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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXV. La felouque «L’Éclair»

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXV. La felouque «L’Éclair»    Lun 15 Avr - 18:44

LXXV. La felouque «L’Éclair»

D’Artagnan avait deviné juste: Mordaunt n’avait pas de temps à
perdre et n’en avait pas perdu. Il connaissait la rapidité de
décision et d’action de ses ennemis, il résolut donc d’agir en
conséquence. Cette fois les mousquetaires avaient trouvé un
adversaire digne d’eux.

Après avoir refermé avec soin la porte derrière lui, Mordaunt se
glissa dans le souterrain, tout en remettant au fourreau son épée
inutile, et, gagnant la maison voisine, il s’arrêta pour se tâter
et reprendre haleine.

- Bon! dit-il, rien, presque rien: des égratignures, voilà tout;
deux au bras, l’autre à la poitrine. Les blessures que je fais
sont meilleures, moi! Qu’on demande au bourreau de Béthune, à mon
oncle de Winter et au roi Charles! Maintenant pas une seconde à
perdre, car une seconde de perdue les sauve peut-être, et il faut
qu’ils meurent tous quatre ensemble, d’un seul coup, dévorés par
la foudre des hommes à défaut de celle de Dieu. Il faut qu’ils
disparaissent brisés, anéantis, dispersés. Courons donc jusqu’à ce
que mes jambes ne puissent plus me porter, jusqu’à ce que mon
coeur se gonfle dans ma poitrine, mais arrivons avant eux.

Et Mordaunt se mit à marcher d’un pas rapide mais plus égal vers
la première caserne de cavalerie, distante d’un quart de lieue à
peu près. Il fit ce quart de lieue en quatre ou cinq minutes.

Arrivé à la caserne, il se fit reconnaître, prit le meilleur
cheval de l’écurie, sauta dessus et gagna la route. Un quart
d’heure après, il était à Greenwich.

- Voilà le port, murmura-t-il; ce point sombre là-bas, c’est
l’île des Chiens. Bon! j’ai une demi-heure d’avance sur eux... une
heure, peut-être. Niais que j’étais! j’ai failli m’asphyxier par
ma précipitation insensée. Maintenant, ajouta-t-il en se dressant
sur ses étriers comme pour voir au loin parmi tous ces cordages,
parmi tous ces mâts, _l’Éclair_, où est _l’Éclair_?

Au moment où il prononçait mentalement ces paroles, comme pour
répondre à sa pensée un homme couché sur un rouleau de câbles se
leva et fit quelques pas vers Mordaunt.

Mordaunt tira un mouchoir de sa poche et le fit flotter un instant
en l’air. L’homme parut attentif, mais demeura à la même place
sans faire un pas en avant ni en arrière.

Mordaunt fit un noeud à chacun des coins de son mouchoir; l’homme
s’avança jusqu’à lui. C’était, on se le rappelle, le signal
convenu. Le marin était enveloppé d’un large caban de laine qui
cachait sa taille et lui voilait le visage.

- Monsieur, dit le marin, ne viendrait-il pas par hasard de
Londres pour faire une promenade sur mer?

- Tout exprès, répondit Mordaunt, du côté de l’île des Chiens.

- C’est cela. Et sans doute monsieur a une préférence quelconque?
Il aimerait mieux un bâtiment qu’un autre? Il voudrait un bâtiment
marcheur, un bâtiment rapide?...

- Comme l’éclair, répondit Mordaunt.

- Bien, alors, c’est mon bâtiment que monsieur cherche, je suis
le patron qu’il lui faut.

- Je commence à le croire, dit Mordaunt, surtout si vous n’avez
pas oublié certain signe de reconnaissance.

- Le voilà, monsieur, dit le marin en tirant de la poche de son
caban un mouchoir noué aux quatre coins.

- Bon! bon! s’écria Mordaunt en sautant à bas de son cheval.
Maintenant il n’y a pas de temps à perdre. Faites conduire mon
cheval à la première auberge et menez-moi à votre bâtiment.

- Mais vos compagnons? dit le marin; je croyais que vous étiez
quatre, sans compter les laquais.

- Écoutez, dit Mordaunt en se rapprochant du marin, je ne suis
pas celui que vous attendez, comme vous n’êtes pas celui qu’ils
espèrent trouver. Vous avez pris la place du capitaine Roggers,
n’est-ce pas? vous êtes ici par l’ordre du général Cromwell, et
moi je viens de sa part.

