’est un mystère.

- Pas pour moi, je l’espère.

- Non, pas pour vous, aussi je vais vous dire où il est.

Porthos regardait d’Artagnan avec ses gros yeux étonnés.

- Où diable vais-je dire qu’il est pour qu’il n’essaye pas
d’aller le rejoindre? murmurait d’Artagnan.

- Eh bien! où est-il, monsieur? demanda Raoul de sa voix douce et
caressante.

- Il est à Constantinople!

- Chez les Turcs! s’écria Raoul effrayé. Bon dieu! que me dites-
vous là?

- Eh bien! cela vous fait peur? dit d’Artagnan. Bah! qu’est-ce
que les Turcs pour des hommes comme le comte de La Fère et l’abbé
d’Herblay?

- Ah! son ami est avec lui? dit Raoul, cela me rassure un peu.

- A-t-il de l’esprit, ce démon de d’Artagnan! disait Porthos tout
émerveillé de la ruse de son ami.

- Maintenant, dit d’Artagnan pressé de changer le sujet de la
conversation, voilà cinquante pistoles que M. le comte vous
envoyait par le même courrier. Je présume que vous n’avez plus
d’argent et qu’elles sont les bienvenues.

- J’ai encore vingt pistoles, monsieur.

- Eh bien! prenez toujours, cela vous en fera soixante-dix.

- Et si vous en voulez davantage... dit Porthos mettant la main à
son gousset.

- Merci, dit Raoul en rougissant, merci mille fois, monsieur.

En ce moment, Olivain parut à l’horizon.

- À propos, dit d’Artagnan de manière que le laquais l’entendît,
êtes-vous content d’Olivain?

- Oui, assez comme cela.

Olivain fit semblant de n’avoir rien entendu et entra dans la
tente.

- Que lui reprochez-vous, à ce drôle-là?

- Il est gourmand, dit Raoul.

- Oh! monsieur! dit Olivain reparaissant à cette accusation.

- Il est un peu voleur.

- Oh! monsieur, oh!

- Et surtout il est fort poltron.

- Oh! oh! oh! monsieur, vous me déshonorez, dit Olivain.

- Peste! dit d’Artagnan, apprenez, maître Olivain, que des gens
tels que nous ne se font pas servir par des poltrons. Volez votre
maître, mangez ses confitures et buvez son vin, mais, cap de Diou!
ne soyez pas poltron, ou je vous coupe les oreilles. Regardez
monsieur Mousqueton, dites-lui de vous montrer les blessures
honorables qu’il a reçues, et voyez ce que sa bravoure habituelle
a mis de dignité sur son visage.

Mousqueton était au troisième ciel et eût embrassé d’Artagnan s’il
l’eût osé; en attendant, il se promettait de se faire tuer pour
lui si l’occasion s’en présentait jamais.

- Renvoyez ce drôle, Raoul, dit d’Artagnan, car s’il est poltron,
il se déshonorera quelque jour.

- Monsieur dit que je suis poltron, s’écria Olivain, parce qu’il
a voulu se battre l’autre jour avec un cornette du régiment de
Grammont, et que j’ai refusé de l’accompagner.

- Monsieur Olivain, un laquais ne doit jamais désobéir, dit
sévèrement d’Artagnan.

Et le tirant à l’écart:

- Tu as bien fait, dit-il, si ton maître avait tort, et voici un
écu pour toi; mais s’il est jamais insulté et que tu ne te fasses
pas couper en quartiers près de lui, je te coupe la langue et je
t’en balaye la figure. Retiens bien ceci.

Olivain s’inclina et mit l’écu dans sa poche.

- Et maintenant, ami Raoul, dit d’Artagnan, nous partons, M. du
Vallon et moi, comme ambassadeurs. Je ne puis vous dire dans quel
but, je n’en sais rien moi-même; mais si vous avez besoin de
quelque chose, écrivez à madame Madelon Turquaine, à la Chevrette,
rue Tiquetonne, et tirez sur cette caisse comme sur celle d’un
banquier: avec ménagement toutefois, car je vous préviens qu’elle
n’est pas tout à fait si bien garnie que celle de M. d’Emery.

Et ayant embrassé son pupille par intérim, il le passa aux
robustes bras de Porthos, qui l’enlevèrent de terre et le tinrent
un moment suspendu sur le noble coeur du redoutable géant.

- Allons, dit d’Artagnan, en route.

Et ils repartirent pour Boulogne, où vers le soir ils arrêtèrent
leurs chevaux trempés de sueur et blancs d’écume.

À dix pas de l’endroit où ils faisaient halte avant d’entrer en
ville était un jeune homme vêtu de noir qui paraissait attendre
quelqu’un, et qui, du moment où il les avait vus paraître, n’avait
point cessé d’avoir les yeux fixés sur eux.

D’Artagnan s’approcha de lui, et voyant que son regard ne le
quittait pas:

- Hé! dit-il, l’ami, je n’aime pas qu’on me toise.

- Monsieur, dit le jeune homme sans répondre à l’interpellation
de d’Artagnan, ne venez-vous pas de Paris, s’il vous plaît?

D’Artagnan pensa que c’était un curieux qui désirait avoir des
nouvelles de la capitale.

- Oui, monsieur, dit-il d’un ton plus radouci.

