PLUME DE POÉSIES
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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXI. _Remember_

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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXI. _Remember_ Empty
MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXI. _Remember_   Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXI. _Remember_ Icon_minitimeLun 15 Avr - 18:39

LXXI. _Remember_

La confession royale achevée, Charles communia, puis il demanda à
voir ses enfants. Dix heures sonnaient; comme l’avait dit le roi,
ce n’était donc pas un grand retard.

Cependant le peuple était déjà prêt; il savait que dix heures
étaient le moment fixé pour l’exécution, il s’entassait dans les
rues adjacentes au palais, et le roi commençait à distinguer ce
bruit lointain que font la foule et la mer, quand l’une est agitée
par ses passions, l’autre par ses tempêtes.

Les enfants du roi arrivèrent: c’était d’abord la princesse
Charlotte, puis le duc de Glocester, c’est-à-dire une petite fille
blonde, belle et les yeux mouillés de larmes, puis un jeune garçon
de huit à neuf ans, dont l’oeil sec et la lèvre dédaigneusement
relevée accusaient la fierté naissante. L’enfant avait pleuré
toute la nuit, mais devant tout ce monde il ne pleurait pas.

Charles sentit son coeur se fondre à l’aspect de ces deux enfants
qu’il n’avait pas vus depuis deux ans, et qu’il ne revoyait qu’au
moment de mourir. Une larme vint à ses yeux et il se retourna pour
l’essuyer, car il voulait être fort devant ceux à qui il léguait
un si lourd héritage de souffrance et de malheur.

Il parla à la jeune fille d’abord; l’attirant à lui, il lui
recommanda la piété, la résignation et l’amour filial; puis,
passant de l’un à l’autre, il prit le jeune duc de Glocester, et
l’asseyant sur son genou pour qu’à la fois il pût le presser sur
son coeur et baiser son visage:

- Mon fils, lui dit-il, vous avez vu par les rues et dans les
antichambres beaucoup de gens en venant ici; ces gens vont couper
la tête à votre père, ne l’oubliez jamais. Peut-être un jour, vous
voyant près d’eux et vous ayant en leur pouvoir, voudront-ils vous
faire roi à l’exclusion du prince de Galles ou du duc d’York, vos
frères aînés qui sont, l’un en France, l’autre je ne sais où; mais
vous n’êtes pas le roi, mon fils, et vous ne pouvez le devenir que
par leur mort. Jurez-moi donc de ne pas vous laisser mettre la
couronne sur la tête, que vous n’ayez légitimement droit à cette
couronne; car un jour, écoutez bien, mon fils, si vous faisiez
cela, tête et couronne, ils abattraient tout, et ce jour-là vous
ne pourriez mourir calme et sans remords, comme je meurs. Jurez,
mon fils.

L’enfant étendit sa petite main dans celle de son père, et dit.

- Sire, je jure à Votre Majesté...

Charles l’interrompit.

- Henri, dit-il, appelle-moi ton père.

- Mon père, reprit l’enfant, je vous jure qu’ils me tueront avant
de me faire roi.

- Bien, mon fils, dit Charles. Maintenant embrassez-moi, et vous
aussi, Charlotte, et ne m’oubliez point.

- Oh! non, jamais! jamais! s’écrièrent les deux enfants en
lançant leurs bras au cou du roi.

- Adieu, dit Charles; adieu, mes enfants. Emmenez-les, Juxon;
leurs larmes m’ôteraient le courage de mourir.

Juxon arracha les pauvres enfants des bras de leur père et les
remit à ceux qui les avaient amenés.

Derrière eux les portes s’ouvrirent, et tout le monde put entrer.

Le roi, se voyant seul au milieu de la foule des gardes et des
curieux qui commençaient à envahir la chambre, se rappela que le
comte de La Fère était là bien près, sous le parquet de
l’appartement, ne le pouvant voir et espérant peut-être toujours.

Il tremblait que le moindre bruit ne semblât un signal pour Athos,
et que celui-ci, en se remettant au travail, ne se trahit lui-
même. Il affecta donc l’immobilité et contint par son exemple tous
les assistants dans le repos.