- En effet, dit le patron, je vous reconnais, vous êtes le
capitaine Mordaunt.

Mordaunt tressaillit.

- Oh! ne craignez rien, dit le patron en abaissant son capuchon
et en découvrant sa tête, je suis un ami.

- Le capitaine Groslow! s’écria Mordaunt.

- Lui-même. Le général s’est souvenu que j’avais été autrefois
officier de marine, et il m’a chargé de cette expédition. Y a-t-il
donc quelque chose de changé?

- Non, rien. Tout demeure dans le même état, au contraire.

- C’est qu’un instant j’avais pensé que la mort du roi...

- La mort du roi n’a fait que hâter leur fuite; dans un quart
d’heure, dans dix minutes ils seront ici peut-être.

- Alors, que venez-vous faire?

- M’embarquer avec vous.

- Ah! ah! le général douterait-il de mon zèle?

- Non; mais je veux assister moi-même à ma vengeance. N’avez-vous
point quelqu’un qui puisse me débarrasser de mon cheval?

Groslow siffla, un marin parut.

- Patrick, dit Groslow, conduisez ce cheval à l’écurie de
l’auberge la plus proche. Si l’on vous demande à qui il
appartient, vous direz que c’est à un seigneur irlandais.

Le marin s’éloigna sans faire une observation.

- Maintenant, dit Mordaunt, ne craignez-vous point qu’ils vous
reconnaissent?

- Il n’y a pas de danger sous ce costume, enveloppé de ce caban,
par cette nuit sombre; d’ailleurs vous ne m’avez pas reconnu,
vous; eux, à plus forte raison, ne me reconnaîtront point.

- C’est vrai, dit Mordaunt; d’ailleurs ils seront loin de songer
à vous. Tout est prêt, n’est-ce pas?

- Oui.

- La cargaison est chargée?

- Oui.

- Cinq tonneaux pleins?

- Et cinquante vides.

- C’est cela.

- Nous conduisons du porto à Anvers.

- À merveille. Maintenant menez-moi à bord et revenez prendre
votre poste, car ils ne tarderont pas à arriver.

- Je suis prêt.

- Il est important qu’aucun de vos gens ne me voie entrer.

- Je n’ai qu’un homme à bord, et je suis sûr de lui comme de moi-
même. D’ailleurs, cet homme ne vous connaît pas, et, comme ses
compagnons, il est prêt à obéir à nos ordres, mais il ignore tout.

- C’est bien. Allons.

Ils descendirent alors vers la Tamise. Une petite barque était
amarrée au rivage par une chaîne de fer fixée à un pieu. Groslow
tira la barque à lui, l’assura tandis que Mordaunt descendait
dedans, puis il sauta à son tour, et, presque aussitôt saisissant
les avirons, il se mit à ramer de manière à prouver à Mordaunt la
vérité de ce qu’il avait avancé, c’est-à-dire qu’il n’avait pas
oublié son métier de marin.

Au bout de cinq minutes on fut dégagé de ce monde de bâtiments
qui, à cette époque déjà, encombraient les approches de Londres,
et Mordaunt put voir, comme un point sombre, la petite felouque se
balançant à l’ancre à quatre ou cinq encablures de l’île des
Chiens.

En approchant de _l’Éclair_, Groslow siffla d’une certaine façon,
et vit la tête d’un homme apparaître au-dessus de la muraille.

- Est-ce vous, capitaine? demanda cet homme.

- Oui, jette l’échelle.

Et Groslow, passant léger et rapide comme une hirondelle sous le
beaupré, vint se ranger bord à bord avec lui.

- Montez, dit Groslow à son compagnon.

Mordaunt, sans répondre, saisit la corde et grimpa le long des
flancs du navire avec une agilité et un aplomb peu ordinaires aux
gens de terre; mais son désir de vengeance lui tenait lieu
d’habitude et le rendait apte à tout.

Comme l’avait prévu Groslow, le matelot de garde à bord de
_l’Éclair_ ne parut pas même remarquer que son patron revenait
accompagné.

Mordaunt et Groslow s’avancèrent vers la chambre du capitaine.
C’était une espèce de cabine provisoire bâtie en planches sur le
pont.

L’appartement d’honneur avait été cédé par le capitaine Roggers à
ses passagers.

- Et eux, demanda Mordaunt, où sont-ils?

- À l’autre extrémité du bâtiment, répondit Groslow.

