PLUME DE POÉSIES

Forum de poésies et de partage. Poèmes et citations par noms,Thèmes et pays. Écrivez vos Poésies et nouvelles ici. Les amoureux de la poésie sont les bienvenus.
 
AccueilPORTAILS'enregistrerConnexionPublications
Partagez | 
 

 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXVI. Le vin de Porto

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Invité
Invité



MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXVI. Le vin de Porto   Lun 15 Avr - 18:45

LXXVI. Le vin de Porto

Au bout de dix minutes, les maîtres dormaient, mais il n’en était
pas ainsi des valets, affamés et surtout altérés.

Blaisois et Mousqueton s’apprêtaient à préparer leur lit, qui
consistait en une planche et une valise, tandis que sur une table
suspendue comme celle de la chambre voisine se balançaient, au
roulis de la mer, un pot de bière et trois verres.

- Maudit roulis! disait Blaisois. Je sens que cela va me
reprendre comme en venant.

- Et n’avoir pour combattre le mal de mer, répondit Mousqueton,
que du pain d’orge et du vin de houblon! pouah!

- Mais votre bouteille d’osier, monsieur Mousqueton, demanda
Blaisois, qui venait d’achever la préparation de sa couche et qui
s’approchait en trébuchant de la table devant laquelle Mousqueton
était déjà assis et où il parvint à s’asseoir; mais votre
bouteille d’osier, l’avez-vous perdue?

- Non pas, dit Mousqueton, mais Parry l’a gardée. Ces diables
d’Écossais ont toujours soif. Et vous, Grimaud, demanda Mousqueton
à son compagnon, qui venait de rentrer après avoir accompagné
d’Artagnan dans sa tournée, avez-vous soif?

- Comme un Écossais, répondit laconiquement Grimaud.

Et il s’assit près de Blaisois et de Mousqueton, tira un carnet de
sa poche et se mit à faire les comptes de la société, dont il
était l’économe.

- Oh! là, là! dit Blaisois, voilà mon coeur qui s’embrouille!

- S’il en est ainsi, dit Mousqueton d’un ton doctoral, prenez un
peu de nourriture.

- Vous appelez cela de la nourriture? dit Blaisois en
accompagnant d’une mine piteuse le doigt dédaigneux dont il
montrait le pain d’orge et le pot de bière.

- Blaisois, reprit Mousqueton, souvenez-vous que le pain est la
vraie nourriture du Français; encore le Français n’en a-t-il pas
toujours, demandez à Grimaud.

- Oui, mais la bière, reprit Blaisois avec une promptitude qui
faisait honneur à la vivacité de son esprit de repartie, mais la
bière, est-ce là sa vraie boisson?

- Pour ceci, dit Mousqueton, pris par le dilemme et assez
embarrassé d’y répondre, je dois avouer que non, et que la bière
lui est aussi antipathique que le vin l’est aux Anglais.

- Comment, monsieur Mouston, dit Blaisois, qui cette fois doutait
des profondes connaissances de Mousqueton, pour lesquelles, dans
les circonstances ordinaires de la vie, il avait cependant
l’admiration la plus entière; comment: monsieur Mouston, les
Anglais n’aiment pas le vin?

- Ils le détestent.

- Mais je leur en ai vu boire, cependant.

- Par pénitence; et la preuve, continua Mousqueton en se
rengorgeant, c’est qu’un prince anglais est mort un jour parce
qu’on l’avait mis dans un tonneau de malvoisie. J’ai entendu
raconter le fait à M. l’abbé d’Herblay.

- L’imbécile! dit Blaisois, je voudrais bien être à sa place!

- Tu le peux, dit Grimaud tout en alignant ses chiffres.

- Comment cela, dit Blaisois, je le peux?

- Oui, continua Grimaud tout en retenant quatre et en reportant
ce nombre à la colonne suivante.

- Je le peux? expliquez-vous, monsieur Grimaud.

