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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VIII. Des influences différentes

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VIII. Des influences différentes   Dim 7 Avr - 15:40

VIII. Des influences différentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur

D’Artagnan prit le Pont-Neuf en se félicitant d’avoir retrouvé
Planchet; car tout en ayant l’air de rendre un service au digne
garçon, c’était dans la réalité d’Artagnan qui en recevait un de
Planchet. Rien ne pouvait en effet lui être plus agréable en ce
moment qu’un laquais brave et intelligent. Il est vrai que
Planchet, selon toute probabilité, ne devait pas rester longtemps
à son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des
Lombards, Planchet demeurait l’obligé de d’Artagnan, qui lui
avait, en le cachant chez lui, sauvé la vie ou à peu près, et
d’Artagnan n’était pas fâché d’avoir des relations dans la
bourgeoisie au moment où celle-ci s’apprêtait à faire la guerre à
la cour. C’était une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un
homme aussi fin que l’était d’Artagnan, les plus petites choses
pouvaient mener aux grandes.

C’était donc dans cette disposition d’esprit, assez satisfait du
hasard et de lui-même, que d’Artagnan atteignit Notre-Dame. Il
monta le perron, entra dans l’église, et, s’adressant à un
sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s’il ne
connaissait pas M. Bazin.

- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.

- Lui-même.

- Le voilà qui sert la messe là-bas, à la chapelle de la Vierge.

D’Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui
en eût dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mais
maintenant qu’il tenait un bout du fil, il répondait bien
d’arriver à l’autre bout.

Il alla s’agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre
son homme de vue. C’était heureusement une messe basse et qui
devait finir promptement. D’Artagnan, qui avait oublié ses prières
et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses
loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majesté
que de béatitude. On comprenait qu’il était arrivé, ou peu s’en
fallait, à l’apogée de ses ambitions, et que la baleine garnie
d’argent qu’il tenait à la main lui paraissait aussi honorable que
le bâton de commandement que Condé jeta ou ne jeta pas dans les
lignes ennemies à la bataille de Fribourg. Son physique avait subi
un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au
costume. Tout son corps s’était arrondi et comme chanoinisé. Quant
à sa figure, les parties saillantes semblaient s’en être effacées.
Il avait toujours son nez, mais les joues, en s’arrondissant, en
avaient attiré à elles chacune une partie; le menton fuyait sous
la gorge; chose qui était non pas de la graisse, mais de la
bouffissure, laquelle avait enfermé ses yeux; quant au front, des
cheveux taillés carrément et saintement le couvraient jusqu’à
trois lignes des sourcils. Hâtons-nous de dire que le front de
Bazin n’avait toujours eu, même au temps de sa plus grande
découverte, qu’un pouce et demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en même temps que d’Artagnan son
examen; il prononça les paroles sacramentelles et se retira en
donnant, au grand étonnement de d’Artagnan, sa bénédiction, que
chacun recevait à genoux. Mais l’étonnement de d’Artagnan cessa
lorsque dans l’officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-même,
c’est-à-dire le fameux Jean-François de Gondy, qui, à cette
époque, pressentant le rôle qu’il allait jouer, commençait à force
d’aumônes à se faire très populaire. C’était dans le but
d’augmenter cette popularité qu’il disait de temps en temps une de
ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l’habitude
d’assister.

D’Artagnan se mit à genoux comme les autres, reçut sa part de
bénédiction, fit le signe de la croix; mais au moment où Bazin
passait à son tour les yeux levés au ciel, et marchant humblement
le dernier, d’Artagnan l’accrocha par le bas de sa robe. Bazin
baissa les yeux et fit un bond en arrière comme s’il eût aperçu un
serpent.

- Monsieur d’Artagnan! s’écria-t-il; _vade retro, Satanas!..._

- Eh bien, mon cher Bazin, dit l’officier en riant, voilà comment
vous recevez un ancien ami!

- Monsieur, répondit Bazin, les vrais amis du chrétien sont ceux
qui l’aident à faire son salut, et non ceux qui l’en détournent.

- Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d’Artagnan, et je ne vois
pas en quoi je puis être une pierre d’achoppement à votre salut.

- Vous oubliez, monsieur, répondit Bazin, que vous avez failli
détruire à jamais celui de mon pauvre maître, et qu’il n’a pas
tenu à vous qu’il ne se damnât en restant mousquetaire, quand sa
vocation l’entraînait si ardemment vers Église.

- Mon cher Bazin, reprit d’Artagnan, vous devez voir, par le lieu
où vous me rencontrez, que je suis fort changé en toutes choses:
l’âge amène la raison; et, comme je ne doute pas que votre maître
ne soit en train de faire son salut, je viens m’informer de vous
où il est, pour qu’il m’aide par ses conseils à faire le mien.

- Dites plutôt pour le ramener avec vous vers le monde.
Heureusement, ajouta Bazin, que j’ignore où il est, car, comme
nous sommes dans un saint lieu, je n’oserais pas mentir.

- Comment! s’écria d’Artagnan au comble du désappointement, vous
ignorez où est Aramis?

- D’abord, dit Bazin, Aramis était son nom de perdition, dans
Aramis on trouve Simara, qui est un nom de démon, et, par bonheur
pour lui, il a quitté à tout jamais ce nom.

- Aussi, dit d’Artagnan décidé à être patient jusqu’au bout,
n’est-ce point Aramis que je cherchais, mais l’abbé d’Herblay.
Voyons, mon cher Bazin, dites-moi où il est.

- N’avez-vous pas entendu, monsieur d’Artagnan, que je vous ai
répondu que je l’ignorais?

- Oui, sans doute; mais à ceci je vous réponds, moi, que c’est
impossible.

- C’est pourtant la vérité, monsieur, la vérité pure, la vérité
du bon Dieu.

D’Artagnan vit bien qu’il ne tirerait rien de Bazin; il était
évident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d’ardeur et
de fermeté, qu’on pouvait deviner facilement qu’il ne reviendrait
pas sur son mensonge.

- C’est bien, Bazin! dit d’Artagnan; puisque vous ignorez où
demeure votre maître, n’en parlons plus, quittons-nous bons amis,
et prenez cette demi-pistole pour boire à ma santé.

- Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant
majestueusement la main de l’officier, c’est bon pour des laïques.

- Incorruptible! murmura d’Artagnan. En vérité, je joue de
malheur.

Et comme d’Artagnan, distrait par ses réflexions, avait lâché la
robe de Bazin, Bazin profita de la liberté pour battre vivement en
retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en
sûreté qu’après avoir fermé la porte derrière lui.

D’Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixés sur la porte
qui avait mis une barrière entre lui et Bazin, lorsqu’il sentit
qu’on lui touchait légèrement l’épaule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise,
lorsque celui qui l’avait touché du bout du doigt ramena ce doigt
sur ses lèvres en signe de silence.

- Vous ici, mon cher Rochefort! dit-il à demi-voix.

- Chut! dit Rochefort. Saviez-vous que j’étais libre!

- Je l’ai su de première main.

- Et par qui?

- Par Planchet.

- Comment, par Planchet?

- Sans doute! C’est lui qui vous a sauvé.

- Planchet!... En effet, j’avais cru le reconnaître. Voilà ce qui
prouve, mon cher, qu’un bienfait n’est jamais perdu.

- Et que venez-vous faire ici?

- Je viens remercier Dieu de mon heureuse délivrance, dit
Rochefort.

- Et puis quoi encore? car je présume que ce n’est pas tout.

- Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne
pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

- Mauvaise tête! vous allez vous faire fourrer encore à la
Bastille.

- Oh! quant à cela, j’y veillerai, je vous en réponds! c’est si
bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant à pleine
poitrine, je vais aller me promener à la campagne, faire un tour
en province.

- Tiens! dit d’Artagnan, et moi aussi!

- Et sans indiscrétion, peut-on vous demander où vous allez?

- À la recherche de mes amis.

- De quels amis?

- De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

- D’Athos, de Porthos et d’Aramis? Vous les cherchez?

- Oui.

- D’honneur?

- Qu’y a-t-il donc là d’étonnant?

- Rien. C’est drôle. Et de la part de qui les cherchez-vous?

- Vous ne vous en doutez pas.

- Si fait.

- Malheureusement je ne sais où ils sont.

- Et vous n’avez aucun moyen d’avoir de leurs nouvelles? Attendez
huit jours, et je vous en donnerai, moi.

- Huit jours, c’est trop; il faut qu’avant trois jours je les aie
trouvés.

- Trois jours, c’est court, dit Rochefort, et la France est
grande.

- N’importe, vous connaissez le mot _il faut;_ avec ce mot-là on
fait bien des choses.

- Et quand vous mettez-vous à leur recherche?

- J’y suis.

- Bonne chance!

- Et vous, bon voyage!

- Peut-être nous rencontrerons-nous par les chemins.

- Ce n’est pas probable.

- Qui sait! le hasard est si capricieux.

- Adieu.

- Au revoir. À propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui
que je vous ai chargé de lui faire savoir qu’il verrait avant peu
si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l’action.

Et Rochefort s’éloigna avec un de ces sourires diaboliques qui
autrefois avaient si souvent fait frissonner d’Artagnan; mais
d’Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant à son
tour avec une expression de mélancolie que ce souvenir seul peut-
être pouvait donner à son visage:

- Va, démon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m’importe: il
n’y a pas une seconde Constance! au monde!

En se retournant, d’Artagnan vit Bazin qui, après avoir déposé ses
habits ecclésiastiques, causait avec le sacristain à qui lui,
d’Artagnan, avait parlé en entrant dans l’église. Bazin paraissait
fort animé et faisait avec ses gros petits bras courts force
gestes. D’Artagnan comprit que, selon toute probabilité, il lui
recommandait la plus grande discrétion à son égard.

D’Artagnan profita de la préoccupation des deux hommes Église pour
se glisser hors de la cathédrale et aller s’embusquer au coin de
la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point où était caché
d’Artagnan, sortir sans qu’on le vît.

Cinq minutes après, d’Artagnan étant à son poste, Bazin apparut
sur le parvis; il regarda de tous côtés pour s’assurer s’il
n’était pas observé; mais il n’avait garde d’apercevoir notre
officier, dont la tête seule passait à l’angle d’une maison à
cinquante pas de là. Tranquillisé par les apparences, il se
hasarda dans la rue Notre-Dame. D’Artagnan s’élança de sa cachette
et arriva à temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et
entrer, rue de la Calandre, dans une maison d’honnête apparence.
Aussi notre officier ne douta point que ce ne fût dans cette
maison que logeait le digne bedeau.

D’Artagnan n’avait garde d’aller s’informer à cette maison; le
concierge, s’il y en avait un, devait déjà être prévenu; et s’il
n’y en avait point, à qui s’adresserait-il?

Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue
Saint-Éloi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure
d’hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de
préparation; d’Artagnan avait tout le temps d’épier Bazin sans
éveiller aucun soupçon.

Il avisa dans l’établissement un petit drôle de douze à quinze ans
à l’air éveillé, qu’il crut reconnaître pour l’avoir vu vingt
minutes auparavant sous l’habit d’enfant de choeur. Il
l’interrogea, et comme l’apprenti sous-diacre n’avait aucun
intérêt à dissimuler, d’Artagnan apprit de lui qu’il exerçait de
six à neuf heures du matin la profession d’enfant de choeur et de
neuf heures à minuit celle de garçon de cabaret.

Pendant qu’il causait avec l’enfant, on amena un cheval à la porte
de la maison de Bazin. Le cheval était tout sellé et bridé. Un
instant après, Bazin descendit.

- Tiens! dit l’enfant, voilà notre bedeau qui va se mettre en
route.

- Et où va-t-il comme cela? demanda d’Artagnan.

- Dame, je n’en sais rien.

- Une demi-pistole, dit d’Artagnan, si tu peux le savoir.

- Pour moi! dit l’enfant dont les yeux étincelèrent de joie, si
je puis savoir où va Bazin! ce n’est pas difficile. Vous ne vous
moquez pas de moi?

- Non, foi d’officier, tiens, voilà la demi-pistole.

Et il lui montra la pièce corruptrice, mais sans cependant la lui
donner.

- Je vais lui demander.

- C’est justement le moyen de ne rien savoir, dit d’Artagnan;
attends qu’il soit parti, et puis après, dame! questionne,
interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est là.
Et il la remit dans sa poche.

- Je comprends, dit l’enfant avec ce sourire narquois qui
n’appartient qu’au gamin de Paris; eh bien! on attendra.

On n’eut pas à attendre longtemps. Cinq minutes après, Bazin
partit au petit trot, activant le pas de son cheval à coups de
parapluie.

Bazin avait toujours eu l’habitude de porter un parapluie en guise
de cravache.

À peine eut-il tourné le coin de la rue de la Juiverie, que
l’enfant s’élança comme un limier sur sa trace.

D’Artagnan reprit sa place à la table où il s’était assis en
entrant, parfaitement sûr qu’avant dix minutes il saurait ce qu’il
voulait savoir.

En effet, avant que ce temps fût écoulé, l’enfant rentrait.

- Eh bien? demanda d’Artagnan.

- Eh bien, dit le petit garçon, on sait la chose.

- Et où est-il allé?

- La demi-pistole est toujours pour moi?

- Sans doute! réponds.

- Je demande à la voir. Prêtez-la-moi, que je voie si elle n’est
pas fausse.

- La voilà.

- Dites donc, bourgeois, dit l’enfant, monsieur demande de la
monnaie.

Le bourgeois était à son comptoir, il donna la monnaie et prit la
demi-pistole.

L’enfant mit la monnaie dans sa poche.

- Et maintenant, où est-il allé? dit d’Artagnan, qui l’avait
regardé faire son petit manège en riant.

- Il est allé à Noisy.

- Comment sais-tu cela?

- Ah! pardié! il n’a pas fallu être bien malin. J’avais reconnu
le cheval pour être celui du boucher qui le loue de temps en temps
à M. Bazin. Or, j’ai pensé que le boucher ne louait pas son cheval
comme cela sans demander où on le conduisait, quoique je ne croie
pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

- Et il t’a répondu que M. Bazin...

- Allait à Noisy. D’ailleurs il paraît que c’est son habitude, il
y va deux ou trois fois par semaine.

- Et connais-tu Noisy?

- Je crois bien, j’y ai ma nourrice.

- Y a-t-il un couvent à Noisy?

- Et un fier, un couvent de jésuites.

- Bon, fit d’Artagnan, plus de doute!

- Alors, vous êtes content?

- Oui. Comment t’appelle-t-on?

- Friquet.

D’Artagnan prit ses tablettes et écrivit le nom de l’enfant et
l’adresse du cabaret.

- Dites donc, monsieur l’officier, dit l’enfant, est-ce qu’il y a
encore d’autres demi-pistoles à gagner?

- Peut-être, dit d’Artagnan.

Et comme il avait appris ce qu’il voulait savoir, il paya la
mesure d’hypocras, qu’il n’avait point bue, et reprit vivement le
chemin de la rue Tiquetonne.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) VIII. Des influences différentes
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