- Et ils n’ont rien à faire de ce côté?

- Rien absolument.

- À merveille! Je me tiens caché chez vous. Retournez à Greenwich
et ramenez-les. Vous avez une chaloupe?

- Celle dans laquelle nous sommes venus.

- Elle m’a paru légère et bien taillée.

- Une véritable pirogue.

- Amarrez-la à la poupe avec une liasse de chanvre, mettez-y les
avirons afin qu’elle suive dans le sillage et qu’il n’y ait que la
corde à couper. Munissez-la de rhum et de biscuits. Si par hasard
la mer était mauvaise, vos hommes ne seraient pas fâchés de
trouver sous leur main de quoi se réconforter.

- Il sera fait comme vous dites. Voulez-vous visiter la sainte-
barbe!

- Non, à votre retour. Je veux placer la mèche moi-même, pour
être sûr qu’elle ne fera pas long feu. Surtout cachez bien votre
visage, qu’ils ne vous reconnaissent pas.

- Soyez donc tranquille.

- Allez, voilà dix heures qui sonnent à Greenwich.

En effet, les vibrations d’une cloche dix fois répétées
traversèrent tristement l’air chargé de gros nuages qui roulaient
au ciel pareils à des vagues silencieuses.

Groslow repoussa la porte, que Mordaunt ferma en dedans, et, après
avoir donné au matelot de garde l’ordre de veiller avec la plus
grande attention, il descendit dans sa barque, qui s’éloigna
rapidement, écumant le flot de son double aviron.

Le vent était froid et la jetée déserte lorsque Groslow aborda à
Greenwich; plusieurs barques venaient de partir à la marée pleine.
Au moment où Groslow prit terre, il entendit comme un galop de
chevaux sur le chemin pavé de galets.

- Oh! oh! dit-il, Mordaunt avait raison de me presser. Il n’y
avait pas de temps de perdre; les voici.

En effet, c’étaient nos amis ou plutôt leur avant-garde composée
de d’Artagnan et d’Athos. Arrivés en face de l’endroit où se
tenait Groslow, ils s’arrêtèrent comme s’ils eussent deviné que
celui à qui ils avaient affaire était là. Athos mit pied à terre
et déroula tranquillement un mouchoir dont les quatre coins
étaient noués, et qu’il fit flotter au vent, tandis que
d’Artagnan, toujours prudent, restait à demi penché sur son
cheval, une main enfoncée dans les fontes.

Groslow, qui, dans le doute où il était que les cavaliers fussent
bien ceux qu’il attendait, s’était accroupi derrière un de ces
canons plantés dans le sol et qui servent à enrouler les câbles,
se leva alors, en voyant le signal convenu, et marcha droit aux
gentilshommes. Il était tellement encapuchonné dans son caban,
qu’il était impossible de voir sa figure. D’ailleurs la nuit était
si sombre, que cette précaution était superflue.

Cependant l’oeil perçant d’Athos devina, malgré l’obscurité, que
ce n’était pas Roggers qui était devant lui.

- Que voulez-vous? dit-il à Groslow en faisant un pas en arrière.

- Je veux vous dire, milord, répondit Groslow en affectant
l’accent irlandais, que vous cherchez le patron Roggers, mais que
vous cherchez vainement.

- Comment cela? demanda Athos.

- Parce que ce matin il est tombé d’un mât de hune et qu’il s’est
cassé la jambe. Mais je suis son cousin; il m’a conté toute
l’affaire et m’a chargé de reconnaître pour lui et de conduire à
sa place, partout où ils le désireraient, les gentilshommes qui
m’apporteraient un mouchoir noué aux quatre coins comme celui que
vous tenez à la main et comme celui que j’ai dans ma poche.

Et à ces mots Groslow tira de sa poche le mouchoir qu’il avait
déjà montré à Mordaunt.

- Est-ce tout? demanda Athos.

- Non pas, milord; car il y a encore soixante-quinze livres
promises si je vous débarque sains et saufs à Boulogne ou sur tout
autre point de la France que vous m’indiquerez.

- Que dites-vous de cela, d’Artagnan? demanda Athos en français.

- Que dit-il, d’abord? répondit celui-ci.

- Ah! c’est vrai, dit Athos; j’oubliais que vous n’entendez pas
l’anglais.

Et il redit à d’Artagnan la conversation qu’il venait d’avoir avec
le patron.

- Cela me paraît assez vraisemblable, dit le Gascon.