Mousqueton gardait le silence pendant les interrogations de
Blaisois, mais il était facile de voir à l’expression de son
visage que ce n’était point par indifférence.

Grimaud continua son calcul et posa son total.

- Porto, dit-il alors en étendant la main dans la direction du
premier compartiment visité par d’Artagnan et lui en compagnie du
patron.

- Comment! ces tonneaux que j’ai aperçus à travers la porte
entr’ouverte?

- Porto, répéta Grimaud, qui recommença une nouvelle opération
arithmétique.

- J’ai entendu dire, reprit Blaisois en s’adressant à Mousqueton,
que le porto est un excellent vin d’Espagne.

- Excellent, dit Mousqueton en passant le bout de sa langue sur
ses lèvres, excellent. Il y en a dans la cave de M. le baron de
Bracieux.

- Si nous priions ces Anglais de nous en vendre une bouteille?
demanda l’honnête Blaisois.

- Vendre! dit Mousqueton amené à ses anciens instincts de
marauderie. On voit bien, jeune homme, que vous n’avez pas encore
l’expérience des choses de la vie. Pourquoi donc acheter quand on
peut prendre?

- Prendre, dit Blaisois, convoiter le bien du prochain! la chose
est défendue, ce me semble.

- Où cela? demanda Mousqueton.

- Dans les commandements de Dieu ou de Église, je ne sais plus
lesquels. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a:

_Bien d’autrui ne convoiteras, _

_Ni son épouse mêmement._

- Voilà encore une raison d’enfant, monsieur Blaisois, dit de son
ton le plus protecteur Mousqueton. Oui, d’enfant, je répète le
mot. Où avez-vous vu dans les écritures, je vous le demande, que
les Anglais fussent votre prochain?

- Ce n’est nulle part, la chose est vraie, dit Blaisois, du moins
je ne me le rappelle pas.

- Raison d’enfant, je le répète, reprit Mousqueton. Si vous aviez
fait dix ans la guerre comme Grimaud et moi, mon cher Blaisois,
vous sauriez faire la différence qu’il y a entre le bien d’autrui
et le bien de l’ennemi. Or, un Anglais est un ennemi, je pense, et
ce vin de Porto appartient aux Anglais. Donc il nous appartient,
puisque nous sommes Français. Ne connaissez-vous pas le proverbe:
Autant de pris sur l’ennemi?

Cette faconde, appuyée de toute l’autorité que puisait Mousqueton
dans sa longue expérience, stupéfia Blaisois. Il baissa la tête
comme pour se recueillir, et tout à coup relevant le front en
homme armé d’un argument irrésistible:

- Et les maîtres, dit-il, seront-ils de votre avis, monsieur
Mouston?

Mousqueton sourit avec dédain.

- Il faudrait peut-être, dit-il, que j’allasse troubler le
sommeil de ces illustres seigneurs pour leur dire: «Messieurs,
votre serviteur Mousqueton a soif, voulez-vous lui permettre de
boire?» Qu’importe, je vous le demande, à M. de Bracieux que j’aie
soif ou non?

- C’est du vin bien cher, dit Blaisois en secouant la tête.

- Fût-ce de l’or potable, monsieur Blaisois, dit Mousqueton, nos
maîtres ne s’en priveraient pas. Apprenez que M. le baron de
Bracieux est à lui seul assez riche pour boire une tonne de porto,
fût-il obligé de la payer une pistole la goutte. Or, je ne vois
pas, continua Mousqueton de plus en plus magnifique dans son
orgueil, puisque les maîtres ne s’en priveraient pas, pourquoi les
valets s’en priveraient.

Et Mousqueton, se levant, prit le pot de bière qu’il vida par un
sabord jusqu’à la dernière goutte, et s’avança majestueusement
vers la porte qui donnait dans le compartiment.

- Ah! ah! fermée, dit-il. Ces diables d’Anglais, comme ils sont
défiants!

