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 Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII

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MessageSujet: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:44

Rappel du premier message :

Chapitre VII


Je crois avoir donné dans les précédents chapitres une
idée assez juste de ce qu'était, au point de vue des moeurs
comme au point de vue topographique, la physionomie
générale du petit coin de terre où les circonstances m'ont fait
naître. Complétons cet aperçu par quelques détails
particuliers, relativement à l'état des choses comparé avec ce
que nous appelons le progrès moderne, et qui se rapporte
surtout au confort de l'existence. Je passerai rapidement sur
ces détails.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

Dans son livre Le Chercheur de Trésors, Philippe Aubert
de Gaspé raconte le dernier exploit du fameux assassin, qui,
réfugié à l'Islet, fut exécuté pour le meurtre d'un jeune
colporteur que sa mauvaise étoile avait conduit dans le
repaire du monstre. Mais revenons à mon village et à mes
premières années. J'ai fait allusion, dans le chapitre
précédent, aux premières chansons qui avec la complainte
de Baptiste Lachapelle eurent le don d'éveiller mes
premières rêveries ou de provoquer mes enthousiasmes
d'enfant. Il ne s'agit pas ici de ces flouflous populaires des
lou lou la, des ma dondaine, des falunons lurette, et des la ré
fia de toutes sortes, qui enjolivaient les refrains naïfs des
travailleurs de notre canton, sans autre mérite que celui d'être
agréablement rythmés. Ces ritournelles vides de sens et de
signification n'avaient que peu d'attrait pour moi. Leur
cadence frappait mon oreille, mais ne m'allait ni au cerveau
ni au coeur. Il me fallait quelque chose de mélancolique ou
d'enlevant, qui, par la mélodie ou les paroles, fît vibrer en
moi la corde attendrie, ou répondît à mes enthousiastes
juvéniles instincts romanesques.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

Or les livres étaient rares dans nos parages, et ces chants
chers à mes premières émotions n'arrivaient jusqu'à moi
qu'en passant de bouche en bouche par la filière des
traditions. Un ami éloigné, un passant de hasard, un oncle,
une tante, nous apportaient quelquefois une chanson
nouvelle, qu'un voyageur quelconque, le plus souvent
quelque vieux prêtre français, avait laissée tomber dans une
oreille avide et charmée.
Un hiver, nous eûmes une grande joie: une cousine de
mon père, une charmante jeune fille de Saint-Pascal,
pensionnaire chez les Ursulines de Québec, était venue passer
les vacances du jour de l'An dans ma famille, et nous avait
apporté un recueil de romances chansonnier. La jeune fille
chantait joliment; elle nous tint trois ou quatre jours dans la
jubilation. Elle nous chantait quelquefois une romance,
surtout, qui me jetait dans l'extase. C'était la romance
sentimentale de Chateaubriand, qui commence par ces deux
vers:
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

Combien j 'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance...

Ces strophes naïves, auxquelles s'adaptait une mélodie
toute gracieuse dans sa simplicité, répondaient d'une façon
étrange aux vagues rêveries, aux aspirations confuses, aux
inconscientes nostalgies de l'inconnu qui hantaient ma
cervelle d'enfant.
L'horizon qui avait caressé mes premiers regards était
admirablement fait pour parler à l'âme d'un futur poète. D'un
côté, le beau fleuve déroulant sa nappe lumineuse jusqu'à
perte de vue, en reflétant les dômes, les clochers, les bastions
de Québec, avec les couronnements et les hauts plateaux
boisés de la rive nord, et la forêt de mâts où s'estompaient ses
sinuosités lointaines.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

En outre des vastes trains de bois aux allures si
pittoresques dont j'ai déjà parlé, il y avait les beaux navires à
l'ancre disséminés çà et là en plein chenal, avec leurs voiles
carguées ou pendantes, endormis au fil de l'eau, comme pour
se reposer de leurs longues courses à travers les mers. Il y
avait aussi les chaloupes sveltes et rapides, rentrant du large,
et dont les longues rames soulevées et rabattues en cadence,
semblaient les vastes ailes d'oiseaux fantastiques essayant les
derniers efforts de leur essor fatigué.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

Tout cela constituait pour mon imagination toute neuve
un monde féerique et mystérieux qui me connaissait, que
j'aimais, et avec lequel j'étais constamment en communion
d'impressions et de sentiments.
Et quand m'arrivaient du lointain les lambeaux d'une
chanson marine, c'était pour moi l'âme des choses qui
m'envoyait son salut doux et sympathique sur l'aile
caressante des brises. Le spectacle se complétait à ravir par le
tableau si différent que j'avais derrière moi: cette haute
falaise à pic, avec son manteau d'un vert sombre, ses pointes
de roc en surplomb et ses anfractuosités ténébreuses, faisait
un vis-à-vis merveilleux au splendide décor qui se déployait
en face. Je l'ai dit précédemment, cette falaise se couronnait
d'une rangée de grands pins d'un admirable effet sur cette
hauteur. Ces arbres géants étaient pour moi des êtres animés,
avec chacun son caractère spécial, comme leur physionomie
particulière. A mes yeux, leurs différentes poses, leurs
silhouettes aussi étranges que variées indiquaient leur nature
respective en ce qu'elle pouvait avoir de plus ou moins en
harmonie avec ma propre personnalité.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