- Et à moi aussi, répondit Athos.

- D’ailleurs, reprit d’Artagnan, si cet homme nous trompe, nous
pourrons toujours lui brûler la cervelle.

- Et qui nous conduira?

- Vous, Athos; vous savez tant de choses, que je ne doute pas que
vous ne sachiez conduire un bâtiment.

- Ma foi, dit Athos avec un sourire, tout en plaisantant, ami,
vous avez presque rencontré juste; j’étais destiné par mon père à
servir dans la marine, et j’ai quelques vagues notions du
pilotage.

- Voyez-vous! s’écria d’Artagnan.

- Allez donc chercher nos amis, d’Artagnan, et revenez, il est
onze heures, nous n’avons pas de temps à perdre.

D’Artagnan s’avança vers deux cavaliers qui, le pistolet au poing,
se tenaient en vedette aux premières maisons de la ville,
attendant et surveillant sur le revers de la route et rangés
contre une espèce de hangar; trois autres cavaliers faisaient le
guet et semblaient attendre aussi.

Les deux vedettes du milieu de la route étaient Porthos et Aramis.

Les trois cavaliers du hangar étaient Mousqueton, Blaisois et
Grimaud; seulement ce dernier, en y regardant de plus près, était
double, car il avait en croupe Parry, qui devait ramener à Londres
les chevaux des gentilshommes et de leurs gens, vendus à l’hôte
pour payer les dettes qu’ils avaient faites chez lui. Grâce à ce
coup de commerce, les quatre amis avaient pu emporter avec eux une
somme sinon considérable, du moins suffisante pour faire face aux
retards et aux éventualités.

D’Artagnan transmit à Porthos et à Aramis l’invitation de le
suivre, et ceux-ci firent signe à leurs gens de mettre pied à
terre et de détacher leurs porte-manteaux.

Parry se sépara, non sans regret, de ses amis; on lui avait
proposé de venir en France, mais il avait opiniâtrement refusé.

- C’est tout simple, avait dit Mousqueton, il a son idée à
l’endroit de Groslow.

On se rappelle que c’était le capitaine Groslow qui lui avait
cassé la tête.

La petite troupe rejoignit Athos. Mais déjà d’Artagnan avait
repris sa méfiance naturelle; il trouvait le quai trop désert, la
nuit trop noire, le patron trop facile.

Il avait raconté à Aramis l’incident que nous avons dit, et
Aramis, non moins défiant que lui, n’avait pas peu contribué à
augmenter ses soupçons.

Un petit claquement de la langue contre ses dents traduisit à
Athos les inquiétudes du Gascon.

- Nous n’avons pas le temps d’être défiants, dit Athos, la barque
nous attend, entrons.

- D’ailleurs, dit, Aramis, qui nous empêche d’être défiants et
d’entrer tout de même? on surveillera le patron.

- Et s’il ne marche pas droit, je l’assommerai. Voilà tout.

- Bien dit, Porthos, reprit d’Artagnan. Entrons donc. Passe,
Mousqueton.

Et d’Artagnan arrêta ses amis, faisant passer les valets les
premiers afin qu’ils essayassent la planche qui conduisait de la
jetée à la barque.

Les trois valets passèrent sans accident.

Athos les suivit, puis Porthos, puis Aramis. D’Artagnan passa le
dernier, tout en continuant de secouer la tête.

- Que diable avez-vous donc, mon ami? dit Porthos; sur ma parole,
vous feriez peur à César.

- J’ai, répondit d’Artagnan, que je ne vois sur ce port ni
inspecteur, ni sentinelle, ni gabelou.

- Plaignez-vous donc! dit Porthos, tout va comme sur une pente
fleurie.

- Tout va trop bien, Porthos. Enfin, n’importe, à la grâce de
Dieu.

Aussitôt que la planche fut retirée, le patron s’assit au
gouvernail et fit signe à l’un de ses matelots, qui, armé d’une
gaffe, commença à manoeuvrer pour sortir du dédale de bâtiments au
milieu duquel la petite barque était engagée.

L’autre matelot se tenait déjà à bâbord, son aviron à la main.

Lorsqu’on put se servir des rames, son compagnon vint le
rejoindre, et la barque commença de filer plus rapidement.

- Enfin, nous partons! dit Porthos.

- Hélas! répondit le comte de La Fère, nous partons seuls!

- Oui; mais nous partons tous quatre ensemble, et sans une
égratignure; c’est une consolation.