- Fermée! dit Blaisois d’un ton non moins désappointé que celui
de Mousqueton. Ah! peste! c’est malheureux; avec cela que je sens
mon coeur qui se barbouille de plus en plus.

Mousqueton se retourna vers Blaisois avec un visage si piteux,
qu’il était évident qu’il partageait à un haut degré le
désappointement du brave garçon.

- Fermée! répéta-t-il.

- Mais, hasarda Blaisois, je vous ai entendu raconter, monsieur
Mouston, qu’une fois dans votre jeunesse, à Chantilly, je crois,
vous avez nourri votre maître et vous-même en prenant des perdrix
au collet, des carpes à la ligne et des bouteilles au lacet.

- Sans doute, répondit Mousqueton, c’est l’exacte vérité, et
voilà Grimaud qui peut vous le dire. Mais il y avait un soupirail
à la cave, et le vin était en bouteilles. Je ne puis pas jeter le
lacet à travers cette cloison, ni tirer avec une ficelle une pièce
de vin qui pèse peut-être deux quintaux.

- Non, mais vous pouvez lever deux ou trois planches de la
cloison, dit Blaisois, et faire à l’un des tonneaux un trou avec
une vrille.

Mousqueton écarquilla démesurément ses yeux ronds et regardant
Blaisois en homme émerveillé de rencontrer dans un autre homme des
qualités qu’il ne soupçonnait pas:

- C’est vrai, dit-il, cela se peut; mais un ciseau pour faire
sauter les planches, une vrille pour percer le tonneau?

- La trousse, dit Grimaud tout en établissant la balance de ses
comptes.

- Ah! oui, la trousse, dit Mousqueton, et moi qui n’y pensais
pas!

Grimaud, en effet, était non seulement l’économe de la troupe,
mais encore son armurier; outre un registre il avait une trousse.
Or, comme Grimaud était homme de suprême précaution, cette
trousse, soigneusement roulée dans sa valise, était garnie de tous
les instruments de première nécessité.

Elle contenait donc une vrille d’une raisonnable grosseur.

Mousqueton s’en empara.

Quant au ciseau, il n’eut point à le chercher bien loin, le
poignard qu’il portait à sa ceinture pouvait le remplacer
avantageusement. Mousqueton chercha un coin où les planches
fussent disjointes, ce qu’il n’eut pas de peine à trouver, et se
mit immédiatement à l’oeuvre.

Blaisois le regardait faire avec une admiration mêlée
d’impatience, hasardant de temps en temps sur la façon de faire
sauter un clou ou de pratiquer une pesée des observations pleines
d’intelligence et de lucidité.

Au bout d’un instant, Mousqueton avait fait sauter trois planches.

- Là, dit Blaisois.

Mousqueton était le contraire de la grenouille de la fable qui se
croyait plus grosse qu’elle n’était. Malheureusement, s’il était
parvenu à diminuer son nom d’un tiers, il n’en était pas de même
de son ventre. Il essaya de passer par l’ouverture pratiquée et
vit avec douleur qu’il lui faudrait encore enlever deux ou trois
planches au moins pour que l’ouverture fût à sa taille.

Il poussa un soupir et se retira pour se remettre à l’oeuvre.

Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, s’était levé, et, avec
un intérêt profond pour l’opération qui s’exécutait, il s’était
approché de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles
tentés par Mousqueton pour atteindre la terre promise.

- Moi, dit Grimaud.

Ce mot valait à lui seul tout un sonnet, qui vaut à lui seul,
comme on le sait, tout un poème.

Mousqueton se retourna.

- Quoi, vous? demanda-t-il.

- Moi, je passerai.

- C’est vrai, dit Mousqueton en jetant un regard sur le corps
long et mince de son ami, vous passerez, vous, et même facilement.

- C’est juste, il connaît les tonneaux pleins, dit Blaisois,
puisqu’il a déjà été dans la cave avec M. le chevalier d’Artagnan.
Laissez passer M. Grimaud, monsieur Mouston.