Le roi ne se trompait point, Athos était réellement sous ses
pieds: il écoutait, il se désespérait de ne pas entendre le
signal; il commençait parfois, dans son impatience, à déchiqueter
de nouveau la pierre; mais, craignant d’être entendu, il
s’arrêtait aussitôt.

Cette horrible inaction dura deux heures. Un silence de mort
régnait dans la chambre royale.

Alors Athos se décida à chercher la cause de cette sombre et
muette tranquillité que troublait seule l’immense rumeur de la
foule. Il entr’ouvrit la tenture qui cachait le trou de la
crevasse, et descendit sur le premier étage de l’échafaud. Au-
dessus de sa tête, à quatre pouces à peine, était le plancher qui
s’étendait au niveau de la plate-forme et qui faisait l’échafaud.

Ce bruit qu’il n’avait entendu que sourdement jusque-là et qui dès
lors parvint à lui, sombre et menaçant, le fit bondir de terreur.
Il alla jusqu’au bord de l’échafaud, entr’ouvrit le drap noir à la
hauteur de son oeil et vit les cavaliers acculés à la terrible
machine; au-delà des cavaliers, une rangée de pertuisaniers; au-
delà des pertuisaniers, des mousquetaires; et au-delà des
mousquetaires les premières files du peuple, qui, pareil à un
sombre océan, bouillonnait et mugissait.

- Qu’est-il donc arrivé? se demanda Athos plus tremblant que le
drap dont il froissait les plis. Le peuple se presse, les soldats
sont sous les armes, et parmi les spectateurs, qui tous ont les
yeux fixés sur la fenêtre, j’aperçois d’Artagnan! Qu’attend-il?
Que regarde-t-il? Grand Dieu auraient-ils laissé échapper le
bourreau!

Tout à coup le tambour roula sourd et funèbre sur la place; un
bruit de pas pesants et prolongés retentit au-dessus de sa tête.
Il lui sembla que quelque chose de pareil à une procession immense
foulait les parquets de White-Hall; bientôt il entendit craquer
les planches mêmes de l’échafaud. Il jeta un dernier regard sur la
place, et l’attitude des spectateurs lui apprit ce qu’une dernière
espérance restée au fond de son coeur l’empêchait encore de
deviner.

Le murmure de la place avait cessé entièrement. Tous les yeux
étaient fixés sur la fenêtre de White-Hall, les bouches
entr’ouvertes et les haleines suspendues indiquaient l’attente de
quelque terrible spectacle.

Ce bruit de pas que, de la place qu’il occupait alors sous le
parquet de l’appartement du roi, Athos avait entendu au-dessus de
sa tête se reproduisit sur l’échafaud, qui plia sous le poids, de
façon à ce que les planches touchèrent presque la tête du
malheureux gentilhomme. C’était évidemment deux files de soldats
qui prenaient leur place.

Au même instant une voix bien connue du gentilhomme, une noble
voix prononça ces paroles au-dessus de sa tête:

- Monsieur le colonel, je désire parler au peuple.

Athos frissonna des pieds à la tête: c’était bien le roi qui
parlait sur l’échafaud.

En effet, après avoir bu quelques gouttes de vin et rompu un pain,
Charles, las d’attendre la mort, s’était tout à coup décidé à
aller au-devant d’elle et avait donné le signal de la marche.

Alors on avait ouvert à deux battants la fenêtre donnant sur la
place, et du fond de la vaste chambre, le peuple avait pu voir
s’avancer silencieusement d’abord un homme masqué, qu’à la hache
qu’il tenait à la main il avait reconnu pour le bourreau. Cet
homme s’était approché du billot et y avait déposé sa hache.

C’était le premier bruit qu’Athos avait entendu.

Puis, derrière cet homme, pâle sans doute, mais calme et marchant
d’un pas ferme, Charles Stuart, lequel s’avançait entre deux
prêtres suivis de quelques officiers supérieurs, chargés de
présider à l’exécution, et escorté de deux files de pertuisaniers,
qui se rangèrent aux deux côtés de l’échafaud.