- Nous ne sommes pas encore arrivés, dit d’Artagnan; gare les
rencontres!

- Eh! mon cher, dit Porthos, vous êtes comme les corbeaux, vous!
vous chantez toujours malheur. Qui peut nous rencontrer par cette
nuit sombre, où l’on ne voit pas à vingt pas de distance?

- Oui, mais demain matin? dit d’Artagnan.

- Demain matin nous serons à Boulogne.

- Je le souhaite de tout mon coeur, dit le Gascon, et j’avoue ma
faiblesse. Tenez, Athos, vous allez rire! mais tant que nous avons
été à portée de fusil de la jetée ou des bâtiments qui la
bordaient, je me suis attendu à quelque effroyable mousquetade qui
nous écrasait tous.

- Mais, dit Porthos avec un gros bon sens, c’était chose
impossible, car on eût tué en même temps le patron et les
matelots.

- Bah! voilà une belle affaire pour M. Mordaunt croyez-vous qu’il
y regarde de si près?

- Enfin, dit Porthos, je suis bien aise que d’Artagnan avoue
qu’il ait eu peur.

- Non seulement je l’avoue, mais je m’en vante. Je ne suis pas un
rhinocéros comme vous. Ohé! qu’est-ce que cela?

- _L’Éclair_, dit le patron.

- Nous sommes donc arrivés? demanda Athos en anglais.

- Nous arrivons, dit le capitaine.

En effet, après trois coups de rame, on se trouvait côte à côte
avec le petit bâtiment.

Le matelot attendait, l’échelle était préparée; il avait reconnu
la barque.

Athos monta le premier avec une habileté toute marine; Aramis,
avec l’habitude qu’il avait depuis longtemps des échelles de corde
et des autres moyens plus ou moins ingénieux qui existent pour
traverser les espaces défendus; d’Artagnan comme un chasseur
d’isard et de chamois; Porthos, avec ce développement de force qui
chez lui suppléait à tout.

Chez les valets l’opération fut plus difficile; non pas pour
Grimaud, espèce de chat de gouttière, maigre et effilé, qui
trouvait toujours moyen de se hisser partout, mais pour Mousqueton
et pour Blaisois, que les matelots furent obligés de soulever dans
leurs bras à la portée de la main de Porthos, qui les empoigna par
le collet de leur justaucorps et les déposa tout debout sur le
pont du bâtiment.

Le capitaine conduisit ses passagers à l’appartement qui leur
était préparé, et qui se composait d’une seule pièce qu’ils
devaient habiter en communauté; puis il essaya de s’éloigner sous
le prétexte de donner quelques ordres.

- Un instant, dit d’Artagnan; combien d’hommes avez-vous à bord,
patron?

- Je ne comprends pas, répondit celui-ci en anglais.

- Demandez-lui cela dans sa langue, Athos.

Athos fit la question que désirait d’Artagnan.

- Trois, répondit Groslow, sans me compter, bien entendu.

D’Artagnan comprit, car en répondant le patron avait levé trois
doigts.

- Oh! dit d’Artagnan, trois, je commence à me rassurer.
N’importe, pendant que vous vous installerez, moi, je vais faire
un tour dans le bâtiment.

- Et moi, dit Porthos, je vais m’occuper du souper.

- Ce projet est beau et généreux, Porthos, mettez-le à exécution.
Vous, Athos, prêtez-moi Grimaud, qui, dans la compagnie de son ami
Parry, a appris à baragouiner un peu d’anglais; il me servira
d’interprète.

- Allez, Grimaud, dit Athos.

Une lanterne était sur le pont, d’Artagnan la souleva d’une main,
prit un pistolet de l’autre et dit au patron:

- _Come_.

C’était, avec _Goddam_, tout ce qu’il avait pu retenir de la
langue anglaise.

D’Artagnan gagna l’écoutille et descendit dans l’entrepont.

L’entrepont était divisé en trois compartiments: celui dans lequel
d’Artagnan descendait et qui pouvait s’étendre du troisième
mâtereau à l’extrémité de la poupe, et qui par conséquent était
recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos,
Porthos et Aramis se préparaient à passer la nuit; le second, qui
occupait le milieu du bâtiment, et qui était destiné au logement
des domestiques; le troisième qui s’allongeait sous la proue,
c’est-à-dire sous la cabine improvisée par le capitaine et dans
laquelle Mordaunt se trouvait caché.