- J’y serais passé aussi bien que Grimaud, dit Mousqueton un peu
piqué.

- Oui, mais ce serait plus long, et j’ai bien soif. Je sens mon
coeur qui se barbouille de plus en plus.

- Passez donc, Grimaud, dit Mousqueton en donnant à celui qui
allait tenter l’expédition à sa place le pot de bière et la
vrille.

- Rincez les verres, dit Grimaud.

Puis il fit un geste amical à Mousqueton, afin que celui-ci lui
pardonnât d’achever une expédition si brillamment commencée par un
autre, et comme une couleuvre il se glissa par l’ouverture béante
et disparut.

Blaisois semblait ravi, en extase. De tous les exploits accomplis
depuis leur arrivée en Angleterre par les hommes extraordinaires
auxquels ils avaient le bonheur d’être adjoint, celui-là lui
semblait sans contredit le plus miraculeux.

- Vous allez voir, dit alors Mousqueton en regardant Blaisois
avec une supériorité à laquelle celui-ci n’essaya même point de se
soustraire, vous allez voir, Blaisois, comment, nous autres
anciens soldats, nous buvons quand nous avons soif.

- Le manteau, dit Grimaud du fond de la cave.

- C’est juste, dit Mousqueton.

- Que désire-t-il? demanda Blaisois.

- Qu’on bouche l’ouverture avec un manteau.

- Pourquoi faire? demande Blaisois.

- Innocent! dit Mousqueton, et si quelqu’un entrait?

- Ah! c’est vrai! s’écria Blaisois avec une admiration de plus en
plus visible. Mais il n’y verra pas clair.

- Grimaud voit toujours clair, répondit Mousqueton, la nuit comme
le jour.

- Il est bien heureux, dit Blaisois; quand je n’ai pas de
chandelle, je ne puis pas faire deux pas sans me cogner, moi.

- C’est que vous n’avez pas servi, dit Mousqueton; sans cela vous
auriez appris à ramasser une aiguille dans un four. Mais silence!
On vient, ce me semble.

Mousqueton fit entendre un petit sifflement d’alarme qui était
familier aux laquais aux jours de leur jeunesse, reprit sa place à
table et fit signe à Blaisois d’en faire autant.

Blaisois obéit.

La porte s’ouvrit. Deux hommes enveloppés dans leurs manteaux
parurent.

- Oh! oh! dit l’un d’eux, pas encore couchés à onze heures et un
quart? c’est contre les règles. Que dans un quart d’heure tout
soit éteint et que tout le monde ronfle.

Les deux hommes s’acheminèrent vers la porte du compartiment dans
lequel s’était glissé Grimaud, ouvrirent cette porte, entrèrent et
la refermèrent derrière eux.

- Ah! dit Blaisois frémissant, il est perdu!

- C’est un bien fin renard que Grimaud, murmura Mousqueton.

Et ils attendirent, l’oreille au guet et l’haleine suspendue.

Dix minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles on n’entendit aucun
bruit qui pût faire soupçonner que Grimaud fût découvert.

Ce temps écoulé, Mousqueton et Blaisois virent la porte se
rouvrir, les deux hommes en manteau sortirent, refermèrent la
porte avec la même précaution qu’ils avaient fait en entrant et
ils s’éloignèrent en renouvelant l’ordre de se coucher et
d’éteindre les lumières.

- Obéirons-nous? demanda Blaisois; tout cela me semble louche.

- Ils ont dit un quart d’heure; nous avons encore cinq minutes,
reprit Mousqueton.

- Si nous prévenions les maîtres?

- Attendons Grimaud.

- Mais s’ils l’ont tué?

- Grimaud eût crié.

- Vous savez qu’il est presque muet.

- Nous eussions entendu le coup, alors.

- Mais s’il ne revient pas?

- Le voici.