La vue de l’homme masqué avait provoqué une longue rumeur. Chacun
était plein de curiosité pour savoir quel était ce bourreau
inconnu qui s’était présenté si à point pour que le terrible
spectacle promis au peuple pût avoir lieu, quand le peuple avait
cru que ce spectacle était remis au lendemain. Chacun l’avait donc
dévoré des yeux; mais tout ce qu’on avait pu voir, c’est que
c’était un homme de moyenne taille, vêtu tout en noir, et qui
paraissait déjà d’un certain âge, car l’extrémité d’une barbe
grisonnante dépassait le bas du masque qui lui couvrait le visage.

Mais à la vue du roi si calme, si noble, si digne, le silence
s’était à l’instant même rétabli, de sorte que chacun put entendre
le désir qu’il avait manifesté de parler au peuple.

À cette demande, celui à qui elle était adressée avait sans doute
répondu par un signe affirmatif, car d’une voix ferme et sonore,
et qui vibra jusqu’au fond du coeur d’Athos, le roi commença de
parler.

Il expliquait sa conduite au peuple et lui donnait des conseils
pour le bien de l’Angleterre.

- Oh! se disait Athos en lui-même, est-il bien possible que
j’entende ce que j’entends et que je voie ce que je vois? Est-il
bien possible que Dieu ait abandonné son représentant sur la terre
à ce point qu’il le laisse mourir si misérablement!... Et moi qui
ne l’ai pas vu! moi qui ne lui ai pas dit adieu!

Un bruit pareil à celui qu’aurait fait l’instrument de mort remué
sur le billot se fit entendre.

Le roi s’interrompit.

- Ne touchez pas à la hache, dit-il.

Et il reprit son discours où il l’avait laissé.

Le discours fini, un silence de glace s’établit sur la tête du
comte. Il avait la main à son front, et entre sa main et son front
ruisselaient des gouttes de sueur, quoique l’air fût glacé.

Ce silence indiquait les derniers préparatifs.

Le discours terminé, le roi avait promené sur la foule un regard
plein de miséricorde; et détachant l’ordre qu’il portait, et qui
était cette même plaque en diamants que la reine lui avait
envoyée, il la remit au prêtre qui accompagnait Juxon. Puis il
tira de sa poitrine une petite croix en diamants aussi. Celle-là,
comme la plaque, venait de Madame Henriette.

- Monsieur, dit-il en s’adressant au prêtre qui accompagnait
Juxon, je garderai cette croix dans ma main jusqu’au dernier
moment; vous me la reprendrez quand je serai mort.

- Oui, sire, dit une voix qu’Athos reconnut pour celle d’Aramis.

Alors Charles, qui jusque-là s’était tenu la tête couverte, prit
son chapeau et le jeta près de lui; puis un à un il défit tous les
boutons de son pourpoint, se dévêtit et le jeta près de son
chapeau. Alors, comme il faisait froid, il demanda sa robe de
chambre, qu’on lui donna.

Tous ces préparatifs avaient été faits avec un calme effrayant.

On eût dit que le roi allait se coucher dans son lit et non dans
son cercueil.

Enfin, relevant ses cheveux avec la main:

- Vous gêneront-ils, monsieur? dit-il au bourreau. En ce cas on
pourrait les retenir avec un cordon.

Charles accompagna ces paroles d’un regard qui semblait vouloir
pénétrer sous le masque de l’inconnu. Ce regard si noble, si calme
et si assuré força cet homme à détourner la tête. Mais derrière le
regard profond du roi il trouva le regard ardent d’Aramis.

Le roi, voyant qu’il ne répondait pas, répéta sa question.

- Il suffira, répondit l’homme d’une voix sourde, que vous les
écartiez sur le cou.

Le roi sépara ses cheveux avec les deux mains, et regardant le
billot:

- Ce billot est bien bas, dit-il, n’y en aurait-il point de plus
élevé?