Les uns avaient l'air de m'accueillir la main tendue dans
un geste amical; d'autres étaient moins sympathiques et
paraissaient me tourner le dos d'un air rébarbatif; celui-ci se
penchait en avant comme pour ébaucher un pas de danse;
celui-là levait lamentablement ses bras éperdus vers le ciel
dans une attitude éplorée. Je les connaissais tous; je
m'entretenais avec eux; quand, dans les belles journées
limpides, le bruit des fléaux venant des granges lointaines
flottait mystérieusement dans les échos, je m'imaginais
entendre la voix des grands pins qui me répondait; et quand
le vent balançait leurs longues branches éparses dans le vide,
il me semblait qu'ils me berçaient dans leurs bras en
murmurant de douces cantilènes pour m'endormir. Ces
impressions étaient tellement vives chez moi que, de longues
années plus tard, je ne pus revoir les vieux amis de mes
premiers rêves sans éprouver comme un serrement de coeur
en les retrouvant modifiés, transformés et décimés par les
coups d'ailes du temps et des tourmentes. Or, tout ce que cet
entourage éveillait chez moi de mystérieuses sensations, je le
retrouvais évoqué dans les naïfs couplets de la vieille
romance de Chateaubriand. Toutes ces impressions fugitives
dont j'avais peine à me rendre compte moi-même, je les
reconnaissais là, traduites vaguement, mais dans un langage
dont il me semble avoir toujours eu l'intuition. Quand
j'entendais la jolie cousine chanter:
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:46

Te souviens-tu du lac tranquille
Qu 'effleurait l'hirondelle agile,
Du vent qui courbait le roseau
Mobile,
Et du soleil couchant sur l'eau
Si beau?

Je revoyais le beau fleuve s'enflammer au soleil couchant,
irisant la blancheur des voiles et des tentes, et découpant sur
un fond d'or radieux les envolées des longues rames
paresseuses. Le « château que baignait la Dore », c'étaient les
bastions de Québec se mirant dans l'eau, du haut de leurs
contreforts géants.

Cette « tant belle tour du Maure »,
Dont l'airain sonnait le retour

Du jour,
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:47

c'était la tour Martello des plaines d'Abraham découpant,
droit en face de nous, sur l'azur du ciel, ses rondeurs rosées
par les lueurs du matin.
Enfin, dans « la Montagne et le grand chêne », je
reconnaissais le profil familier de ma haute falaise, avec mes
amis les vieux pins. Et ainsi de suite. Ce qu'elle m'a fait
rêver cette romance! Oh! la folle du logis, elle a un peu
commandé chez moi toute ma vie; mais c'est à l'époque dont
je parle, surtout, qu'elle en faisait des siennes! Elle inquiéta
un jour mon père sérieusement.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:47

L'aimable cousine, à qui nous devions déjà l'avantage de
posséder un chansonnier, nous avait apporté en même temps
un autre volume, les Lettres de Gilbert à sa soeur, dans
lequel elle d'abord et plus tard ma mère nous faisaient de
longues lectures à la veillée. Il va sans dire que je n'y voyais
que du feu: comment aurait-il pu en être autrement chez un
enfant de cinq ans au plus? Cependant, ces pages pleines de
sensibilité mélancolique, qui parlaient de gloire, de poésie,
d'illusions et de larmes produisaient un étrange effet sur mon
imagination toujours surexcitée. Je ne comprenais à peu près
rien à ces choses; et cependant elles me faisaient éprouver je
ne sais quel attrait pour cette âme souffrante qui s'appelait et
se faisait appeler un poète.
Un jour, mon père il me semble le voir encore devant
son miroir, en frais de se raser nous demanda, à mon frère
et à moi, quelles professions nous avions l'intention
d'embrasser quand nous serions grands.
- Moi, répondit mon frère, qui n'aimait rien tant qu'un
cheval et un fouet, je veux être charretier.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:47

-Et moi, je veux être poète, ajoutai-je.
La réponse d'Edmond avait fait faire une grimace à mon
père; la mienne faillit lui faire faire une boutonnière à la joue
avec son rasoir.
-Sais-tu seulement ce que c'est qu'un poète? me
demanda-t-il.
Et, comme j'hésitais pour cause d'ignorance bien
naturelle, il ajouta:
-C'est un homme qui fait des chansons, petit fou.
-Eh bien, je ferai des chansons, dis-je sans me
décourager.
-Oui ? alors tu peux te résigner à mourir à l'hôpital, mon
garçon.
Depuis l'aventure de ce malheureux Gilbert, c'était de
rigueur, tous les poètes devaient mourir à l'hôpital. Le pauvre
diable avait avalé la clef de sa malle, c'était bien là une
preuve irrécusable que les poètes étaient incapables de rien
de bon. À cette déclaration inattendue de la part des deux
espoirs de ses vieux jours, le pauvre père eut un sourire de
pitié et nous regarda longuement et tristement.
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MessageSujet: Re: Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Mémoires intimes Chapitre VII   Mer 12 Juin - 8:47

-Mes enfants, nous dit-il, après un instant de silence et
sur un ton grave, vous choisissez là deux métiers qui ne vous
feront pas millionnaires.
Plus tard j'ai compris la sage réflexion de mon père; mais
on ne fait pas sa destinée, on la subit.
J'ai tenté en vain d'autres carrières: j'ai été terrassier,
imprimeur, journaliste, secrétaire d'administration, sculpteur,
avocat, homme politique et fonctionnaire public; il m'a fallu
de guerre lasse retourner au rêve de mon enfance.

Chassez le naturel, il revient au galop.
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