En effet, au moment même Grimaud écartait le manteau qui cachait
l’ouverture et passait à travers cette ouverture une tête livide
dont les yeux arrondis par l’effroi laissaient voir une petite
prunelle dans un large cercle blanc. Il tenait à la main le pot de
bière plein d’une substance quelconque, l’approcha du rayon de
lumière qu’envoyait la lampe fumeuse, et murmura ce simple
monosyllabe: _Oh!_ avec une expression de si profonde terreur, que
Mousqueton recula épouvanté et que Blaisois pensa s’évanouir.

Tous deux jetèrent néanmoins un regard curieux dans le pot à
bière: il était plein de poudre.

Une fois convaincu que le bâtiment était chargé de poudre au lieu
de l’être de vin, Grimaud s’élança vers l’écoutille et ne fit
qu’on bond jusqu’à la chambre où dormaient les quatre amis. Arrivé
à cette chambre, il repoussa doucement la porte, laquelle en
s’ouvrant réveilla immédiatement d’Artagnan couché derrière elle.

À peine eut-il vu la figure décomposée de Grimaud, qu’il comprit
qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire et voulut
s’écrier; mais Grimaud, d’un geste plus rapide que la parole elle-
même, mit un doigt sur ses lèvres, et, d’un souffle qu’on n’eût
pas soupçonné dans un corps si frêle, il éteignit la petite
veilleuse à trois pas.

D’Artagnan se souleva sur le coude, Grimaud mit un genou en terre,
et là, le cou tendu, tous les sens surexcités, il lui glissa dans
l’oreille un récit qui, à la rigueur, était assez dramatique pour
se passer du geste et du jeu de physionomie.

Pendant ce récit, Athos, Porthos et Aramis dormaient comme des
hommes qui n’ont pas dormi depuis huit jours, et dans l’entrepont,
Mousqueton nouait par précaution ses aiguillettes, tandis que
Blaisois, saisi d’horreur, les cheveux hérissés sur sa tête,
essayait d’en faire autant.

Voici ce qui s’était passé.

À peine Grimaud eut-il disparu par l’ouverture et se trouva-t-il
dans le premier compartiment, qu’il se mit en quête et qu’il
rencontra un tonneau. Il frappa dessus: le tonneau était vide. Il
passa à un autre, il était vide encore; mais le troisième sur
lequel il répéta l’expérience rendit un son si mat qu’il n’y avait
point à s’y tromper. Grimaud reconnut qu’il était plein.

Il s’arrêta à celui-ci, chercha une place convenable pour le
percer avec sa vrille, et, en cherchant cet endroit, mit la main
sur un robinet.

- Bon! dit Grimaud, voilà qui m’épargne de la besogne.

Et il approcha son pot à bière, tourna le robinet et sentit que le
contenu passait tout doucement d’un récipient dans l’autre.

Grimaud, après avoir préalablement pris la précaution de fermer le
robinet, allait porter le pot à ses lèvres, trop consciencieux
qu’il était pour apporter à ses compagnons une liqueur dont il
n’eût pas pu leur répondre, lorsqu’il entendit le signal de
l’alarme que lui donnait Mousqueton; il se douta de quelque ronde
de nuit, se glissa dans l’intervalle de deux tonneaux et se cacha
derrière une futaille.

En effet, un instant après, la porte s’ouvrit et se referma après
avoir donné passage aux deux hommes à manteau que nous avons vus
passer et repasser devant Blaisois et Mousqueton en donnant
l’ordre d’éteindre les lumières.

L’un des deux portait une lanterne garnie de vitres, soigneusement
fermée et d’une telle hauteur que la flamme ne pouvait atteindre à
son sommet. De plus, les vitres elles-mêmes étaient recouvertes
d’une feuille de papier blanc qui adoucissait ou plutôt absorbait
la lumière et la chaleur.

Cet homme était Groslow.