- C’est le billot ordinaire, répondit l’homme masqué.

- Croyez-vous me couper la tête d’un seul coup? demanda le roi.

- Je l’espère, répondit l’exécuteur.

Il y avait dans ces deux mots: _Je l’espère_, une si étrange
intonation, que tout le monde frissonna, excepté le roi.

- C’est bien, dit le roi; et maintenant, bourreau, écoute.

L’homme masqué fit un pas vers le roi et s’appuya sur sa hache.

- Je ne veux pas que tu me surprennes, lui dit Charles. Je
m’agenouillerai pour prier, alors ne frappe pas encore.

- Et quand frapperai-je? demanda l’homme masqué.

- Quand je poserai le cou sur le billot et que je tendrai les
bras en disant: _Remember_, alors frappe hardiment.

L’homme masqué s’inclina légèrement.

- Voici le moment de quitter le monde, dit le roi à ceux qui
l’entouraient. Messieurs, je vous laisse au milieu de la tempête
et vous précède dans cette patrie qui ne connaît pas d’orage.
Adieu.

Il regarda Aramis et lui fit un signe de tête particulier.

- Maintenant, continua-t-il, éloignez-vous et laissez-moi faire
tout bas ma prière, je vous prie. Éloigne-toi aussi, dit-il à
l’homme masqué; ce n’est que pour un instant, et je sais que je
t’appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu’à mon signal.

Alors Charles s’agenouilla, fit le signe de la croix, approcha sa
bouche des planches comme s’il eût voulu baiser la plate-forme;
puis s’appuyant d’une main sur le plancher et de l’autre sur le
billot:

- Comte de La Fère, dit-il en français, êtes-vous là et puis-je
parler?

Cette voix frappa droit au coeur d’Athos et le perça comme un fer
glacé.

- Oui, Majesté, dit-il en tremblant.

- Ami fidèle, coeur généreux, dit le roi, je n’ai pu être sauvé
je ne devais pas l’être. Maintenant, dussé-je commettre un
sacrilège, je te dirai: Oui, j’ai parlé aux hommes, j’ai parlé à
Dieu, je te parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que
j’ai crue sacrée, j’ai perdu le trône de mes pères et diverti
l’héritage de mes enfants. Un million en or me reste, je l’ai
enterré dans les caves du château de Newcastle au moment où j’ai
quitté cette ville. Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-
en usage quand tu croiras qu’il en sera temps pour le plus grand
bien de mon fils aîné; et maintenant, comte de La Fère, dites-moi
adieu.

- Adieu, Majesté sainte et martyre, balbutia Athos glacé de
terreur.

Il se fit alors un instant de silence, pendant lequel il sembla à
Athos que le roi se relevait et changeait de position.

Puis d’une voix pleine et sonore, de manière qu’on l’entendît non
seulement sur l’échafaud, mais encore sur la place:

- _Remember_, dit le roi.

Il achevait à peine ce mot qu’un coup terrible ébranla le plancher
de l’échafaud; la poussière s’échappa du drap et aveugla le
malheureux gentilhomme. Puis soudain, comme par un mouvement
machinal il levait les yeux et la tête, une goutte chaude tomba
sur son front. Athos recula avec un frisson d’épouvante, et au
même instant, les gouttes se changèrent en une noire cascade, qui
rejaillit sur le plancher.

Athos, tombé lui-même à genoux, demeura pendant quelques instants
comme frappé de folie et d’impuissance. Bientôt, à son murmure
décroissant, il s’aperçut que la foule s’éloignait; il demeura
encore un instant immobile, muet et consterné. Alors se
retournant, il alla tremper le bout de son mouchoir dans le sang
du roi martyr; puis, comme la foule s’éloignait de plus en plus,
il descendit, fendit le drap, et se glissa entre deux chevaux, se
mêla au peuple dont il portait le vêtement, et arriva le premier à
la taverne.

Monté à sa chambre, il se regarda dans une glace, vit son front
marqué d’une large tache rouge, porta la main à son front, la
retira pleine du sang du roi et s’évanouit.
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