- Oh! oh! dit d’Artagnan, descendant l’escalier de l’écoutille et
se faisant précéder de sa lanterne, qu’il tenait étendue de toute
la longueur du bras, que de tonneaux! on dirait la caverne d’Ali-
Baba.

Les _Mille et Une Nuits_ venaient d’être traduites pour la
première fois et étaient fort à la mode à cette époque.

- Que dites-vous? demanda en anglais le capitaine.

D’Artagnan comprit à l’intonation de la voix.

- Je désire savoir ce qu’il y a dans ces tonneaux? demanda
d’Artagnan en posant sa lanterne sur l’une des futailles.

Le patron fit un mouvement pour remonter l’échelle, mais il se
contint.

- Porto, répondit-il.

- Ah! du vin de Porto? dit d’Artagnan, c’est toujours une
tranquillité, nous ne mourrons pas de soif.

Puis se retournant vers Groslow, qui essuyait sur son front de
grosses gouttes de sueur:

- Et elles sont pleines? demanda-t-il.

Grimaud traduisit la question.

Les unes pleines, les autres vides, dit Groslow d’une voix dans
laquelle, malgré ses efforts, se trahissait son inquiétude.

D’Artagnan frappa du doigt sur les tonneaux, reconnut cinq
tonneaux pleins et les autres vides; puis il introduisit, toujours
à la grande terreur de l’Anglais, sa lanterne dans les intervalles
des barriques, et reconnaissant que ces intervalles étaient
inoccupés:

- Allons, passons, dit-il, et il s’avança vers la porte qui
donnait dans le second compartiment.

- Attendez, dit l’Anglais, qui était resté derrière, toujours en
proie à cette émotion que nous avons indiquée; attendez, c’est moi
qui ai la clef de cette porte.

Et, passant rapidement devant d’Artagnan et Grimaud, il
introduisit d’une main tremblante la clef dans la serrure et l’on
se trouva dans le second compartiment, où Mousqueton et Blaisois
s’apprêtaient à souper.

Dans celui-là ne se trouvait évidemment rien à chercher ni à
reprendre: on en voyait tous les coins et tous les recoins à la
lueur de la lampe qui éclairait ces dignes compagnons.

On passa donc rapidement et l’on visita le troisième compartiment.

Celui-là était la chambre des matelots.

Trois ou quatre hamacs pendus au plafond, une table soutenue par
une double corde passée à chacune de ses extrémités, deux bancs
vermoulus et boiteux en formaient tout l’ameublement. D’Artagnan
alla soulever deux ou trois vieilles voiles pendantes contre les
parois, et, ne voyant encore rien de suspect, regagna par
l’écoutille le pont du bâtiment.

- Et cette chambre? demanda d’Artagnan.

Grimaud traduisit à l’Anglais les paroles du mousquetaire.

- Cette chambre est la mienne, dit le patron; y voulez-vous
entrer?

- Ouvrez la porte, dit d’Artagnan.

L’Anglais obéit: d’Artagnan allongea son bras armé de la lanterne,
passa la tête par la porte entrebâillée, et voyant que cette
chambre était un véritable réduit:

- Bon, dit-il, s’il y a une armée à bord, ce n’est point ici
qu’elle sera cachée. Allons voir si Porthos a trouvé de quoi
souper.

En remerciant le patron d’un signe de tête, il regagna la chambre
d’honneur, où étaient ses amis.

Porthos n’avait rien trouvé, à ce qu’il paraît, ou, s’il avait
trouvé quelque chose, la fatigue l’avait emporté sur la faim, et,
couché dans son manteau, il dormait profondément lorsque
d’Artagnan rentra.

Athos et Aramis, bercés par les mouvements moelleux des premières
vagues de la mer, commençaient de leur côté à fermer les yeux; ils
les rouvrirent au bruit que fit leur compagnon.

- Eh bien? fit Aramis.

- Tout va bien, dit d’Artagnan, et nous pouvons dormir
tranquilles.

Sur cette assurance, Aramis laissa retomber sa tête; Athos fit de
la sienne un signe affectueux; et d’Artagnan, qui, comme Porthos,
avait encore plus besoin de dormir que de manger, congédia
Grimaud, et se coucha dans son manteau l’épée nue, de telle façon
que son corps barrait le passage et qu’il était impossible
d’entrer dans la chambre sans le heurter.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXV. La felouque «L’Éclair»
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