- Ne devez-vous pas loger aux _Armes d’Angleterre?_

- Oui, monsieur.

- N’êtes-vous pas chargé d’une mission de la part de Son Éminence
M. le cardinal de Mazarin?

- Oui, monsieur.

- En ce cas, dit le jeune homme, c’est à moi que vous avez
affaire, je suis M. Mordaunt.

Ah! dit tout bas d’Artagnan, celui dont Athos me dit de me méfier.

- Ah! murmura Porthos, celui qu’Aramis veut que j’étrangle.

Tous deux regardèrent attentivement le jeune homme.

Celui-ci se trompa à l’expression de leur regard.

- Douteriez-vous de ma parole? dit-il; en ce cas je suis prêt à
vous donner toute preuve.

- Non, monsieur, dit d’Artagnan, et nous nous mettons à votre
disposition.

- Eh bien! messieurs, dit Mordaunt, nous partirons sans retard;
car c’est aujourd’hui le dernier jour de délai que m’avait demandé
le cardinal. Mon bâtiment est prêt; et, si vous n’étiez venus,
j’allais partir sans vous, car le général Olivier Cromwell doit
attendre mon retour avec impatience.

- Ah! ah! dit d’Artagnan, c’est donc au général Olivier Cromwell
que nous sommes dépêchés?

- N’avez-vous donc pas une lettre pour lui? demanda le jeune
homme.

- J’ai une lettre dont je ne devais rompre la double enveloppe
qu’à Londres; mais puisque vous me dites à qui elle est adressée,
il est inutile que j’attende jusque-là.

D’Artagnan déchira l’enveloppe de la lettre. Elle était en effet
adressée:

«À monsieur Olivier Cromwell, général des troupes de la nation
anglaise.»

- Ah! fit d’Artagnan, singulière commission!

- Qu’est-ce que ce M. Olivier Cromwell? demanda tout bas Porthos.

- Un ancien brasseur, répondit d’Artagnan.

- Est-ce que le Mazarin voudrait faire une spéculation sur la
bière comme nous en avons fait sur la paille? demanda Porthos.

- Allons, allons, messieurs, dit Mordaunt impatient, partons.

- Oh! oh! dit Porthos, sans souper? Est-ce que M. Cromwell ne
peut pas bien attendre un peu?

- Oui, mais moi? dit Mordaunt.

- Eh bien! vous, dit Porthos, après?

- Moi, je suis pressé.

- Oh! si c’est pour vous, dit Porthos, la chose ne me regarde
pas, et je souperai avec votre permission ou sans votre
permission.

Le regard vague du jeune homme s’enflamma et parut prêt à jeter un
éclair, mais il se contint.

- Monsieur, continua d’Artagnan, il faut excuser des voyageurs
affamés. D’ailleurs notre souper ne vous retardera pas beaucoup,
nous allons piquer jusqu’à l’auberge. Allez à pied jusqu’au port,
nous mangeons un morceau et nous y sommes en même temps que vous.

- Tout ce qu’il vous plaira, messieurs, pourvu que nous partions,
dit Mordaunt.

- C’est bien heureux, murmura Porthos.

- Le nom du bâtiment? demanda d’Artagnan.

- _Le Standard._

- C’est bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.

Et tous deux, donnant de l’éperon à leurs chevaux, piquèrent vers
l’hôtel des _Armes d’Angleterre._

- Que dites-vous de ce jeune homme? demanda d’Artagnan tout en
courant.

- Je dis qu’il ne me revient pas du tout, dit Porthos, et que je
me suis senti une rude démangeaison de suivre le conseil d’Aramis.

- Gardez-vous-en, mon cher Porthos, cet homme est un envoyé du
général Cromwell, et ce serait une façon de nous faire pauvrement
recevoir, je crois que de lui annoncer que nous avons tordu le cou
à son confident.

- C’est égal, dit Porthos, j’ai toujours remarqué qu’Aramis était
homme de bon conseil.

- Écoutez, dit d’Artagnan, quand notre ambassade sera finie...

- Après?

- S’il nous reconduit en France...

- Eh bien?

- Eh bien! nous verrons.

Les deux amis arrivèrent sur ce à l’hôtel des _Armes d’Angleterre,
_où ils soupèrent de grand appétit; puis, incontinent, ils se
rendirent sur le port. Un brick était prêt à mettre à la voile;
et, sur le pont de ce brick, ils reconnurent Mordaunt, qui se
promenait avec impatience.

- C’est incroyable, disait d’Artagnan, tandis que la barque le
conduisait à bord du _Standard_, c’est étonnant comme ce jeune
homme ressemble à quelqu’un que j’ai connu, mais je ne puis dire à
qui.

Ils arrivèrent à l’escalier, et, un instant après, ils furent
embarqués.

Mais l’embarquement des chevaux fut plus long que celui des
hommes, et le brick ne put lever l’ancre qu’à huit heures du soir.

Le jeune homme trépignait d’impatience et commandait que l’on
couvrit les mâts de voiles.

Porthos, éreinté de trois nuits sans sommeil et d’une route de
soixante-dix lieues faite à cheval, s’était retiré dans sa cabine
et dormait.

D’Artagnan, surmontant sa répugnance pour Mordaunt, se promenait
avec lui sur le pont et faisait cent contes pour le forcer à
parler.

Mousqueton avait le mal de mer.
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