L’autre tenait à la main quelque chose de long, de flexible et de
roulé comme une corde blanchâtre. Son visage était recouvert d’un
chapeau à larges bords. Grimaud, croyant que le même sentiment que
le sien les attirait dans le caveau, et que, comme lui, ils
venaient faire une visite au vin de Porto, se blottit de plus en
plus derrière sa futaille, se disant qu’au reste, s’il était
découvert, le crime n’était pas bien grand.

Arrivés au tonneau derrière lequel Grimaud était caché, les deux
hommes s’arrêtèrent.

- Avez-vous la mèche? demanda en anglais celui qui portait le
falot.

- La voici, dit l’autre.

À la voix du dernier, Grimaud tressaillit et sentit un frisson lui
passer dans la moelle des os; il se souleva lentement, jusqu’à ce
que sa tête dépassât le cercle de bois, et sous le large chapeau
il reconnut la pâle figure de Mordaunt.

- Combien de temps peut durer cette mèche? demanda-t-il.

- Mais... cinq minutes à peu près, dit le patron.

Cette voix, non plus, n’était pas étrangère à Grimaud. Ses regards
passèrent de l’un à l’autre, et après Mordaunt il reconnut
Groslow.

- Alors, dit Mordaunt, vous allez prévenir vos hommes de se tenir
prêts, sans leur dire à quoi. La chaloupe suit-elle le bâtiment?

- Comme un chien suit son mettre au bout d’une laisse de chanvre.

- Alors, quand la pendule piquera le quart après minuit vous
réunirez vos hommes, vous descendrez sans bruit dans la
chaloupe...

- Après avoir mis le feu à la mèche?

- Ce soin me regarde. Je veux être sûr de ma vengeance. Les rames
sont dans le canot?

- Tout est préparé.

- Bien.

- C’est entendu, alors.

Mordaunt s’agenouilla et assura un bout de sa mèche au robinet,
pour n’avoir plus qu’à mettre le feu à l’extrémité opposée.

Puis, cette opération achevée, il tira sa montre.

- Vous avez entendu? au quart d’heure après minuit, dit-il en se
relevant, c’est-à-dire...

Il regarda sa montre.

- Dans vingt minutes.

- Parfaitement, monsieur, répondit Groslow; seulement, je dois
vous faire observer une dernière fois qu’il y a quelque danger
pour la mission que vous vous réservez, et qu’il vaudrait mieux
charger un de nos hommes de mettre le feu à l’artifice.

- Mon cher Groslow, dit Mordaunt, vous connaissez le proverbe
français: _On n’est bien servi que par soi-même_. Je le mettrai en
pratique.

Grimaud avait tout écouté, sinon tout entendu; mais la vue
suppléait chez lui au défaut de compréhension parfaite de la
langue; il avait vu et reconnu les deux mortels ennemis des
mousquetaires; il avait vu Mordaunt disposer la mèche; il avait
entendu le proverbe, que pour sa plus grande facilité Mordaunt
avait dit en français. Enfin il palpait et repalpait le contenu du
cruchon qu’il tenait à la main, et, au lieu du liquide
qu’attendaient Mousqueton et Blaisois, criaient et s’écrasaient
sous ses doigts les grains d’une poudre grossière.

Mordaunt s’éloigna avec le patron. À la porte il s’arrêta,
écoutant.

- Entendez-vous comme ils dorment? dit-il.

En effet, on entendait ronfler Porthos à travers le plancher.

- C’est Dieu qui nous les livre, dit Groslow.

- Et cette fois, dit Mordaunt, le diable ne les sauverait pas!

Et tous deux sortirent.
Revenir en haut Aller en bas
 
Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXVI. Le vin de Porto
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LIX. Le vengeur
» Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XVI. Le château de Bragelonne
» Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XXXII Le bac de l'Oise.
» Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LVIII. L’Écossais, parjure à sa foi, pour un denier vendit son roi
» Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VI. D’Artagnan à quarante ans

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
PLUME DE POÉSIES :: POÈTES & POÉSIES INTERNATIONALES :: POÈMES FRANCAIS-
Sauter vers: